MAB photographie le temps qui passe

A travers sa série « 16 secondes » qui a pour sujet le contrainte du portrait, MAB explore les questions de temporalité et de mouvement. Ses images, en noir et blanc, sont d’une délicatesse qui attire le regard et donne envie de s’y attarder, d’en savoir plus. Nous lui avons posé des questions sur sa pratique de la photographie, son amour pour l’argentique, ses inspirations…

Bonjour MAB peux-tu te présenter ?

Bonjour Chloé, il n’est pas facile pour moi de me présenter si ce n’est pour dire que je travaille et suis travaillée par la photographie depuis maintenant une trentaine d’années.

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Comment ta passion pour la photographie est-elle née ?

Curieusement par un bruit. Lors d’un voyage à Venise, je faisais des photos de vacances et j’ai entendu quelque chose derrière moi, je me suis retournée et ai appuyé sur le déclencheur sans rien voir de ce que je photographiais.

« Je voulais montrer les effets de l’Homme sur son environnement. »

Au développement est apparu un vol de pigeons se dirigeant tout droit vers une fenêtre ouverte au milieu d’une coupole. C’était comme si les oiseaux allaient traverser l’image, passer derrière, au-delà de la visibilité et accéder à ce qui ne pouvait être vu. C’était une façon de dépasser les deux dimensions du tirage photo, dépasser le champ du visible. C’est cela qui m’intéresse avec la photographie : l’image peut contenir ce qui ne s’appréhende pas ou ne se voit pas encore.

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Comment a commencé ta série sur la contrainte du portrait ?

Par des photographies au zoo. Je voulais montrer les effets de l’Homme sur son environnement. Je pensais que cela était plus révélateur de sa nature que de réaliser son portrait. J’ai donc photographié des animaux s’estompant, voire se dissolvant dans leur lieu de vie forcé et j’ai compris que cela pouvait nous arriver également dans notre vie de tous les jours. Par conséquent, la contrainte pouvant s’exercer partout, il me restait à la penser et à trouver comment lui donner forme.

« Le trop, l’absence, le blanc de la lumière, le noir de l’ombre, témoignent de cette difficulté à être. »

La réflexion sur le portrait m’est alors apparue comme cruciale. Autrefois, les temps de pose étaient très longs, il était donc contraignant de se faire photographier, il fallait « tenir la pose ». Aujourd’hui, le progrès technique de l’instantané a contourné cette nécessité mais n’a pas pour autant levé cette autre contrainte qu’est la conscience de poser et l’obligation de donner une image de soi satisfaisante, tant pour le sujet lui-même qu’au regard des autres.

 

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Pourquoi le choix du noir et blanc ?

Travailler en noir et blanc, pour moi, c’est modeler l’immatériel qu’est la lumière. Le noir et blanc m’est apparu comme une évidence pour aller à l’essentiel de mon propos sur la contrainte. En effet, le blanc du fond des portraits et le noir de celui du travail au zoo portent tous deux traces d’une difficulté à exister, à apparaître.

« C’est le moment où je sculpte la lumière en plaçant mes mains dans le rayon lumineux qui traverse le négatif (…) »

Dans l’éblouissement du trop-plein de lumière, dans le blanc de son fond, la forme humaine peine à se dégager, tout comme l’animal s’estompe dans le noir du trop plein d’ombre de son univers carcéral. Le trop, l’absence, le blanc de la lumière, le noir de l’ombre, témoignent de cette difficulté à être. Seuls les gris révèlent le mouvement ténu d’une existence, celle qui se dévoile précisément dans le bruit de la photographie.

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Travailles-tu en argentique ou en numérique ? Pourquoi ?

Pour cette série là, uniquement en argentique. En effet, lorsque je fais une photographie, il y a bien entendu le temps de la prise de vue, cela tout le monde le sais, mais pas seulement : il y a également celui
du tirage. Ce travail, qui s’effectue en chambre noire, est le temps où se révèle le négatif.

C’est le moment où l’on met en jeu le rapport entre l’œil et la main, si cher à Goethe dans sa façon de concevoir le travail artistique.

