Yann Bhogal : le photographe clairvoyant de l’East View Blindschool

Cet ingénieur de métier est allé au Rajasthan (Inde) pour y photographier une école pour aveugles, l’East View Blindschool.

Yann Bhogal est un photographe amateur. S’il a pensé à devenir photographe professionnel à maintes reprises, il a toujours renoncé. Pas assez de liberté selon lui. Cet ingénieur de métier est allé au Rajasthan (Inde) pour y photographier une école pour aveugles, l’East View Blindschool. D’origine indienne par son père, cette immersion était une occasion de renouer avec ses racines.

Quand t’es-tu rendu en Inde pour réaliser ce reportage ?

C’était en 2010. Je n’étais jamais allé en Inde. Ma famille paternelle est originaire du Penjab, une région du Nord de l’Inde. C’était une manière de redécouvrir mes origines tout en me rendant utile. Je voulais vivre avec ces gens et non pas seulement les photographier.

Dans quel cadre as-tu pu rentrer dans cette école?

C’est du volontariat associatif et pas de l’humanitaire. Je tiens à le préciser. Je ne voulais pas apporter mon aide au sens classique du terme. Je trouve ça très présomptueux. J’estime qu’ils m’ont apporté autant que moi. Enfin, j’espère. Ce voyage était un échange interculturel.

Savais-tu déjà que tu allais faire de cette expérience, un reportage photographique ?

Quand j’ai vu que l’association proposait cet échange, j’ai tout de suite pensé à en faire un reportage. Il y en a déjà eu beaucoup sur ce sujet mais ça me tenait vraiment à cœur. En tout cas, dès que je suis arrivé là-bas, j’ai demandé au dirigeant de l’établissement si je pouvais les photographier. Ça n’a pas posé de problème. En Inde, dès que tu sors ton appareil photo, les gens viennent spontanément poser pour toi. Pour la vingtaine d’aveugles présents, même si j’ai eu l’autorisation du directeur, j’ai préféré leur demander individuellement.

Tu leur demandais donc de poser ?

Oui et non. A mon avis, il y a deux types de photos dans ce reportage. Des portraits et des situations. Ma mission était quand même d’animer des ateliers avec eux. Je prenais donc mon appareil avec moi tout le temps et quand je voyais quelque chose d’intéressant, je photographiais. Je ne pouvais pas contempler tout ce qui avait autour de moi sans y participer. Je ne suis ni journaliste ni photographe professionnel.

Deux photographes, Michael Turine et Jane Evelyn Atwood, ont effectivement traité de sujets similaires. T’en es-tu inspiré ?

Non pas vraiment. Je connaissais déjà les photographies de Jane Evelyn Atwood à ce sujet. The Blind (titre de la série photographique) est un chef d’œuvre. En revanche, je ne m’en suis pas inspiré car le statut des aveugles en France ou en Inde est complètement différent. Si tu n’es pas utile là-bas, tu es très vite mis à l’écart. D’ailleurs cette école ne regroupait pas que des enfants. Il y avait tous les aveugles et malvoyants du coin. Certaines personnes y sont depuis leur naissance. D’autres ne restent que quelques années. Il y a un peu tous les parcours.

Comment as-tu été reçu par eux ?

De manière assez amusante. Sans dire qu’il y avait une liesse autour de nous, ils étaient très heureux que l’on vienne les voir. Ils sont tellement seuls et exclus de toute vie sociale, qu’ils profitent des rencontres qu’ils font. En Inde, tu es d’office exclu à cause de ton handicap. Eux ne mendiaient pas, ils évoluaient dans un cadre, mais c’est souvent la seule possibilité pour un aveugle.

Tes photos montrent une grande solitude même dans ce cadre, comment les vois-tu ?

