Kathrine Switzer au marathon de Boston, 1967

La pionnière et le vieux monsieur tout colère

Le mercredi 19 avril 1967 est une journée qui fait date dans l’Histoire du féminisme, et qui se marque du courage éclatant d’une jeune femme dans un monde d’hommes.

À l’orée des années 70, la ségrégation sexuelle est quotidienne et normée au sein de la société américaine ; la femme n’est pas l’égale de l’homme, elle ne l’est dans rien, et certainement pas dans le monde du sport.

Alors, lorsque Kathrine Switzer, une jeune femme d’à peine vingt ans, se présente sur la ligne de départ du marathon de Boston, l’émoi et la colère des machistes est énorme.

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Kathrine Switzer porte le dossard 261

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En 2017, Kathrine Switzer se confie au magazine Vanity Fair, et nous parle de la place accordée aux athlètes féminines dans la société des années 1960 :

« Les femmes pouvaient pratiquer le patin à glace, le tennis ou la gymnastique. Ces sports étaient considérés comme acceptables par leur côté joli, féminin. On n’avait pas vraiment d’idoles auxquelles s’identifier à cette époque, si ce n’est les sprinteuses, comme Wilma Rudolph, qui était fabuleuse. Quand j’étais petite, mes parents recevaient Life Magazine dans lequel il y avait toujours de belles et grandes photos. Je me rappellerais toute ma vie de celles de Tamara et Irina Press, deux sœurs russes lanceuses de poids. Mais mon Dieu qu’elles faisaient peur ! Ça a renforcé l’imaginaire américain. On se disait qu’on ne se mettrait jamais au lancer de poids… »

Adolescente, la jeune femme se passionne pour la course à pied, et rencontre Arnie Briggs, coach bénévole d’une cinquantaine d’année qui se prendra d’affection pour elle.

« Il était persuadé que le sport intensif était dangereux pour les femmes, mais il était plutôt lent, moi aussi, ça l’arrangeait que je sois là. Je me suis amélioré au fil du temps. J’ai fini par évoquer la possibilité de courir le marathon. » Sa réponse ? « Oh non, une femme ne peut pas faire ça ! Les femmes n’ont pas la capacité de courir une telle distance. »

Arnie lui propose malgré tout un marché : si son élève lui prouve qu’elle en est capable, il l’y emmènera. C’est promis.

« On a travaillé très sérieusement jusqu’au jour où on a couru 42 kilomètres, trois semaines avant le marathon. À la fin de l’entraînement, je lui ai proposé d’en faire huit de plus. Il a fini par perdre connaissance, mais après ça, il était convaincu du potentiel des femmes. » ¹

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Kathrine Switzer et Arnie Briggs (490)

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Il est 9 heures lorsque le départ de la course est donné.

En raison du mauvais temps, Kathrine porte des sur-vêtements longs, ce qui la camoufle assez bien dans cette foule d’hommes. De plus, le camion presse ne remarque la présence de la jeune femme qu’après quelques kilomètres, dû à sa présence inhabituelle en queue de peloton. Elle concède que « l’histoire est incroyable de bout en bout » : « Même dans un film, on n’aurait pas imaginé un tel scénario. »

Au sixième kilomètre, les organisateurs de la course aperçoivent Kathrine et tentent de lui arracher son dossard. L’un d’eux, Jock Semple, dont le nom est resté dans l’Histoire, l’attrape violemment par l’épaule, avant que le petit ami de la jeune femme, Tom Miller, footballeur américain, n’intervienne. ¹

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Jock Semple tente d’arracher le dossard de Kathrin Switzer, Tom Miller intervient.

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Lorsqu’elle franchit la ligne d’arrivée, 4 heures et 20 minutes après le départ, Kathrin Switzer est accueillie par une meute de journalistes en colère. On lui demande ce qu’elle a bien voulu prouver, et si elle est une militante féministe.

Ce n’est que le lendemain de l’événement que Kathrine réalise la portée de son geste. En à peine 24 heures, son histoire et la photo de la bousculade avaient fait le tour du monde…

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Kathrine Switzer et Jock Semple, 1973

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Il aura fallu attendre 1973 pour qu’un rapprochement, sous forme d’embrassade, ait lieu, l’évolution des mœurs aidant. Juste avant le décès de Semple, Kathrine lui a rendu visite. Son ancien bourreau lui a alors déclaré non sans humour : « Je t’ai rendue célèbre ». Ce à quoi elle a répondu : « Non, c’est moi qui t’ai rendu célèbre ! », mais il n’avait pas si tort… ¹

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  1. Source : magazine Vanity Fair

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