Un voyageur philosophe : les trajets photographiques de Stuart Klipper

Il arrive devant la maison, gare sa vieille voiture de flic rendue à la vie civile, dont on ne voit à peine la plaque d’immatriculation : une énigme. Il s’approche de la porte, porte ses chaussures Converse violettes avec des lacets en néon vert. Il tient le bouton de porte avec des doigts décorés de bagues en turquoise. Il est difficile de décrire Stuart Klipper, mais son enthousiasme et son esprit vif produisent immédiatement une conversation riche. Ce dimanche, "Stu" est passé par la maison avant d’aller danser Cajun au bar du coin...

Il arrive devant la maison, gare sa vieille voiture de flic rendue à la vie civile, dont on ne voit à peine la plaque d’immatriculation : une énigme. Il s’approche de la porte, porte ses chaussures Converse violettes avec des lacets en néon vert. Il tient le bouton de porte avec des doigts décorés de bagues en turquoise. Il est difficile de décrire Stuart Klipper, mais son enthousiasme et son esprit vif produisent immédiatement une conversation riche. Ce dimanche, « Stu » est passé par la maison avant d’aller danser Cajun au bar du coin…

Stuart Klipper Photographie

Né dans le Bronx, N.Y, vous avez reçu un diplôme en psychologie. Est-ce que cette voie vous a façonné en tant que photographe ?

“Je suis allé à l’Université du Michigan pour apprendre à construire des aéronefs.”

Non, pas du tout. C’était une époque où tout le monde s’intéressait à « l’aventure spatiale » et moi j’étais un fondu de science fiction.  Je suis allé à l’Université du Michigan pour apprendre à construire des aéronefs.  J’ai fait des études d’ingénieur, mais après quelques semaines, grâce à l’incompétence inarticulée des assistants de profs de maths, j’ai navigué dans mes études entre la littérature, les sciences et les arts. Mon diplôme en psychologie a été finalement accidentel.  J’ai suivi une variété de cours dans des domaines disparates – de la botanique à la littérature de la musique.  Souvent j’allais à la bibliothèque de la fac, où je parcourais les rangées de livres et j’ai appris autant là-bas que dans mes cours.  Je dirais que ce que j’ai lu et vu (et écouté dans la bibliothèque de musique) a influencé mes débuts photographiques et son sens artistique.

Je suis en transit au Minnesota.  J’ai grandi dans le Bronx, sur le continent de l’Amérique du Nord. Pour un grand nombre de raisons, j’ai gardé des notions romantiques et des influences du Midwest.  De plus, j’aime bien les hivers froids et longs.  J’ai vécu en Suède et j’avais des affinités avec la culture scandinave.  Pour moi, le Minnesota était un lieu naturel pour emménager.

Stuart Klipper Photographie

J’ai lu que vous avez commencé à photographier des panoramas en 1978, quand vous avez acheté un Linhof Technorama. Il semble que depuis le panorama est devenu une spécialité pour vous.  Qu’est-ce qui vous a attiré dans les photos panoramiques ?

Dans les années 70, j’ai utilisé un appareil qui s’appelait le Brooks Veri-Wide, il avait un objectif extrêmement large.  Quand le Linhof Technorama est sorti, 4 ou 5 ans après, je savais d’une certaine façon que c’était pour moi. C’était le même objectif mais le ratio de cadre était deux fois plus large que le Veri-wide, 1 pour 3. C’était pour moi, une décision intuitive : comment les optiques atténuent subtilement l’espace ; comment leurs nuances étaient encapsulées par un semblant d’isotropie.

Pendant cette période ; je lisais beaucoup de choses sur la physique, l’astronomie, les mathématiques et la philosophie contemporaine.  Ce que j’ai grappillé dans ces lectures est devenu une substance pour mes inspirations poétiques et une source pour ériger les métaphores dans ma photographie. Je pense que cela montre comment je comprends les dynamiques visuelles des photos faites avec ces appareils.
Je dois souligner que, même si les gens me connaissent pour mes photos panoramiques, je travaille fréquemment avec d’autres appareils –cela peut être interpréter comme mon côté Talmudique.  Faire des images dans des formats différents (les émulsions, la couleur, le noir et blanc) est essentiel pour exprimer le monde dans lequel je vis- regarder ces choses qui semblent être centrales en contrepoint avec plusieurs observations et réflexions.
De plus, les formats larges que je fais apportent un potentiel « statistique » : c’est-à-dire que le fil de la pensée suit le principe de la mécanique quantique- dans le sens large qu’une seule image peut être aussi une multitude de sous-images… des options à savoir.

