Lord Byron, le Gin et la Tour de Pise

L'histoire abrégée du tourisme...
 Sur le cuir de son magistral bureau anglais, un homme trifouille un monticule de lettres. Il porte le trois pièces, et la calvitie des hommes importants.

Ses yeux trottent un peu partout, avant de s’immobiliser sur une missive, somme toute pareil aux autres. Ils décochent adroitement le sceau de cire, avant de poser son regard encore embourbé de sommeil sur le papier.

« Envoyez-moi, s’il vous plaît, tout l’argent que vous voudrez bien payer pour mes élucubrations cérébrales. Je ne consentirai jamais à renoncer à ce que je gagne, qui m’appartient, et ce que me procure mon cerveau, je le dépenserai pour copuler, aussi longtemps qu’il me restera un testicule. Je ne vivrai pas longtemps, c’est pourquoi je dois en profiter tant que j’en suis capable. »

Ces trois phrases sont celles de Lord Byron, adressées à son éditeur, Sir John Murray.

Byron est alors à mi-parcours d’un long voyage d’éducation littéraire, picturale, et virile ; Il parcourt l’Europe du sud dans la pure tradition du « Grand Tour », une pérégrination à la découverte des merveilles de l’art, et réservée aux jeunes élites.

Son voyage, ce « Grand Tour », est véritablement la toute première forme de tourisme ; une visite de l’étranger sans autre but que la découverte, et l’expérience. Nous sommes en 1817, Lord Byron fait du tourisme (sexuel).

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Lord Byron dans sa chambre au Palazzo Mocenigo, gravure de 1843, Joseph Nash

 

Dans un effort d’équilibre, Margareth dirige le jet de thé au fond des tasses blanches et cliquetantes. Elle-même, oscille du bassin en accord avec le brimbalement du train. Une fois la prouesse réalisée, ses compagnons de cabine la remercient et reprennent leur discussion, dans laquelle personne ne semble s’opposer. Au travers de la fenêtre, un paysage de champs noirs défile.

C’est alors qu’un homme à la tignasse horizontale immisce sa tête dans la cabine :

– Margareth Bribs, John Burnett, Irvin Smith, Jack Sleeman? Everyone is there?

L’année 1841 a vu un voyage peu ordinaire s’organiser : Sur un même train, allant de Leicester à Loughborough, un homme réserva un groupe de cinq-cent personnes, tous membres d’une ligue antialcoolique. L’écrivain Martin de Viry note :

« C’est la première fois qu’on rassemble des gens dans une gare, qu’on les compte, qu’on vérifie s’ils sont bien sur la liste, qu’on déroule un programme. »

Il s’agit du premier voyage de masse organisé par Thomas Cook.

En 1855, ce même bonhomme ira un peu plus loin dans l’idée, puisqu’il organise pour un groupe d’Anglais, un circuit à travers l’Europe. Dès lors le touriste ne voyage plus isolément, mais en groupe.

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Une publicité Thomas Cook, début du XXe siècle

 

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Une publicité Thomas cook, 1850

 

Dans une cuisine bleue de fumée, un nombre incroyable d’hommes se tiennent debout, serrés et agités. Ils grommellent le mégot aux lèvres. Les petites discussions de chacun forment un brouhaha qu’un petit homme, rond de visage, vient soudainement interrompre :

– Ho Hé! Hé Ho! Vous autres, écoutez-moi! Faut se décider si on s’agenouille ou si on attaque… Vous êtes tous d’accord pour dire que c’est pas correct, c’est même dégueulasse! Ces patrons faudrait les crever!

Son voisin de droite enchaîne :

– Il se sont battus pour que ça soit mieux, pour nous autres. Reprenons leur combat! Faisons grève!

Le brouhaha reprend, et dans la cacophonie de la cuisine, on entend l’approbation.

Le 10 mai 1936, les ouvriers et employés d’une fabrique de montres décidèrent de se mettre en grève, en protestation contre le licenciement de deux collègues syndicalistes.

Cette première grève marque le début d’une réaction en chaîne ; les revendications sociales se font entendre partout en France, la grève est générale, l’hexagone est paralysé.

Cette bataille syndicale a changé nos lois, et nos droits au travail : la semaine des 40 heures fût instaurée, le salaire minimum établi, mais surtout les congés devinrent obligatoires et payés par l’employeur.

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Des ouvriers en grève, 1936 anonyme

 

Dès lors, le travailleur commença à organiser soigneusement ses 15 jours de liberté ; l’objectif étant d’optimiser son temps, entre repos et loisirs, sans en gaspiller une minute! Et lorsque l’envie lui prendrait de découvrir une contrée lointaine, il faudrait aller à l’essentiel, au plus beau, au plus réputé.

Les ministères de tourisme et les agences de voyages prirent à bras le corps la demande ; un nombre fou de voyagistes proposèrent de découvrir la toscane en six jours, ou de descendre le Nil en dix.

Le tourisme de masse (et organisé) était né.

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Bain de soleil, Belle-île-en-mer, 1937 Pierre Jamet

 

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Couverture du Magazine Regards, Juillet 1937

 

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Campeurs en congés payés, 1938 anonyme

 

Un anglais avec une tête d’anglais, est l’oeil collé à son viseur d’appareil photo. Il se prépare à immortaliser une scène accablante et pourtant quotidienne : devant la Tour de Pise, trois énergumènes alignent les mains, créant ainsi du point de vue du photographe, l’illusion qu’ils soutiennent le campanile.

 

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Leaning Tower of Pisa, 1990 Martin Parr

La photographie est réalisée en 1990 par Martin Parr, dans la cadre de son projet Small World.

Au départ de cette série, le photographe explique être fasciné par les mythes créé par l’industrie du tourisme. Depuis 150 ans, le commerce du voyage nous emmène sur les mêmes chemins, dans les mêmes temples, et sur les mêmes ruines, nous assurant qu’il s’agit de l’ultime expérience, d’une sorte de quintessence touristique.

Le tourisme de masse a lui-même créé ces images que nous voyons tous, lorsque l’Espagne, la Californie ou le japon sont cités.

De tous les endroits du monde, un cliché existe, celui que nous nous obstinons à entretenir dans nos images d’amateur. Ce “cliché cliché” est le souvenir nécessaire qui certifiera notre pleine expérience du lieu.

La suissesse Corinne Vionnet s’est servie du lot impressionnant de ces images quasi-identiques, pour n’en créer qu’une seule : à peu de choses près, celle que vous prendrez l’été prochain.

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Pisa, série Photo Opportunities, 2015 Corinne Vionnet