Zoé Forget – Notes for the Patriarchy

Notes for the Patriarchy, dénonce avec humour et vigueur la manière dont les règles sont perçues par la société.

Peux-tu nous parler de ton parcours ?

Après des études de cinéma, j’ai suivi le cursus photographie à l’école Louis Lumière, dont je suis sortie diplômée en 2008. Comme j’avais envie de continuer un travail de réflexion en parallèle à la pratique photo, j’ai ensuite fait une thèse, qui portait sur la représentation du corps hors norme en photographie. Je travaille par ailleurs depuis 2011 pour la revue d’art HEY ! modern art & pop culture, et donne quelques cours à la fac.

« Voilà ce que je fantasmais de pouvoir répondre à cette question : « avant chaque période de règles, j’ai répété plusieurs fois par jour à mon corps le « slogan » choisi, afin que mon utérus l’écrive par le sang le jour J… » »

Ta série sur les règles est très différente du reste de ton travail. Comment as-tu eu cette idée ?

En effet, c’est la première fois qu’il n’y a pas de corps à l’image – même si bien sûr l’idée de corporalité féminine reste très forte. C’est – sans grande originalité – un mélange de considérations personnelles et  sociétales qui a fait que j’ai souhaité aborder ce sujet ; quant au choix de la serviette hygiénique, je suis intéressée par le matériau quotidien, « pauvre », voire  tabou, c’est quelque chose que l’on a notamment exploré avec Delphine Ciavaldini dans notre travail des « Epines Fortes ». Et puis c’était à un moment où je ressentais une urgence de faire de nouvelles images,  sans forcément avoir la possibilité ou les ressources de faire appel à des modèles.

Peux-tu nous parler de la manière dont tu as réalisé cette série ? 

Voilà ce que je fantasmais de pouvoir répondre à cette question : « avant chaque période de règles, j’ai répété plusieurs fois par jour à mon corps le « slogan » choisi, afin que mon utérus l’écrive par le sang le jour J… »  En vrai, je suis plutôt lente, j’ai besoin de «mâturer » mes idées assez longtemps avant de passer à l’action. Je dirais que cela m’a pris peut-être un peu plus de 2 mois. L’idée m’est venue assez clairement, mais le choix des « notes » m’a pris du temps, trouver ce que je voulais dire, la bonne distance entre l’humour et tout de même quelque chose d’assez intime, en évitant l’idée de victimisation. Ensuite j’ai passé pas mal de jours à mettre au point le dispositif technique, à trouver le coup de main pour manier les différentes écritures. Pour le moment, je considère cette série terminée, mais le sujet lui-même fait qu’elle reste d’une certaine façon ouverte à l’infini.

« Le conformisme, la normativité et, tout simplement, la bêtise des corps dominants restent une source d’une infinité confondante. »

C’est une série très actuelle vu tout ce qui se passe en ce moment sur les droits des femmes et LGBT+. L’actualité a t-elle une place importante dans ton processus créatif ?

C’est particulièrement vrai pour cette série : les différents faits divers récents et liés à la question des règles, qu’ils soient positifs (la victoire sur la taxe tampon, les sportives Fu Yanhui et Kiran Gandhi) ou négatifs (le décès d’une jeune femme népalaise, le crétin qui a inventé un produit pour « sceller » le vagin des femmes pendant leurs règles parce que c’est sale, etc ) ont clairement entouré cette série. De manière plus générale, la volonté de contrôle du corps différent, et notamment féminin, par une société patriarcale (on aura beau dire ce que l’on veut, on en est toujours là) m’occupe beaucoup l’esprit, même si cela est plus ou moins lisible dans mes photos j’imagine. Le conformisme, la normativité et, tout simplement, la bêtise des corps dominants restent une source d’une infinité confondante.

Selon toi, l’art doit-il toujours dénoncer, être engagé ?

Je crois foncièrement que toute image photographique ne  peut aujourd’hui être produite et reçue de manière neutre – et qu’elle est inévitablement, au sens large, politique.  J’ai récemment lu et écouté Geoffroy de Lagasnerie, philosophe et sociologue qui dans son dernier ouvrage Penser dans un monde mauvais expose qu’il n’y a pas d’injonction faite à l’individu d’être engagé – mais qu’à partir du moment où l’on produit intellectuellement quelque chose, alors on ne peut être neutre ou passif. Il parle ici du monde universitaire (ce qui me parle aussi beaucoup par ailleurs), mais j’aurais tendance à considérer la production d’images photographiques de la même façon.

 

Travailler en série n’est pas évident je trouve. Aurais-tu des conseils à donner aux photographes pour réussir à monter une série sur le long terme ?

Pour moi c’est l’inverse, j’ai beaucoup plus de mal à envisager des photos en dehors d’une série ! J’ai l’impression que la série permet au contraire d’exposer plus facilement son idée, grâce aux répétitions et variations qu’elle permet de mettre en place. Le temps de narration, plus souple et plus ouvert, me semble s’incarner concrètement dans la succession d’images. C’est peut-être un vestige de ma première passion, le cinéma, dont j’ai gardé l’idée de fiction. Quoi qu’il en soit, je suis de mon côté preneuse de conseils pour réussir une image unique forte et significative !

Tu as d’autres projets en préparation ?

Dans ma tête, toujours ! Le défi c’est plutôt le passage à la réalisation. Mais en l’occurrence, je suis en préparation de plusieurs projets, notamment avec l’utilisation d’autres matériaux incongrus… mais je suis encore dans la phase expérimentale des travaux pratiques.

Vous pouvez découvrir le travail de Zoé sur son site