Vincent J. Stoker : autopsie d’un rêve

Vincent J. Stoker emprunter les mots du philosophe Michel Foucault pour suivre le concept d'hétérotopie, décrivant les "lieux hors de tout lieu", les lieux nés dans la tête des hommes. Sa première série très remarquée nous avait conduits à une interview de son travail. Il nous propose ici une deuxième série très attendue, et qui illustre à nouveau magnifiquement ce concept.

Vincent J. Stoker emprunter les mots du philosophe Michel Foucault pour suivre le concept d’hétérotopie, décrivant les « lieux hors de tout lieu », les lieux nés dans la tête des hommes. Sa première série très remarquée nous avait conduits à une interview de son travail. Il nous propose ici une deuxième série très attendue, et qui illustre à nouveau magnifiquement ce concept.

Crois-tu que chaque pays recèle un sujet autour de ces hétérotopies ? 
Foucault répond en partie à cette question quand il définit les hétérotopies : « Premier principe, c’est qu’il n’y a probablement pas une seule culture au monde qui ne constitue des hétérotopies. C’est là une constante de tout groupe humain. Mais les hétérotopies prennent évidemment des formes qui sont très variées, et peut-être ne trouverait-on pas une seule forme d’hétérotopie qui soit absolument universelle ». Le phénomène serait donc inséparable de l’homme en société et prend racine, non pas dans le territoire et l’État, mais dans la culture. Les hétérotopies du peuple de la vallée du Zanskar en Inde sont aussi celles du peuple du Yarlung au Tibet. Les hétérotopies constituées par les indiens Bororos du Mato Grosso (Brésil) ne sont pas celles des citadins paulistes ou cariocas (Brésil). C’est donc bien dans la culture que s’enracine la formation de ces lieux autres.

Mais il y a un lien entre « hétérotopie » et « pays ». Les no man’s lands par exemple, ces zones inhabitées, situées entre deux frontières, fonctionnent comme des hétérotopies. Ce sont des espaces nichés dans les interstices de lieux. Le bateau au large navigue parfois hors de tout découpage territorial, dans l’indétermination marine. La principauté de Sealand est une plate-forme métallique perchée au dessus des eaux de la mer du nord qui dispose de sa propre constitution, de son drapeau, de son hymne national, de sa monnaie et qui émet des passeports. Un pays hétérotopique. Le septième continent, cette île de déchets, masse de plastique à la dérive dans l’océan pacifique est un territoire en mouvement, qui se redéfinit à chaque instant au gré des courants marins. Un continent  autre. La frontière, notion consubstantielle à celle de pays, est à l’origine de l’apparition de contre-espaces. Ainsi de nombreuses hétérotopies naissent et se nichent dans les interstices laissés par la détermination de l’espace en lieu.

Est-il donc nécessaire de parcourir le monde et de « poursuivre » un sujet ?
Il n’y pas de règles artistiques hors de celles que l’artiste se fixe lui-même et ce qui est absolument  nécessaire pour moi est parfaitement contingent pour d’autres. J’ai décidé de réaliser une œuvre qui fasse monde. Heterotopia est une boule cohérente logée à l’endroit exacte où se séparent réalité et fiction, une sphère équilibrée dont les axes x, y et z correspondent à des invariants conceptuels, formels et auto-biographique. Je suis à la poursuite d’un sujet « Un », la réalisation de cet espace qui tient, qui se tient. Ce principe trouvera une formulation photographique quand, à la manière des cabinets d’amateur du XVIIe, je mettrai en scène l’ensemble de mon œuvre. Heterotopia est le nom que je donne à ce tout mais c’est aussi le nom de cette dernière proposition photographique qui viendra clore et cimenter l’ensemble en un tout cohérent.

Je suis effectivement « à la poursuite » de mon sujet. J’éprouve le réel, je vais vers le monde pour voir s’il recèle des espaces de doute, d’ambiguïté, chargés d’imaginaire ou de matières abstraites. C’est ainsi qu’est née la série « Autopsie d’un rêve ». Parfois, c’est le mouvement inverse qui opère et je confronte un imaginaire au réel. Avec la série « la chute tragique », je suis allé voir si le rêve distopique d’un monde apocalyptique où l’homme n’a plus sa place s’incarnait au présent. La série « La fin de l’Histoire » montre que le rêve positiviste d’une humanité capable de se surpasser trouve un écho effectif dans le réel matériel contemporain.

Je me rends compte que cette poursuite prend inévitablement la forme d’une fuite. Je m’engage dans un territoire pour sortir d’un autre et fais de la photographie pour me débarrasser de la photographie. Les passions heureuses méritent toutes qu’on les poursuive, j’en suis joyeusement boulimique. Et quand le projet Heterotopia sera terminé, j’en embrasserai une autre, la musique peut-être.

