Les réflexions artistiques et sociales d’Anna Ehrenstein

Allemande d’origine Albanaise, Anna Ehrenstein vogue entre ces deux cultures et nourrit son travail de questionnements sur l’identité et la représentation de soi. Son travail coloré oscille entre trash, bling-bling et fashion, et appelle toujours à la reflexion.
Anna nous parle ici de sa vision de l’art, de la responsabilité de l’artiste de mettre le spectateur face à ses contradiction pour faire avancer le débat.

Salut Anna, peux-tu te présenter à nos lecteurs ?

Bien sûr, tout d’abord merci pour l’intérêt que tu portes à mon travail !

Je travaille dans la production artistique multidisciplinaire avec un accent sur la recherche et la médiation. Actuellement, je suis basée entre Berlin où je travaille dans le cadre du projet éducatif de la Biennale de Berlin et Cologne où je poursuis mes études de troisième cycle à l’Académie des arts médiatiques.

« J’ai beaucoup d’artistes dans ma famille et j’ai été attirée par la création dès mon plus jeune âge. »

Ma mère et mon père sont venus d’Albanie en Allemagne un peu avant ma naissance. Alors que ma mère est venue avec un visa de travail et y est restée, mon père est venu en tant que réfugié et peu après il est retourné vivre à Tirana. Tout comme mon histoire familiale, ma socialisation est dispersée entre ces deux sociétés.

©Anna Ehrenstein

Comment est née ta passion pour la photographie ?

J’ai beaucoup d’artistes dans ma famille et j’ai été attirée par la création dès mon plus jeune âge. Ma mère est pianiste et mon oncle enseigne la peinture à l’Académie des Beaux-Arts de Tirana. La photographie est devenue plus importante pendant mon adolescence en créant ma propre identité visuelle ou en travaillant avec des amis du lycée. Avant de commencer à étudier la photographie juste après le lycée, j’ai toujours été intéressée et j’ai pratiqué différents médiums de création avant de revenir à la photographie.

« L’art donne la possibilité d’analyser la frénésie globale dans laquelle nous vivons et ses structures d’une manière plus complexe et nuancée […] »

©Anna Ehrenstein

Ton travail traite de nombreux sujets d’actualité, tels que les questions de genre, l’auto-représentation, etc… Penses-tu que l’art en général a la responsabilité d’aborder des questions sociales ?

En fait, pour moi, faire partie intégrante de la société, c’est aborder les questions sociales, en particulier en ce qui concerne l’état effrayant de notre planète et de l’humanité à l’heure actuelle. Chacun devrait réfléchir de façon critique à sa propre position et à ses privilèges pour faire progresser les choses et, bien sûr, les gens du monde de l’art ne sont pas exempts de cette obligation non plus.

« […] l’humour et le divertissement ont une grande importance quand on parle de sujets sérieux. »

L’art donne la possibilité d’analyser la frénésie globale dans laquelle nous vivons et ses structures d’une manière plus complexe et nuancée que par exemple les reportages d’actualité – et donne la possibilité de montrer d’autres imaginaires. Cela fonctionne particulièrement bien dans la collaboration transdisciplinaire avec des personnes d’autres domaines qui ont toujours travaillé de la même manière, comme des activistes, des scientifiques, des penseurs critiques ou des spécialistes de la culture.

Il est juste important de se rappeler que l’art peut être un agent étonnant de changement, mais que les gens doivent quand même être les interprètes.

©Anna Ehrenstein

Quelles sont les questions importantes pour toi que tu aimerais aborder dans tes futurs projets ?

Il y a quelques sujets qui influencent mon travail, comme la vie sociale des choses, les relations entre les gens et leur environnement matériel et les intersections des cultures dites hautes et basses. Je suis vraiment curieuse en général des structures de pouvoir derrière les phénomènes culturels pop et les médias de masse et je crois que l’humour et le divertissement ont une grande importance quand on parle de sujets sérieux. Il n’est pas nécessaire d’être sec et ennuyeux pour travailler activement.

« Je crois que l’identité des gens est multiforme et toujours en transition […] »

Que souhaites-tu transmettre à travers tes photos ?

Je suppose qu’il y a deux ou trois choses. Tout d’abord, je veux que les gens en profitent esthétiquement et illuminent leur journée tout en se sentant un peu gênés, car ils pourraient être confrontés à leurs propres préjugés et a priori.

©Anna Ehrenstein


Tu as une esthétique très forte. As-tu eu du mal à trouver ton identité artistique, ou était-ce quelque chose qui est venu naturellement ?

Je te remercie ! Je crois que l’identité des gens est multiforme et toujours en transition, donc je pense aussi que les identités artistiques sont plus un changement qu’un paramètre constant. En général, je dirais que j’ai toujours été une personne très visuelle et rien ne me donne plus de joie. Mais comme tous les autres artistes, j’avais besoin d’essayer quelques trucs pour m’accepter et faire confiance à mes propres décisions. Si j’avais écouté plus attentivement les restrictions que les professeurs des écoles d’art ou de photographie ont essayé de me dire, mon travail en ce moment serait très différent.

©Anna Ehrenstein

Quelles sont les choses qui t’inspirent ?

Je suis une vraie fanatique des installations « informelles » de vitrines et de marchés et j’ai des archives photographiques des magasins de mon quartier Neukölln à Berlin ainsi que de chaque ville que j’ai visité ces deux dernières années. Ça, les neurosciences, la philosophie, la théorie culturelle et probablement 4chan.

« Arrêtez de regarder les autres photographes et commencez à vous intéresser à l’art en général. »

Quels conseils donnerais-tu aux jeunes photographes qui n’ont pas trouvé leur identité artistique ?

Arrêtez de regarder les autres photographes et commencez à vous intéresser à l’art en général. Pour moi, c’est encore une surprise de voir à quel point une grande partie du monde de la photographie est isolée de l’art contemporain ou d’un discours culturel. Alors, si vous avez envie d’essayer de trouver votre propre identité artistique, essayez de voir le plus d’expositions possible, suivez les débats sur l’art contemporain et lisez ce qui vous intéresse au quotidien.

Si vous avez trouvé quelque chose, croquez dedans et construisez toute votre vie quotidienne autour de ça. La musique que vous entendez, les films que vous regardez, les podcasts que vous écoutez et les couleurs dont vous vous entourez.

©Anna Ehrenstein

Qu’est-ce que l’avenir te réserve selon toi ?

J’essayais d’apprendre à lire dans le marc de café parce que ça a toujours très important pour moi en grandissant, mais jusqu’à présent, je ne sais pas trop comment prédire l’avenir.

 

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