« Swan Song of the Badlas », un projet photographique par Taha Ahmad

Taha Ahmad est un photographe documentaire Indien, né en 1994. Malgré son jeune âge, il a déjà reçu un prix et a vu son travail publié dans plusieurs magazines : Invisible Photographer Asia (IPA), Better Photography Magazine, Platform Magazine, Fountain Ink Magazine, Asian Age, The Sunday Guardian, Times Of India, Millennium Post, The Quint, Art Arcade, Liberation… et d’autres. Il poursuit actuellement ses études en arts à la Jamia Milllia Islamia University, en Inde. Il nous a parlé de son dernier projet Swan Song of the Badlas, une série en noir et blanc ayant pour but de faire connaître un art traditionnel indien presque disparu.

Le projet Swan Song of the Badlas est consacré à un art mourant venant de Lucknow, qui a commencé à l’époque où les Nawabs dirigeaient la ville. A son apogée, au XVIIIe siècle, cet art a voyagé aux quatre coins du monde, mais est maintenant restreint à quelques ruelles de la ville de Lucknow.

Cet art a été introduit par les Nawabs eux-même, pour orner une autre forme de broderie appelée chickankari – qui existe toujours dans le sous-continent indien. Mukaish, cependant, a fini par devenir un style indépendant et est devenu très populaire à cette époque.

Cette forme de broderie a d’abord été développée pour parer classes dirigeantes, car le Mukaish comprend l’utilisation de métaux précieux comme l’or et l’argent sous forme de fils métalliques. Les artistes sont généralement des hommes, on les appelle des Badlas, d’où le terme « Mukaish Badla »

Ces Badlas exécutent ce métier en insérant les fils métalliques d’or et d’argent dans le tissu, les tordant pour créer de magnifiques broderies métalliques. 

« La culture de Lucknow m’a stupéfié et m’a poussé à fouiller dans les racines de sa civilisation. La Rivière de Gomti, qui coule au coeur de la ville, me rappelle toujours la splendeur royale de Lucknow. Je suis devenu très proche de la ville, physiquement et spirituellement. L’art que la ville dégage n’est pas quelque chose dont on peut s’échapper, pour la même raison que l’on ne peut pas comprendre et commencer à aimer quelque chose sans comprendre son essence. Et l’essence de Lucknow est son métier. »

Comprendre les Badlas, qui ont été dévalorisés par toute la société, est un défi. Il ne reste plus qu’une petite vingtaine de Badlas, tous plus âgés que 65 ans, qui résident dans les ruelles étroites de Lucknow. Le futur de cet incroyable savoir-faire est en train de disparaitre. A l’époque, la ville comptait plus de 3000 Badlas.

« Comme il ne reste que 20-26 Badlas dans cette ville de 2.816 millions d’habitants, les trouver était une tâche difficile. Je n’avais aucun indice pour les trouver, et j’ai décidé d’abandonner. C’est en tombant par hasard sur un vieil homme, qui m’a pris pour un journaliste, que tout à changé. Après lui avoir posé des questions sur le sujet, il m’a fourni une adresse, située dans le vieux Lucknow

A ma grande surprise, l’adresse était celle du dernier entrepôt de Mukaish à Hussainabad, Lucknow. Mais mon excitation fut de courte durée en découvrant à quel point ces Badlas avaient été maltraités par la société, laissés seuls dans le misère, et moqués de tous.

Il m’ont refusé l’accès à leur espace de travail, et ne voulaient pas que je les prenne en photo. Déçu, je suis retourné voir le vieil homme, qui m’a fourni son numéro de téléphone personnel. Après avoir écouté mon histoire, il a juste souri et m’a demandé de venir avec lui à l’entrepôt le lendemain.

Je suis donc retourné à l’entrepôt de Hussainabad avec le vieil homme, j’étais heureux de voir qu’il connaissait tous les travailleurs et me les a présenté. Ce qui m’a étonné, c’est de découvrir que ce vieil homme, qui m’avait donné l’adresse, était lui même un artisan Badla appelé Sabir Ali, qui avait dû arrêter de travailler à cause d’une cataracte. »

Les Badlas se plaignent du manque d’empathie du gouvernement, qui ne les protège pas de leurs maîtres, qui eux possèdent les moyens de production et leurs vies, m’explique Sabir Hussain. A 75 ans, ce dernier a travaillé en tant que Badla pendant presque 65 ans.

Les ateliers où travaillent ces artisans sont miteux, suffocants et sans couleurs. La ville n’accueille que deux ateliers dans les quartiers de Sa-datganj et Hussainabad, cachés sous les puissantes structures construites dans la vieille ville.

Pour créer une robe Mukaish, il faut entre 8 à 10 heures de travail étalées sur une période qui peut aller d’une semaine à un mois. Ce métier complexe a un gros impact négatif sur les yeux des vieux artisans. Tous souffrent de problèmes de vues, à cause de la lumière créée par la réflexion sur les fils métalliques qui leur déclenche des maladies des yeux comme la cataracte et le daltonisme.

En gagnant à peine 2 à 3 dollars par jour, ces Baldas ne peuvent subvenir à leurs besoins et se soigner. Leurs difficultés et l’instabilité du métier les poussent à empêcher leurs enfants de reprendre le flambeau.

« Le plus important pour moi était de créer une narration visuelle pour faire connaitre cet art mourant et ses artisans. En voulant créer un projet impactant, je me suis intégré aux activités et à la vie quotidienne de ces Badlas.

Chaque mois, j’enchainais les aller-retour entre Delhi et Lucknow. Je passais beaucoup de temps avec les Badlas, dans leur atelier, des salons de thé et même chez eux. Il était difficile de se rapprocher d’eux, mais une fois fait, j’ai vu leurs conditions de vie désastreuses et mon travail a changé. »

Ma série Swan Song of the Badlas parle de la vie des Badlas, de leurs familles, qui luttent pour garder cet art en vie.

« Pendant ces 10 mois de travail sur ce projet, le plus important a été mon désir et ma persévérance. Souvent je devais aller faire des tests lumière avant de revenir le lendemain pour prendre la photo.

Parfois, je devais patienter 30 à 40 minutes pour une seule photo quand d’autres fois tout allait vite. Au final, travailler parmi ces travailleurs est douloureux mais comme ils disent, la souffrance ne dure jamais. »

Taha Ahmad