Vincent Fournier : futur (proche) et photographie

Travail passionnant, travail méticuleux et exigeant une grande préparation, travail poétique et profondément inspiré de cinématographie ou de littérature d'anticipation, nous a conduit à vouloir en savoir d'avantage.

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Comme beaucoup de visiteurs, nous avons beaucoup apprécié l’exposition du travail de Vincent Fournier aux Rencontres d’Arles 2012. Même sans être féru de technologie ou de science, la manière de dépeindre cet univers avec une qualité graphique poussé et cette plastique de l’instant figé, a retenu notre attention. Travail passionnant, travail méticuleux et exigeant une  grande préparation, travail poétique et profondément inspiré de cinématographie ou de littérature d’anticipation, nous a conduit à vouloir en savoir d’avantage.


General Boris V., Yuri Gagarin Cosmonaut Training Center [GCTC], Star City, Zvyozdny Gorodok, Russia, 2007.

Vous vous intéressez à la technique moderne et, on peut dire, une forme d’anticipation dans vos projets de recherche présentés. D’où vient ce penchant ?

Au départ mon travail est nourri du monde de l’enfance, d’une forme de mémoire enfouie où la réalité se confond avec la fiction, où les choses n’ont pas encore de nom. Je me souviens d’histoires qui pourraient exister, toujours à la limite du vrai et du faux, sérieuses ou absurdes, drôles ou inquiétantes, passées ou futures. Enfant, mes parents m’emmenaient visiter le Palais de la Découverte, je pense que ces après midi passées devant ces machines m’ont marqué.


Chamber of Deputies, Dome above the Assembly Room, Brasília, 2012

Avec le temps, mon travail s’est enrichi des différentes utopies scientifiques et technologiques. Qu’elles appartiennent à la mémoire du passé, comme Brasilia, ou soient une projection dans le futur, comme le vivant amélioré, ces utopies convoquent un rêve collectif. Ces lieux impossibles permettent d’imaginer les extrêmes et l’imprévisible comme de nouveaux points de départ. Ils créent une rupture pour ouvrir l’horizon du multiple.

Je reste cependant à la fois fasciné et critique, dérangé et séduit, par rapport aux mondes utopiques et leurs paradoxes qui mélangent souvent progrès et régression, liberté et aliénation.


Ergol #1, Arianespace, Guiana Space Center [CGS], Kourou, French Guiana, 2007.

Pour approcher ces projets très technologiques vous avez certainement dû user de passe-droits ? Comment avez-vous procédé ?

Il s’agit effectivement de lieux avec un haut niveau de sécurité. L’accès se fait de manière différente selon l’organisme, mais d’une manière générale j’ai simplement présenté ma demande accompagnée d’une note d’intention.
C’est très long, parfois plusieurs années, et l’accès peut être très court, parfois moins d’une heure. Comme mon  travail se situe à la limite du documentaire et de la fiction, la contrainte du temps et des conditions sur place, m’imposent de créer très rapidement une situation avec les moyens dont je dispose. Il faut vite avoir une idée.


Anechoic Chamber, European Space Research and Technology Centre [ESTEC], Noordwijk, The Netherlands, 2008.

Certaines situations sont assez drôles lorsque les robots ont des attitudes humaines proches des enfants ou lorsque leurs « corps » sont exposés curieusement. Avez-vous précédé comme un reporter qui traque ces instants ou bien avez vous produit des mises en scènes conçues ?

Je n’ai pas la volonté de rapporter un événement, ni de restituer un message particulier. Il y a toujours plusieurs sens possible, c’est particulièrement ce qui m’intéresse. Par exemple dans le film The Man Machine, j’ai tenté de jouer avec des points d’appuis et de ruptures, comme sur une planche à bascule. Au départ c’est l’homme qui est sujet par rapport au robot qui est objet, car notre regard va naturellement se porter vers l’humain, puis l’attitude très humaine du robot et très passive des hommes vont faire basculer ce rapport. Le robot devient homme et l’homme robot. Enfin ce rapport bascule encore quand le robot s’allonge et le rideau se ferme.