Stuart Klipper Photographie

Vous dîtes : « Mon travail, c’est une façon de voyager. Je pars et je reviens.  Je suis un passant. » Qu’est-ce que signifie « un voyage », et où avez-vous voyagé récemment ?

Il y a un élément fractal dans le voyage.  On peut faire un voyage à n’importe quelle échelle qui peut être composé de tangentes itératives – des détours, petits ou larges, font partie du voyage.  Je peux sortir de ma voiture, traverser la rue et finir sur votre seuil – c’est un voyage aisé.  Traverser un océan ou un continent, c’est évidemment une autre sorte de trajet. Après tout, les dynamiques sont les mêmes.
J’ai observé le processus de navigation en passant beaucoup de temps sur les grands bateaux.  Les lignes sur les cartes ; les lignes d’un point à un autre.  Ce sont les lignes qui sont importantes – et ce qui détermine comment les choses vont être à la prochaine étape. C’est le passage dans le monde qui a un sens ; à n’importe quelle échelle.
Pour finir avec la métaphore, les points de navigation peuvent être les photographies que vous faites ; ce qui arrive avant peut déterminer ce qu’elles vont être…

Stuart Klipper Photographie

Comment décrivez-vous votre connexion avec l’Antarctique ? Quand était votre première visite et qu’est-ce qui vous y attire après toutes ces années ?

Pendant des années, j’ai passé mon temps avec des mômes dans des écoles.  Après tout, je ne suis que l’homme parmi les pingouins.  Quand j’ai un rendez-vous dans les classes, je demande aux étudiants : « Qui ici est allé en Antarctique ? » Ils me répondent avec un air imbécile.  Et puis, je leur dis : « Quand j’avais votre âge, j’y suis allé ; » – et ils prennent un air super imbécile sachant cela.  Je les sermonne en disant que je lisais des livres sur tous ces lieux, sur les explorateurs, que depuis mon tout jeune âge, j’avais de sérieux intérêts pour ces sujets. J’ai planté très tôt dans ma vie le germe du voyage. Lors de mes années à l’université, mes amis et moi, nous avons eu des intérêts communs et une passion partagée pour les lieux isolés en haute latitude.  Et moi, j’ai eu la chance de réaliser mes rêves de voyage.

Dans les années 70, la Fondation Nationale pour les Arts (NEA) a créé un début de programme pour envoyer des artistes en Antarctique.  J’ai postulé deux années de suite, mais le programme ne m’a pas choisi. Une autre personne y est allée à ma place – Elliot Porter. Il a dû y retourner parce que la première fois il s’est cassé le bras.

Stuart Klipper Photographie

Enfin, j’ai eu la chance d’y aller sur un voilier avec une expédition privée en 1987, à la force du vent, c’est « plus historique ». Quelques années auparavant, j’enseignais au College du Colorado, et j’y ai exposé des photos prises dans le grand Nord.  Une étudiante de troisième année me dit qu’elle est allée sur une île rocheuse tout au nord de la Norvège.  Je lui ai demandé comment, et elle m’a répondu : « Sur le bateau à voile de Papa. Il va aller en Antarctique dans deux ans. » Donc je lui ai écrit une lettre et deux ans plus tard, j’étais sur le voilier. C’était un tournant dans ma vie.

Quand je suis revenu, l’auteur d’un livre sur l’Antarctique m’a dit qu’une nouvelle version du programme des artistes était en train d’être formulée, dirigé par la Fondation Nationale des Sciences (NSF) et le Programme Antarctique des États-Unis,  il en avait été le cobaye. Cela s’appelait le Programme des Artistes et des Écrivains de l’Antarctique, aidé par une bourse.
Entre 1989 et 2000, je suis allé dans Les Glaces cinq fois sous son égide.

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Après ces nombreux voyages, comment votre manière de voir le continent Antarctique a-t-elle évoluée ?

Dans plusieurs directions, c’est un des terrains les plus homogènes sur Terre – même parmi les planètes.  C’est presque une seule matière, l’H2O glacée, avec seulement de petites variations d’un lieu à un autre. J’ai passé beaucoup de temps en mer et parmi les congestions de glace – une des topographies les plus fantastique sur Terre. Plein d’icebergs en plus… et je crois que j’ai photographié tous ceux que j’ai vus.  Même si j’y suis retourné plusieurs fois, je ne trouve pas que j’y ai refait les mêmes photos.  Il y a toujours plein de choses à faire là-bas et pas seulement témoigner de la nature des lieux et des topographies. Et il y a toujours des blancs à remplir. Je suis privilégié d’avoir pu atteindre tant de points sur cette carte comparé à la plupart des gens qui sont allés dans cette région.

