Suzanne Doppelt, la photographie comme un écho du travail littéraire

La photographie est souvent considérée comme un art qui se suffit à lui même, et leurs auteurs peu enclins au travail littéraire. Pourtant lorsqu'on a l'occasion d'en apprendre plus sur ce qu'une image veut dire ou les directions, les inspirations qui ont menées le photographe, l'oeuvre s'enrichit d'autant. En rencontrant Suzanne Doppelt qui travaille d'abord l'écriture qu'elle illustre de photographie, nous allons à la recherche de ces artistes vers une voie où l'image et le propos sont indissociables.

La photographie est souvent considérée comme un art qui se suffit à lui même, et leurs auteurs peu enclins au travail littéraire. Pourtant lorsqu’on a l’occasion d’en apprendre plus sur ce qu’une image veut dire ou les directions, les inspirations qui ont menées le photographe, l’oeuvre s’enrichit d’autant. En rencontrant Suzanne Doppelt qui travaille d’abord l’écriture qu’elle illustre de photographie, nous allons à la recherche de ces artistes vers une voie où l’image et le propos sont indissociables.


Lazy Suzie, P.O.L, 2009

De la photographie, ou de vos études de philosophie, qu’est-ce qui est à l’origine de l’autre ?

J’ai d’abord fait des études de philosophie, mais à l’époque je m’intéressais déjà pas mal à la photographie et j’ai commencé à la pratiquer – je ne dirais pas en amateur, parce que ça n’a pas grand sens. La philosophie je l’ai enseignée mais la photographie j’ai vraiment commencé à en faire quelque chose pendant que j’étais à l’étranger, particulièrement en Italie. C’était un vrai dépaysement pour moi, la beauté du lieu m’a touchée.

J’ai donc fait des photographies tout en écrivant. C’était toujours un peu indissociable pour moi. Mais il m’est arrivé de faire de la photographie sans écrire parfois, surtout lorsqu’il s’agissait de répondre à des commandes publiques. Mais le plus souvent, c’est l’un avec l’autre.


Le pré est vénéneux, P.O.L, 2007

On vous dit photographe et poète. Dans votre démarche de création, Ce sont les mots qui viennent en premier et qui appellent l’illustration, ou est-ce que c’est la photographie qui inspire vos textes ?

Il n’y a pas de règle, je procède au cas-par-cas. Mais de plus en plus, j’écris avant de faire des photos. J’écris et ensuite je fabrique quelque chose avec l’image. Ça m’arrive malgré tout d’avoir une idée pré-établie pour quelques unes d’entre elles.

Vous avez régulièrement de nouvelles parutions de vos écrits. A quel moment avez-vous eu ce déclic d’incorporer un travail photographique dans ces livres ?

Ça s’est fait très naturellement pour moi. Il me semble que je n’ai jamais fait de livre où il n’y avait que de la photo. La photographie reste pour moi quelque chose d’inachevé. Donc, j’ai besoin qu’il y ait du texte, qu’il y ait un rebond, un écho, entre le texte et l’image. J’ai besoin que se fabrique quelque chose avec et entre ces deux registres de signes très différents l’un de l’autre. Sinon, ça m’ennuie un peu…

Si je devais laisser tomber l’un des deux, ce serait la photographie, mais pour le moment, il n’en est pas question, j’en ai encore besoin.


Le pré est vénéneux, P.O.L, 2007

Vous vous sentez d’abord écrivain et vous vous servez de la photographie « comme d’un lapsus ».

Oui, l’un vis-a-vis de l’autre. Lapsus au sens où il m’arrive de relire un livre bien longtemps après l’avoir publié, par exemple à l’occasion d’une lecture publique, et d’être surprise par les échos du texte dans les images, échos auxquels je n’avais absolument pas pensé comme ça. Je découvre ces corrélations à mon insu en quelque sorte, même si ce n’est pas surprenant puisque c’est la même personne qui écrit et qui fait des images.

Nous enregistrons cette interview quelques jours avant que nous lancions notre concours « la photographie et son propos ». Vous qui dîtes que la photographie est un lapsus du texte, comment décririez-vous la nécessité du propos dans la photographie ?

J’aurais beaucoup de mal à décrire cela comme une nécessité. C’est une nécessité pour moi, cela ne l’est évidemment pas pour tout le monde, heureusement.

Si je ne fais que des images, il y a une espèce de frustration. Du coup l’un ne va pas sans l’autre, mais le texte m’intéresse pour ce qu’il est, et l’image, la photographie, pour ce qu’elle est indépendamment.

