Un remix du présent : La photographie de Yury Toroptsov

y_tPhoto de Nicola Lo Calzo

Visuellement ses images intriguent le spectateur et intellectuellement elles nous interrogent sur nos rapports avec l’histoire, la tradition personnelle et culturelle, ainsi que nos idoles et nos icones. La perspective photographique vue à travers les séries de Yury Toroptsov est à la fois charmante et gênante. Yury nous offres des séries qui incorporent des éléments du passé, comme des fables russes de son enfance, et qui réapparaissent dans sa vie actuelle. Ses images nous interpellent sur les échanges universels entre le présent et le passé….

D’origine russe, de passage aux Etats-Unis, et vivant à Paris, comment vos racines et vos voyages ont formé votre perspective photographique ?
J’ai quitté la Russie à l’âge de 24 ans pour aller étudier à New York. C’est certainement ce départ, l’éloignement de mon pays natal et la confrontation avec une autre culture, américaine, qui a provoqué un questionnement sur mon identité personnelle et mes racines.

Dés le début mes projets ont été autobiographiques. En fait, j’ai réalisé que l’appareil photo était un moyen efficace d’introspection. Donc, je m’en sers depuis.
C’est après mon installation à Paris que j’ai réalisé « La maison de Baba Yaga ». Une fois par an je retourne voir ma famille en Russie. Une nuit j’ai commencé à prendre des photos de notre maison familiale toujours habitée par ma mère. La lumière, la couleur, la nuit ont fait que les photos suggèrent une autre réalité, une autre présence – imaginaire, comme si ce lieu qui existe bien sur la carte du monde est devenu une mise en scène pour un conte de fées russe. Je n’ai jamais vu notre maison comme ça. Peut-être mes voyages étrangers m’ont donné cette distance qui m’a permis de la voir différemment. La notion de voyage y compris dans le sens figuratif (voyage initiatique) continue à m’intéresser.

Vous avez étudié pour travailler dans les ONG – comment ces études vous sont utiles en tant que photographe aujourd’hui?
Je n’ai pas fait d’école photographique. J’ai appris les aspects techniques du métier en assistant des photographes confirmés. Par contre, mon master en gestion des organismes non-gouvernementaux de la New School for Social Research m’aide à mieux gérer ma carrière. J’espère en tous cas. Au bout du compte, la photographie est un métier comme tant d’autres. La création prend une moitié de mon temps. L’autre moitié est consacrée au travail de promotion et à la recherche des opportunités de monter ce qu’on a créé.

Votre projet “Marilyn and I” vient d’être exposé au Bon Marché à Paris. Quelles idées explorez-vous  et quel lien avec ce repère commercial parisien ?
Avec « Marilyn and I » je me suis intéressé à la mythologie moderne. J’ai eu un accès à une authentique robe d’été ayant appartenu à Marilyn Monroe. Avec cette robe dans mon sac de photographe je suis allé à la rencontre des gens divers à Paris à New York et Los Angeles qui partagent au moins une chose, un attachement affectif à la star. Je voudrais savoir pourquoi après 50 ans Marilyn continue à exercer une telle fascination.

L’idée du Bon Marché comme le lieu d’exposition m’est venue bien avant que j’ai terminé le projet. Le Bon Marché est un lieu unique, le premier grand magasin au monde qui en plus a une politique culturelle très intéressante depuis sa création. Et comme une robe (de Marilyn Monroe) était l’élément central de mon projet j’ai cru que ce choix se justifiait. Je voulu aussi que cette exposition soit accessible au plus grand nombre de gens, à l’image de la popularité de Marilyn. Donc, j’ai eu la chance et l’honneur d’exposer ce projet pendant presque trois mois au Bon Marché. C’était une belle expérience.

Dans vos séries, il y a une vraie ambiance cohérente – comment créez-vous cela ?
Certainement c’est un automatisme qui se produit au moment de l’éditing. Je dois être plus vigilant alors pour que ce ne devienne pas trop marqué et systématique.

Parlez-nous un peu de votre dernier projet….
Divine Retribution est mon nouveau projet (un extrait est visible sur Vimeo) J’ai lu un article après le tremblement de terre au Japon dans lequel le gouverneur de Tokyo a déclaré que le désastre était une rétribution divine pour l’égoïsme des japonais. J’ai fait la recherche et j’ai découvert que cette phrase « rétribution divine » n’était pas un archaïsme Biblique, mais bel et bien une réalité contemporaine dans les discours de beaucoup d’autres gens. Cette triste découverte m’a fait penser à la fin du monde qui en soi est une actualité également car selon les prédictions de certains le monde s’arrêtera en décembre 2012. Donc, en résonance avec les inquiétudes eschatologiques de 2012 j’ai construit ma série de photos en forme d’une séquence de rêve ou de cauchemar, si vous voulez, qui montre un monde où l’allégorie n’existe plus.

J’ai connu votre travail grâce aux livres Blurb que vous avez fait, comme « Why Was I Born in Russia. » Qu’est-ce qu’un livre d’autoédition apporte pour vous ?
Blurb est une invention géniale. Blurb me donne les instruments pour créer des livres de photos que je veux acheter moi-même. En plus je m’amuse à fabriquer mes propres livres qui me servent à présenter une belle vitrine de mon travail.
Tenez, ma nouvelle série Divine Retribution vient d’être publiée chez Blurb. D’ailleurs, c’est dans cette forme là qu’on peut découvrir l’intégralité de la série, qui contient quelques images graphiques qui pour le moment n’apparaissent nulle part ailleurs.

Propos recueillis par LG