“Nous sommes tous solitaires sur ce rocher, flottant dans l’espace…”

La présence humaine là-bas est très restreinte.  Les gens y habitent depuis cent ans, mais ce n’est qu’une once de temps.  Notre présence est marginale, tangentielle et même éphémère. Ici aussi, il y a l’essence d’une profonde métaphore.  Nous pouvons dire la même chose pour nous tous sur terre.  Cette planète que nous connaissons où la vie est présente et où la terre donne la vie.  Nous sommes tous solitaires sur ce rocher, flottant dans l’espace…

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Dans vos voyages, vous êtes fréquemment retourné en Louisiane.  L’Alliance Photographique de la Nouvelle Orléans a dit : «  Les thèmes de la rémanence et du changement transpirent dans le travail de Stuart Klipper … ». Pensez-vous que c’est une description juste de votre photographie ?

Je descends en Louisiane régulièrement depuis 1988. Je suis absorbé par la culture Cajun et j’aime danser sur cette musique. C’est ce qui m’y attire et m’y fais revenir. Maintenant, je fais partie de ce lieu et de ces peuples.  J’ai plusieurs amis, Cajuns, Créoles et immigrés…
Mes photos de la Louisiane font partie d’une œuvre beaucoup plus grande – sur l’ensemble des 50 états.  L’œuvre représente mes recherches pour définir les caractéristiques de chaque région américaine.  Elle est composée de catégories et d’inventaires innombrables.  Je pense qu’il est question d’environ 30.000 photos.  Parce que j’ai passé autant de temps dans des lieux extrêmement isolés, j’avais besoin de trouver un équilibre, une tension et un contrepoint.  Donc je me suis focalisé sur les États-Unis.
Je ne sais pas qui est ce responsable que vous citez à l’Alliance Photographique de la Nouvelle Orléans, mais c’est vrai que j’ai beaucoup photographié cette ville pendant des années.  Malheureusement, beaucoup de ce que j’ai photographié à la Nouvelle Orléans a été détruit par la tempête et l’inondation.  Mais, même à Minneapolis, j’ai fait des centaines d’images des années 70, de toutes ces choses qui n’existent plus.

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“Beaucoup de mon travail est un vestige du passé maintenant, mais ce n’était pas toujours le cas.”

Quel est l’importance de travailler avec ce qui va disparaitre ou a déjà disparu ?

Beaucoup de mon travail est un vestige du passé maintenant, mais ce n’était pas toujours le cas.  Il y a des lieux où on vivait, où on pouvait gagner son pain, des évènements conséquents ou immatériels qui se déroulaient, etc. Les choses que je photographie, mais pas seulement, proviennent et sont la représentation d’une « Amérique vieille et étrange », dans les termes de Greil Marcus : des choses non génériques, des cadrages pas trop timides, des lieux qui conservent une vraie identité, originale et authentique.  Par exemple, j’ai fait des photos de centaines de maisons où je suis allé – celles qui font référence à une identité communale à de petits quartiers simples, etc.  Je finis toujours par tomber sur les lieux les plus petits, pas sur les grandes routes.  Ces lieux sont des vestiges temporels- intentionnels ou non- où les choses sont vraies, et débarrassées de toute nostalgie.

Stuart Klipper Photographie

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Comment trouvez-vous l’équilibre entre photographie et subsistance ?

Vraiment, j’ai eu de la chance.  La connaissance de beaucoup de monde – bien avant l’usage des réseaux sociaux – m’a aidé.  Les amis qui aident les amis.  Je n’aime pas du tout les gens agressifs, les gens intéressés – c’est ma bête noire, plus que tout autre chose.  Il y a seulement 24 heures dans une journée. Et ce que j’admire le plus ce sont les gens qui suivent leurs idées, sans buts fixes et sans nécessité de reconnaissance et d’approbation.  Il faut faire beaucoup de sacrifices et il n’y a pas toujours de garanties de rétribution.  Continuer, c’est une forme du courage.

“Pour un artiste, à mon avis, la retraite n’est pas un concept envisageable.”

J’ai rarement eu un salaire régulier ; la plupart de mon revenu est spasmodique et imprévisible. Les bourses m’ont beaucoup aidé ; j’ai eu de la chance, mais ce n’est jamais une garantie.  Je postule fréquemment pour des bourses, récemment pour un McKnight, mais je ne l’ai pas reçu cette fois. Les revenus dans n’importe quelle forme nous poussent à continuer à travailler.  Par définition, on ne veut jamais arrêter de travailler.  Pour un artiste, à mon avis, la retraite n’est pas un concept envisageable.

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Propos recueillis par LG et traduits de l’anglais par LG & RD