C’est le moment où je sculpte la lumière en plaçant mes mains dans le rayon lumineux qui traverse le négatif, ôtant de la matière à certains endroits de l’image ou encore en rajoutant en fermant mes doigts et en utilisant le fin rayon obtenu comme un pinceau sur une toile.

« La spontanéité est primordiale car elle nous permet d’effleurer la nature de la personne qui se trouve en face de nous. »

Ce que je fais alors, je ne le discerne pas encore. Pour cela, il faut utiliser un produit, le révélateur. Plongée dans ce dernier, l’épreuve photographique est tout d’abord muette. On n’y voit rien, mais, petit à petit, quelque chose émerge, quelque chose sort du blanc du papier. Ce quelque chose n’est pas tout de suite reconnu. Il a le caractère de l’informe, mais il est plus encore, il est informé : il a été impressionné. Il monte ensuite à la visibilité pour être vu et reconnu et, là encore, je peux agir pour interrompre ou prolonger ce processus.

Chacune de mes photographies est donc une pièce unique, une écriture avec la lumière, longuement travaillée et c’est ce que seul permet l’argentique.

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Les images que nous voyons quotidiennement sont souvent très posées, très mises en scène. Penses-tu qu’il est important de créer de la spontanéité en photographies ?

Oui, je pense qu’il est important de laisser la photographie nous surprendre. Comme en témoignent les images que tu évoques, nous sommes actuellement dans une société de contrôle et de maîtrise.

Du coup, il y a tout une part de nous-même qui est occultée : celle qui échappe, déborde, sort du cadre et de la norme. La personne se dissout dans l’image parfaite qu’elle doit donner aux yeux d’autrui. Elle se déshumanise, devient un individu lambda, un consommateur, voire un objet… elle-même se contraint lorsqu’elle pose. Les temps d’exposition, de plus en plus brefs, favorisent quant à eux le côté figé des images obtenues. La précision, le piqué de ces dernières laissent également peu de place à l’imperfection et à l’indéterminé.

« L’instinct est pour moi aussi important que l’instant en photographie. »

Par conséquent comment faire apparaître ce débordement, aller chercher ce mouvement naturel et spontané ? C’est le propos de mon travail en 16 secondes. Même si ce mouvement ne se voit pas en tant que tel sur la pellicule il est contenu dans le flou du tirage photographique.

La spontanéité est primordiale car elle nous permet d’effleurer la nature de la personne qui se trouve en face de nous. Ce que les 16 secondes tentent de réintroduire dans le champ de la photographie, c’est
le temps du mouvement et donc de la vie. C’est pourquoi le résultat de la prise de vue est toujours imprévisible.

Que souhaites-tu transmettre à travers tes images ?

Mes photographies le disent mieux que mes mots car, pour moi, photographier c’est penser en images.

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Où puises-tu tes inspirations ? Quels photographes admires-tu ?

Elliott Erwitt. Il était capable de suivre des gens dans la rue, toute la journée si nécessaire, du moment qu’il sentait qu’il y aurait une photo à faire avec eux. Il pressentait qu’il y aurait à un moment précis
quelque chose à voir et à capturer. C’est ça l’instinct du photographe. L’instinct est pour moi aussi important que l’instant en photographie.

« Mon conseil donc : ne soyez pas satisfait ! »

Le travail en série peut être un défi pour beaucoup d’artistes. Quels conseils donnerais-tu à ceux qui souhaitent s’y atteler ?

Je travaille toujours en série, peut-être parce que je suis rarement satisfaite de ce que j’obtiens alors j’essaye encore. La série, c’est donner à voir simultanément du même et du différent au niveau formel. Mon conseil donc : ne soyez pas satisfait !

Laquelle de tes images te représente le plus ?

©MAB

C’est le moment où la représentation m’échappe et où la photographie donne à voir ce qu’elle seule peut produire, le temps où elle crée son objet. L’animal qui s’avance derrière les
barreaux devient alors l’écho d’une partie de moi.

 

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