Nous sommes resté là-bas deux semaines. Pour communiquer avec eux, comme je ne parlais pas la langue, j’avais apporté un petit dictionnaire et je sortais des petites phrases toutes faites. Même si nos activités les faisaient bouger et s’amuser, ils sont quand même très seuls et sont habitués à l’être. Ils passent leur temps à attendre. L’ennui est très présent chez eux. Sur certaines photos on les voit se cacher le visage, recroquevillés sur eux-mêmes. Les aveugles sont sensibles à la lumière et se cachent donc du soleil. D’où cette attitude douloureuse sur certaines photos. Si je les ai gardées, c’est parce qu’elles permettaient de dire ces deux choses.

Es-tu retourné en Inde après l’East View Blindschool ?

J’y suis retourné une dizaine de jours en 2011 avec ma copine. On a tellement aimé qu’on a commencé à apprendre l’Hindi à Paris. Cette année on voulait bien y retourner mais on va avoir un enfant. Donc c’est un projet remis à plus tard !

Tu réalises beaucoup de séries photographiques. Beaucoup plus que des photos uniques. Pourquoi ?

Quand j’ai commencé la photographie, je sortais dans la rue et je prenais tout ce qui me semblait intéressant. Mais assez vite je me suis interrogé sur le sens de mes photos. La « street photography » c’est à la mode, il y a de superbes choses mais je trouve ça creux. Tu as la recherche de l’instant mais au final tu montres quoi ? Une personne qui est habillée bizarrement ou n’importe quoi d’autres. Ça ne m’intéresse pas vraiment

Tu as une approche plus documentaire pour résumer ?

Oui ça j’aime bien. East View Blindschool est un documentaire photographique. Je cherche à capturer des ambiances, à décrire le quotidien des gens que je photographie. J’aime l’immersion. Il faut avoir de l’empathie pour ce type de travail. Se mettre à la place de l’autre et savoir capturer les instants clés.

Tu n’as jamais pensé à devenir photographe professionnel ?

Bien sûr que j’y ai pensé mais ça me fait peur. Ce n’est pas seulement d’ordre financier. L’avantage d’être amateur c’est de pouvoir faire ce que tu veux, où tu veux, quand tu veux, etc. Quand tu es photographe documentaire, tu te finances et tu n’es pas sûr de vendre ta production. Depuis 2007, où j’ai vraiment eu le déclic de la photographie, je me suis posé cette question mille fois. Pour le moment c’est non.

Tu es récemment passé à la photographie numérique. Pourquoi avoir quitté l’argentique ?

C’est un problème de temps. Je passais des heures à enlever les poussières sur mon écran. Mais ça n’a rien à voir en termes de rendu. En revanche, une bonne photo reste une bonne photo, indépendamment de l’appareil avec laquelle tu l’as prise.

Tu as d’autres projets photographiques ?

Avec un ami on a réalisé un projet sur la boxe féminine à Aubervilliers mais on va arrêter. Certains des boxeuses devaient être sélectionnées pour les Jeux Olympiques et malheureusement d’autres leur sont passées devant. Les jeunes viennent pour se défouler mais il y a surtout toutes les valeurs du sport qui sont mises en avant : le respect de l’adversaire, la stratégie, l’effort.

Pourquoi estimes-tu avoir échoué ?

Je voulais aller chez les gens. Les photographier chez eux. On est resté quasiment un an et on y allait une ou deux fois par semaine. Ça nous a demandé un gros investissement. Je voulais explorer la relation avec l’entraîneur. Voir comment la boxe influait la vie de ces filles au quotidien. Malheureusement je suis passé à côté. L’ami avec qui je faisais ce reportage y est bien mieux arrivé.

Un autre projet sur l’Inde est-il en cours ?

Ce n’est pas mis en route mais j’aimerais suivre les Sikhs, ces Indiens du Penjab, qui ont migré en France. J’ai envie de voir comment vivent ces gens, qui ont le même parcours que mon père. Je vais centrer mon reportage sur les Sikhs d’Ile-de-France. Je peux dire que ce sera une immersion plus courte que pour la boxe. Un an c’est long, peut-être un peu trop. J’aimerais le réaliser avant que notre ne naisse. J’ai juste à prendre mon appareil et à aller à Bobigny. C’est simple et compliqué à la fois.