Je choisis les matériaux, par souci narratif et esthétique, qui viendront me permettre de fabriquer un récit. Ils s’agit de lieux, de situations, de gens, qui servent d’indices et d’alibis pour composer une scène et incarner une situation imaginée, toujours entre le document et la fiction.


Murata Boy #1 [Murata], Head Office building, Nagaokakyo-shi, Kyoto, Japan, 2010

J’arrange ensuite mes histoires comme des accidents, en attendant une chute qui n’arrive pas. C’est alors à celui qui regarde de deviner par ses propres pensées et de reconstituer le récit qu’il a imaginé. La mise en scène suggère une histoire cohérente. La composition structurée de mes images, où chaque partie est en relation avec le tout, participe de cette intention. C’est souvent au second regard que les choses perdent leur évidence et leur insertion.

Je suis également séduit par l’univers esthétique associé à la science, aux machines, aux motifs géométriques. Une part importante de mon inspiration vient de 2001 l’Odyssée de l’Espace de Stanley Kubrick et de Solaris d’Andrei Tarkowski. Je les considère comme l’envers et l’endroit d’une même pièce.


Reem B #8 [Pal], Barcelone, Spain, 2010

Vos images sont captivantes grâce, pour une part, à leur grand format. Comment gérez-vous techniquement ces très grandes images ?

Je privilégie les grands formats photographiques en couleur, avec un traitement très détaillé de l’image, pour reconstituer un rapport d’échelle où le singulier éprouve le général. Je vois la technique au services des idées. Techniquement je travaille avec un moyen format numérique qui permet une très grande précision, parfois supérieure à la vison de l’œil, et participe alors au sentiment d’étrangeté, de « faux vrai », comme dans l’hyper réalisme de certaines peintures.


TV Tower, Brasília, 2012


SOUSY Svalbard Radar [SSR], Adventdalen, Spitsbergen I sland, Norway, 2010

Quel(le)s thèmes/idées explorez-vous dans la série « Post Natural History » ?

Il s’agit d’un travail réalisé avec l’aide d’une scientifique chercheuse en génétique, sur des espèces vivantes modifiées dans un futur proche.
Ce projet existe pour l’instant sous forme de photographies accompagnées de légendes avec les caractéristiques scientifiques.
Je travaille actuellement à une version en volume de ce projet, des squelettes modifiés.
Ci-après un texte d’explication sur ce projet.

Archéologies du future : Histoire Post Naturelle

Le projet Post Natural History présentent les planches encyclopédiques d’un futur proche, entre mémoire et projection, où différentes espèces vivantes sont modifiées pour répondre aux évolutions de nouveaux environnements.

En ce début de XXIème siècle la modification génétique a pris deux voies inédites.
D’une part, la biologie synthétique qui allie la génétique et l’ingénierie, d’autre part, la reprogrammation des cellules souches qui conduit à produire des nouvelles cellules, de nouveaux tissus ou de nouveaux organes.

Les espèces vivantes issus de la biologie synthétique, intégrant des nouveaux fragments d’ADN et des éléments artificiels (de métal par exemple ou de circuit électronique), ont des propriétés nouvelles pour mieux s’adapter aux nouveaux environnements (et les événements qui les accompagnent comme le stress hydrique, les épidémies, les prédateurs) dus au changement climatique.

Les organismes vivants dont les cellules souches ont été génétiquement manipulées montrent des possibilités nouvelles ou des propriétés performantes : meilleure acuité ou de vision, augmentation de la capacité respiratoire, allongement de l’espérance de vie… Eux aussi, ces néo-êtres vivants présentent des caractéristiques pour mieux s’adapter aux environnements variés, nouveaux, évolutifs.

Les archives Post Natural History rendent compte de ces deux axes de recherches très pionniers par la création de ces organismes, synthétiques, améliorés voire augmentés.

Interview par LG