Sentiers Kurdes, par Françoise Beauguion

Aux côtés d'une amie journaliste, Françoise Beauguion va couvrir plusieurs sujets au Kurdistan irakien sous forme de carnet de voyage.

Françoise Beauguion est une jeune photographe de l’école nationale supérieure de la photographie à Arles. Aux côtés d’une amie journaliste, elle va couvrir plusieurs sujets au Kurdistan irakien sous forme de carnet de voyage : chrétiens de Bagdad repliés sur leur terre, peuple Yézidis ciblé par les terroristes, lycée français de Duhok et les femmes guerrières du PKK. Exposée à l’Atelier du midi à Arles, elle nous raconte son aventure de photo-reporter.

Françoise Beauguion

Comment avez-vous commencé la photographie ?

J’ai commencé la photographie au lycée. J’étais en section Arts Appliqués pour accéder à une école de photographie. Je me suis vraiment lancée à Paris par la suite à 18 ans avec l’école de photographie Icart Photo.

Qu’attendez-vous d’une exposition comme celle qui a lieu actuellement à l’Atelier du midi ?

L’exposition est intéressante pour moi car c’est un duo de regards sur le Kurdistan irakien, de fait un échange non seulement avec le visiteur mais aussi avec un autre photographe aux perspectives différentes dans le même décor. Ces deux histoires mêlent plusieurs thématiques dans un style carnet de voyage. Ce qui est aussi intéressant est le fait d’apparaître au travers de mes textes dans ce travail. C’est avant tout un partage autour de la découverte  d’une région, d’une culture. C’est comme un bon bouquin. Il y a une vision moins fictionnelle que  narrative. C’est important de savoir ce qu’ils peuvent en retenir !

Françoise Beauguion

Vous êtes une habituée des sujets sur cette région ?

Non je n’ai   travaillé qu’une seule fois dans cette région. J’ai pu y réaliser plusieurs sujets, des rencontres vraiment différentes par conséquent. C’était très riche.

Qu’est ce qui vous a poussé à faire un reportage sur ce sujet ?

Je suis partie au Kurdistan irakien avec une amie journaliste, Marion Touboul. On travaille occasionnellement ensemble pour la presse, et nous essayons de proposer des articles  ne négligeant ni le texte ni les photographies. On s’est lancées car c’est une région qui nous paraissait accessible et peu connue. Inconnue de nous en tout cas ! C’était une période très forte, assez mouvementée.

Françoise Beauguion

Avez-vous la sensation de poursuivre un objectif politique ?

En fait pas vraiment, c’est ce que je regrette dans la photographie de reportage, je la considère désormais plus comme de l’illustration. Mon souhait est maintenant de poser plus de problématiques, des questionnements, que le lecteur puisse y participer et y réfléchir. Ici, ce sont des histoires. Des histoires étonnantes mais je n’ai pas pris de parti. Clairement je croyais encore en une possible neutralité. Neutralité effacée dans l’exposition par la présence d’anecdotes. Pour poursuivre un objectif politique, il faut être convaincu soi-même de certaines idées. Très peu de gens je pense y arrive !

Françoise Beauguion

Comment avez-vous préparé ce travail ?

Par Internet principalement. En contactant de France certaines personnes clés pour garantir au minimum le  bon déroulement du voyage. Une fois le contact pris, la suite n’était qu’aventure. Il ne faut pas trop préparer. Nous laissions place à l’inconnu.

Françoise Beauguion

Comment avez-vous orienté vos recherches sur place, comment avez-vous fonctionné pour vos prises de vues ?

Le principal est de ne pas avoir beaucoup de contacts mais les bons. Nous étions par exemple en relation avec Monseigneur Rabban qui nous a guidées  dans notre travail sur les chrétiens de Bagdad exilés  au nord du pays. Ou encore un journaliste local, qu’on appelle « le fixeur », qui nous a mis en relation avec le PKK.
Le PKK était le sujet le plus compliqué ! Il nous a fallu beaucoup de patience.

Françoise Beauguion

Vous êtes-vous heurtés aux sensibilités religieuses de vos sujets ?

Non pas vraiment. Les chrétiens étaient très accueillants. Étant nous-mêmes de pays de tradition catholique, nous avons participé à des débats très intéressants. Nous avons discuté des différences  de culture dans une même religion !
En ce qui concerne les Yézidis (peuple minoritaire au Kurdistan, ils croient en Dieu mais aussi au Diable, au bon et au mal…), c’était peut-être plus compliqué. Ils ne sont pas compris et sont la première cible des terroristes. Nous avons voulu les rencontrer car nous nous sommes rendues au Kurdistan un mois après l’attentat le plus meurtrier d’Irak qui a touché un village Yézidis. C’est très dur pour eux.
En ce qui concerne les musulmans, ils sont habitués à côtoyer des non-musulmans et donc à voir des femmes non voilées par exemple. Il n’y a eu aucun problème.