Je vais très rarement dans des expositions et j’ai tendance à ne me déplacer que pour voir des choses qui me plaisent vraiment. Je ne vais pas à la découverte, je suis extrêmement souvent déçue, le milieu ne m’intéresse pas du tout. Par exemple, chaque fois que je vais à Paris Photo, j’ai un écœurement réel de tout ce qu’on y voit. Finalement, j’en sors en me disant que ce qui m’a intéressé ce n’est que la photographie ancienne…


Le pré est vénéneux, P.O.L, 2007

Vous n’avez pas besoin de vous abreuver des autres…

Si, à ma manière… Il y a les photographes dont je suis absolument ravie de contempler le travail. Ce sont des travaux plutôt anciens, j’aime beaucoup Man Ray, Claude Cahun, Meatyard. Pour ce qui est la photographie contemporaine, ça me vient moins facilement à l’esprit. J’aime beaucoup Duane Michals, les Blume, couple de photographes allemand.

Je n’aime pas la très belle photographie, quand elle se prend très au sérieux, ça m’ennuie mortellement. Pour moi, l’image s’enrichit quand elle marche avec autre chose, des choses entre les deux, des spectacles, des choses invisibles…


Lazy Suzie, P.O.L, 2009

Pouvez-vous parler un peu de votre dernier livre ?

Le dernier s’appelle « Lazy Suzie » et c’est un livre qui est très inspiré par les tableaux anamorphotiques et la construction perspectiviste.

Et qu’est-ce que c’est les anamorphoses ?

Ce sont des tableaux à secrets, on date leur naissance vers le 17ème siècle. C’était une aberration de la construction perspectiviste. Il y a plusieurs types d’anamorphoses mais par exemple, ce sont ces tableaux qui de face sont brouillés, et lorsqu’on regarde à partir d’un point précis sur le coté, la scène se redresse.

Le tableau le plus fameux est « Les Ambassadeurs» de Hans Holbein le Jeune. Vu de face, on voit deux ambassadeurs et une forme au sol qui est complètement informe justement. Lorsqu’on se met à 5 mètres sur la droite, le tableau se brouille et la forme au sol se redresse et laisse apparaître une tête de mort.

C’est ce qui a nourri mon livre en partie, et surtout qui m’a amené à me poser un certain nombre de questions sur la vue et le regard, qu’est-ce qu’on voit, qu’est-ce qu’on croit voir…

Dans ce livre, on y voit vos photographies ?

Oui, comme dans tous les livres.


Lazy Suzie, P.O.L, 2009

Comment avez-vous orienté ce travail photographique pour ce sujet ?

Je me suis amusée, plutôt dans un sens que je ne prends pas d’habitude : c’est un paysage qui revient et qui varie.

Quelles sont les applications de votre travail artistique au cours de l’année ?

Autour de mon travail personnel, je suis invitée à faire des lectures. J’ai aussi dirigé des ateliers d’écriture au Louvre, à partir de tableaux. J’interviens dans des écoles d’art,  j’étais aux Arts Décoratifs de Strasbourg pour faire un workshop, à Genève… Ce sont souvent les institutions privées ou publiques qui me sollicitent. C’est très variable et souvent assez imprévisible.

Enfin, je fais partie du comité de rédaction de la revue « Vacarme ». Il s’agit là d’un travail autour de la littérature.


Lazy Suzie, P.O.L, 2009

Votre prochain projet ?

Un livre encore, en prenant comme prétexte un tableau. Ce ne sont évidemment pas des livres théoriques, ni critiques, mais j’aime beaucoup tourner autour d’un corpus savant. C’est toujours ça qui m’intéresse. De ce corpus savant je fais à peu près ce que je veux, je m’en amuse, je prends des libertés, mais tout en le respectant.

Parmi vos livres, certains traitent-ils de la photographie elle même ?

J’ai fait un autre livre beaucoup plus proche de la photographie, qui s’appelle « Le monde est beau, il est rond ». Le point de départ était le livre d’Albert Renger-Patzsch, « Le monde est beau », dans lequel il avait fait 100 photographies pour documenter le monde, dans les années 30. Et ça de façon très systématique : les plantes, les animaux, les visages, l’architecture etc. J’ai repris les 12 thèmes, et j’ai écrit 12 textes illustrés d’une planche photographique à chaque fois. Et ce sont ces planches-là qui ont été exposées au Louvre, dans le cabinet d’arts graphiques.

Propos recueillis par RD