Un homme mort dans un coffre

Avec Weegee, par Weegee

Assis dans sa Chevrolet depuis de nombreuses heures, encerclé par la fumée bleue de son cigare, Arthur Fellig trifouille un poste de radio crépitant. Tandis qu’il mâchouille son havane, ses gros doigts agitent nerveusement les quelques boutons de l’engin, comme l’expression de son impatience et de son agacement grandissant.

Mais alors qu’il n’espérait plus rien, le crépitement de la radio cesse. Une voix grave et monocorde se fait entendre ; elle est à peine audible, mais l’oreille exercée d’Arthur parvient à y distinguer une adresse…

Démarrant le V8 de sa Chevy Coupe, l’homme file à toute vitesse vers le lieu du crime, et devient pour l’occasion Weegee « The Famous ».

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Arthur Fellig (Weegee), auto-portrait, 1944

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Arthur Fellig vit le jour en 1899, dans une région faisant alors partie de l’empire austro-hongrois (aujourd’hui territoire ukrainien).

En 1910, sa famille émigre vers les États-Unis, et s’installe dans le quartier juif new-yorkais du Lower East Side. En 1914, Arthur quitte l’école pour subvenir aux besoins financiers de sa famille, et ce grâce à de nombreux petits boulots (vendeur de voitures, confiseur, etc).

Un jour, un photographe ambulant propose de lui tirer le portrait ; cette rencontre sera le déclic qui lui fait choisir la photographie comme métier. Dès lors, le jeune homme achète un appareil photographique d’occasion et commence à prendre des clichés des enfants en habits du dimanche, pour ensuite vendre les épreuves aux familles aisées…

En 1923, âgé de 24 ans, il est embauché comme employé de laboratoire par l’agence ACME Newspictures. Weegee travaille au développement des négatifs de nombreux photographes et, en cas d’urgence ou d’indisponibilité d’un de ces derniers, couvre lui-même certains faits divers. Après quelques années, l’agence lui propose de devenir photographe à temps plein.

La légende du photographe va dès lors se construire, à commencer par son surnom « Weegee » qui serait une référence au jeu spirituel Ouija, consistant à communiquer avec les esprits des défunts. Aux yeux du personnel féminin d’ACME Newspictures, le photographe donnait l’impression de savoir à l’avance où et quand les meurtres allaient se produire… Il y avait cependant une raison toute simple à cela : Weegee avait dans sa voiture une radio branchée sur les fréquences de la police, et était donc prévenu en même temps que les autorités lorsqu’un drame venait de se produire.

En 1935, Weegee devient finalement photographe indépendant, et exerce pour la presse américaine.

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Weegee inspectant une malle contenant le corps de William Hessler, Brooklyn, 5 août 1936

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Notre photo du jour est d’un glauque certain, mais rien d’inhabituel dans l’oeuvre du photographe new-yorkais. On peut y voir une malle de voyage renfermant le corps inerte d’une homme, ainsi que Weegee examinant le cadavre recroquevillé.

Dans cette image, il est plus facile d’expliquer la présence du cadavre dans sa malle, que la présence de Weegee lui-même… Pourquoi le photographe s’est-il mis en scène, observant le corps d’un homme poignardé à mort ? La réponse est très simple, et excessivement cynique : c’est plus vendeur. Il est reconnu qu’une image représentant quelqu’un (de vivant), accroche davantage le regard que celle d’un sujet inanimé.

Weegee, qui après une course folle dans les rues de Big Apple, arriva le premier sur le lieu du crime, décida donc de déclencher à distance, de sorte à ce qu’il puisse jouer le rôle d’un observateur dans sa photographie.

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L’image avant et après la retouche effectuée par le New-York Post

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Une fois l’image réalisée et développée, Weegee la proposa à de nombreux quotidiens. À l’évidence, toutes les rédactions se demandèrent si il était décent de présenter une image aussi crue à son lectorat ; alors que certaines se refusèrent à publier la photographie, et que d’autres le firent sans scrupule, une rédaction choisit le compromis…

Pensant que la vision d’un corps, ou plutôt d’un pied et d’une main, pourrait choquer certains de leurs lecteurs, le New-York Post décida d’effacer le cadavre de la scène. Il en résulta une image encore plus surréaliste que la version originale : l’autoportrait d’un photographe scrutant l’intérieur d’une malle vide…