Françoise Beauguion

Avez-vous des techniques personnelles construites au fil du temps pour la photo de reportage ?

Des techniques je ne sais pas mais on prend des habitudes ! On a chacun notre manière de travailler, des préférences au niveau matériel par exemple.
Pour gagner la confiance des gens, je réalise souvent quelques polaroïds avant, je peux les offrir facilement. C’est important qu’il y ait un échange. Le polaroïd permet de montrer l’image immédiatement. Enfin… presque. Le jeu de l’image qui se dévoile est très amusant. Ce sont souvent des moments forts.

Françoise Beauguion

Avez-vous fait des rencontres ?

Oui bien sûr ! Beaucoup de rencontres, beaucoup de richesse ! J’ai eu l’impression de ne pas être restée assez longtemps avec chacun mais tous ont été très chaleureux. On nous parle souvent de folie dans ce que nous faisons mais en réalité je pense objectivement que le fait d’être de jeunes femmes nous aide dans notre quête. Les gens deviennent très vite paternels.

Françoise Beauguion

Avez-vous une anecdote à nous raconter ?

J’en ai plein…
On va parler du PKK qui était l’étape la plus difficile. Nous avions rendez-vous très tôt le matin avec la personne s’occupant de la communication et de la presse (comme pour toute armée !). Nous n’avions que deux jours sur place et déjà une somme folle dépensée ! Nous avions très peur que ça ne marche pas. Nous y sommes arrivées en taxi avec notre ami local journaliste, et nous avons passé l’essentiel de la première journée dans une petite baraque avec deux ou trois hommes du PKK : attendre. Finalement, on nous a appris que ce n’était pas possible de se rendre dans un camp comme nous l’avions demandé, qu’une femme viendrait pour une interview, c’est tout. Impossible ! Nous nous étions engagées  auprès de la presse française  sur ce  sujet. Nous avons donc insisté et beaucoup attendu. La chef des femmes (du groupe PEJAC) devait arriver à midi : attente  dans un jardin paradisiaque !  Nous avons donc bu le thé, les fleurs, les lunettes de soleil…  décor cliché d’un groupe de révolutionnaires ?! . Pour nous distraire ils nous ont emmenées dans leur potager déguster des figues fraîches et des tomates. Cette situation était improbable pour moi !
Ensuite, de retour au baraquement, nous avons vu arriver deux journalistes, la quarantaine, lunettes de GI, treillis militaire, kit complet : New York Times ! Nous étions effondrées ! Ils débarquent, discutent avec eux, négocient pour aller à la frontière iranienne. Ils insistent car eux non plus n’ont pas ce qu’ils veulent, glissent quelques billets.  Rien à faire.  Pour nous c’était fini, de manière évidente nous n’allions pas  passer devant le New York times…
Nous avons attendu toute l’après midi ensemble, discutant de manière toute convenue sur les anciens conflits du pays. 18h : désespoir. Nous avons donc pris le parti de discuter, ils nous prennent en photo…  L’atmosphère se détend. 20h : la chef des femmes du PKK arrive. On discute, on se dit féministes, on la persuade, nous partons. Le lendemain matin nous nous réveillions à côté des guerrières.

Françoise Beauguion

Quel serait votre prochain sujet ?

Je dois passer mon diplôme dans quelques semaines, et je vais rebondir sur le sujet des femmes du PKK (visible à l’exposition) pour travailler sur l’engagement des femmes dans l’armée. Mon sujet s’étend sur trois armées distinctes : le PKK, l’Armée de Terre en France et Tsahal en Israël.
C’est un travail très important pour moi  c’est une transition dans mon travail je crois. Un travail moins journalistique, moins de reportage pour faire place et face à un travail d’auteur. J’ai pris plus de risque à la prise de vue et à la finition.
L’exposition fait apparaître déjà cette volonté en m’y intégrant. En y laissant quelques traces d’un carnet de route réalisé sur place.

Cette envie d’être auteur d’un sujet et d’utiliser la photographie pour l’illustrer est une très bonne définition du photographe de reportage. Pensez-vous que cette méthode devrait être appliquée plus souvent à l’ensemble de la photographie ?

Je pense, oui. La presse a connu des années difficiles. Je constate cependant que de nouvelles éditions tentent de percer, elles montrent souvent cette volonté de changement. Je pense à « XXI », « de l’air », « bouts du monde » ou encore un magazine féminin d’un nouveau genre « causette ». La photographie ou le graphisme sont mis en avant. Les textes personnels aussi. Une volonté de se rapprocher du lecteur.
J’aime cette proximité, ce ton.