Quel mode dialectique as-tu choisi pour poursuivre tes hétérotopies ?
Certains voient surgir des visages un peu partout, là où il n’y en a pas. Leur imagination batifole dans les fonds de casserole où beigne encore un peu de chocolat. Les motifs fanés des papiers peints de chez grand-mère les inspirent. Moi j’entends des voix, toutes sortes de voix, là où il y en a. L’artiste est en grande conversation. Il élabore son œuvre dans un dialogue permanent qui s’ouvre avec lui-même et avec le monde, un dialogue qu’il étend aux artistes qui le précèdent, à sa propre œuvre et enfin  aux spectateurs. Ces voix résonnent en échos, s’entremêlent et alimentent la création. Mais, pour que cela fonctionne, il faut être dur avec soi-même et s’efforcer de converser avec les voix que l’on ne veut pas entendre, celles qui détruisent les certitudes, mettent en doute ou provoquent le questionnement. Je disais dans le paragraphe précèdent que je faisais de la photographie pour me débarrasser de la photographie, ce sont ces petites voix, ce grand monologue à plusieurs qu’il s’agit de faire taire.

Suite à notre première interview il y a un an, quels ont été tes déplacements/occupations principales?
J’emploie mon temps à la réalisation du projet Heterotopia. J’ai voyagé en Europe, en Amérique et en Asie à la recherche de ces espaces qui correspondent parfaitement aux principes que je me suis fixés. La série « Heterotopia, la chute tragique » que je présentais lors de notre première interview est terminée. J’ai le sentiment d’avoir parfaitement décrit la phase descendante du cercle tragique de l’Histoire, la perte de la forme, cette tension vers le passé et l’absence pure. Je travaille aujourd’hui sur les autres séries d’Heterotopia. La série « La fin de l’Histoire » affirme une foi possible en l’homme, en sa capacité de dépassement, de surpassement. La croyance au progrès trouve son essor dans le concept de fin de l’Histoire de Hegel : la raison et la technique doivent permettre la résolution des conflits pour enfin aboutir à un temps dégagé de toute tension. Le rêve positiviste des penseurs rationalistes et des technocrates puissants se matérialise au présent. « Une histoire cubiculaire de l’humanité » est une série plus neutre qui interroge l’Histoire en tant que récit. Elle révèle de manière critique les contraintes et limites de l’historiographie, le lien entre histoires et Histoire. Les séries « De la nature » et « Les corps utopiques » soulèvent les questions du rapport des sociétés contemporaines à la nature et à l’animalité, thèmes au cœur de tout débat sur le progrès. « Heterotopia, les non-lieux » montre l’inhumanité qui s’intercale aux portes de nos villes et révèle la difficulté à créer du lien. La série « Zéropolis » met à jour le mépris contemporain pour la culture et le vide de sens laissé par le nihilisme ambiant. Heterotopia, cet ensemble de séries, pose une grande question : dans quel sens va l’Histoire ? Quel sens pour le progrès aujourd’hui ?

Tu as eu une vraie mise en avant par la galerie Alain Gutharc, dont un espace dédié à ton travail à Paris Photo 2011 et 2012. Quels ont été les retours ? Qu’est-ce que cela change dans ta manière de travailler ?
Depuis deux ans, je bénéficie d’une belle mise en avant de la part de la galerie Alain Gutharc. Nous avons monté une exposition solo à la galerie en septembre 2011. A la même époque, le FNAC (fond national d’art contemporain) faisait l’acquisition de deux œuvres de « La chute tragique ». La galerie m’a donné une visibilité exceptionnelle avec un show solo à Paris Photo en novembre 2011. Nous avons présenté mon travail à Art Brussels et Paris Photo en 2012. Notre collaboration a été récompensée par le prix Mastercard pour l’art contemporain en Janvier 2012.

Vendre une photographie ou remporter un prix, c’est gagner la possibilité de poursuivre le travail, c’est du temps que je gagne, du temps pour développer mon projet. Je ne compte pas en euros mais en voyages et production d’images. Chaque vente est une nouvelle opportunité d’avancer dans ma recherche et c’est tout ce qui compte pour moi.

Pourquoi avoir appelé cette nouvelle série « autopsie d’un rêve » ?
J’ai d’abord baptisé cette série « archéologie d’un rêve ». Ma démarche s’apparente à celle d’un archéologue qui creuse les couches du temps dans l’espace pour révéler ce qui se dérobe au regard, enfoui à l’intérieur, la vérité du lieu. Mais le terme « archéologie » était trop neutre et n’exprime pas la tension mortifère de l’autopsie. Il fallait que le titre dise le déni de vie et la répression du désir que les pachinkos portent en eux. L’antilogie « autopsie d’un rêve » traduit la vérité d’un lieu prétendument ludique, qui se présente comme moteur d’accomplissement des individus mais qui, en réalité, est porteur de frustrations profondes et de déréalisation de soi. Les pachinkos sont des instruments de mise à distance de soi, des lieux-machines qui éloignent l’individu de lui-même, une mécanique onirique aliénante qui sépare l’homme de qui il est, une corruption de la matière humaine. Quelqu’un devait en faire l’autopsie.

Propos Recueillis par RD
Actualité du photographe :
– Christian Lacroix montrera quelques unes de ces heterotopies lors de l’exposition « L’ile de Montmajour » dans le cadre de Marseille-Provence capitale européenne de la culture. du 5 mai – 3 nov 2013.
– nomination pour le prix HSBC mais on ne sait pas encore qui sont les lauréats…
– exposition monographique à la galerie Alain Gutharc en sept. 2013.