Sentiers Kurdes, par Edouard Beau

Le travail d'Edouard Beau exposé à l'Atelier du Midi, rappelle que de jeunes photographes talentueux se sont dévoués à couvrir des sujets sensibles, comme ici aux cotés de l'armée irakienne en 2007.

 

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Le photo-reportage s’est souvent illustré lors des période de conflits et dans des pays ou des régions politiquement destabilisées. Malgré le danger, les photographes nourrissent les médias d’images nécessaires, parfois sensationnelles, souvent troublantes. Le travail d’Edouard Beau exposé à l’Atelier du Midi, rappelle que de jeunes photographes talentueux se sont dévoués à couvrir des sujets sensibles, comme ici aux cotés de l’armée irakienne en 2007.

Trois semaines avec l'armée irakienne, Mossoul, Novembre 2007 Edouard Beau / Agence Vu'
Trois semaines avec l’armée irakienne, Mossoul, Novembre 2007 Edouard Beau / Agence Vu’

Comment avez-vous commencé la photographie ?

D’abord en photographiant ma famille, je déclenchais à chaque grande occasion.
Ensuite j’ai commencé la photographie adolescent dans le club photo de ma ville, où j’ai appris à exposer un négatif et à faire du tirage noir et blanc.
Plus tard c’est dans une unité de recherche aéroportée du 13ème Régiment de Dragons Parachutistes, que j’ai continué l’approche de la photographie. Ayant par la suite quitté l’armée, c’est tout naturellement que je me suis orienté vers la photographie, à la suite de quelques clichés réalisés sur la jeunesse française lors de ses soirées nocturnes.

Trois semaines avec l'armée irakienne, Mossoul, Novembre 2007 Edouard Beau / Agence Vu'
Trois semaines avec l’armée irakienne, Mossoul, Novembre 2007 Edouard Beau / Agence Vu’

Qu’attendez-vous d’une exposition comme celle qui a lieu actuellement à l’Atelier du midi ?

Aujourd’hui, exposer à l’Atelier du Midi, c’est pour moi l’occasion de rassembler mes travaux sur l’exil et les Kurdes qui ont commencé en France, à Sangatte en 2002, jusqu’au Kurdistan irakien en 2003-2004, puis en 2006 ; et en suivant une unité de l’armée irakienne à Mossoul, en 2007.
J’essaye de donner à voir la quintessence de mes travaux, de leur donner forme grâce à une ambiance sonore, des vidéos, des témoignages rassemblés tout au long de ces sept années de travaux photographiques. Mais c’est aussi l’occasion d’exposer ces recherches dans un lieu approprié au sujet, à savoir, un lieu convivial, accueillant et proches des gens. C’est aussi l’occasion d’exposer dans cette ville qu’est Arles, au passé photographique fort et toujours d’actualité dans laquelle je suis étudiant à l’ENSP.

Trois semaines avec l'armée irakienne, Mossoul, Novembre 2007 Edouard Beau / Agence Vu'
Trois semaines avec l’armée irakienne, Mossoul, Novembre 2007 Edouard Beau / Agence Vu’

Vous faites des reportages depuis 2002, qu’est ce qui vous a intéressé dans le reportage photo ?

L’approche des hommes et des femmes qui souffrent dans le monde, la proximité avec ces problèmes géopolitiques, que l’on suit mollement assis devant sa télévision.
Être là, avec eux, prendre le temps, voyager, partager, comprendre d’autres cultures.

Trois semaines avec l'armée irakienne, Mossoul, Novembre 2007 Edouard Beau / Agence Vu'
Trois semaines avec l’armée irakienne, Mossoul, Novembre 2007 Edouard Beau / Agence Vu’

Vous êtes un habitué des sujets de cette région ?

Je travaille depuis 2003 au Kurdistan irakien et quasiment exclusivement là bas. J’ai appris les rudiments de la langue Kurde ce qui me permet aujourd’hui de partir en reportage sans traducteur ce qui est un plus dans la proximité aux choses et aux personnes que l’on croise.

Trois semaines avec l'armée irakienne, Mossoul, Novembre 2007 Edouard Beau / Agence Vu'
Trois semaines avec l’armée irakienne, Mossoul, Novembre 2007 Edouard Beau / Agence Vu’

Avez-vous des techniques personnelles construites au fil du temps pour la photo de reportage ?

Je n’ai pas de technique particulière, j’ai appris la photographie sur le tas, mais je tends aujourd’hui grâce à ma formation à l’ENSP à améliorer mes connaissances techniques.
Je pratique une photographie intuitive, mais également maîtrisée, qui est le fruit de mes coups de cœurs avec certains travaux de photographes.

Trois semaines avec l'armée irakienne, Mossoul, Novembre 2007 Edouard Beau / Agence Vu'
Trois semaines avec l’armée irakienne, Mossoul, Novembre 2007 Edouard Beau / Agence Vu’

Quel sont vos prochains sujets ?

Je compte toujours m’intéresser à l’Irak, au Kurdistan, qui sont pour moi aujourd’hui mes régions de cœur, et aux personnes qui les peuplent.

Au départ, qu’est ce qui vous a poussé à faire un reportage sur cette population et cette région ?

Ma rencontre avec des réfugiés Kurdes en 2002, sur les plages de Sangatte, quelques mots échangés, l’incompréhension, l’amitié, l’envie de comprendre ce qui les avaient poussés jusqu’ici.

Trois semaines avec l'armée irakienne, Mossoul, Novembre 2007 Edouard Beau / Agence Vu'
Trois semaines avec l’armée irakienne, Mossoul, Novembre 2007 Edouard Beau / Agence Vu’

Avez-vous la sensation de poursuivre un objectif politique ?

Non je poursuis une recherche photographique personnelle qui s’enrichit elle-même des réalités géopolitiques qu’elle traverse. Alors bien sûr mon travail est politique, mais en aucun cas je n’en oriente le discours, je laisse la matière documentaire (photographies, vidéos, sons, textes) parler, elle sait bien mieux raconter les choses que moi, sans commentaire je la trouve plus parlante, elle s’adresse directement aux personnes qui regarde ces photographies.

Trois semaines avec l'armée irakienne, Mossoul, Novembre 2007 Edouard Beau / Agence Vu'
Trois semaines avec l’armée irakienne, Mossoul, Novembre 2007 Edouard Beau / Agence Vu’

Comment avez-vous préparé ce travail ?

J’ai commencé par monter un projet photographique en 2003, que j’ai proposé à plusieurs organismes (Frances Libertés, le CCFD, Défi Jeunes, Pau Brasil Tropical, NGO Dia, la Mairie de Ville d’Avray et bien d’autres) qui m’ont aidés à financer un voyage de recherche sur les causes de l’émigration des jeunes au Kurdistan irakien. C’est un vaste projet que je n’ai pu qu’effleurer même en 6 mois de présence sur place. Mais j’ai pu leur rendre un rapport de 40 pages avec des textes, des témoignages, des images, des rapports de rencontre avec des familles dont un enfant était exilé en Europe. Cette expérience a donné lieu à une première exposition en 2005, à la Galerie M. Haas, Paris 6ème.
Ensuite pendant plusieurs années et jusqu’aujourd’hui, je continue de m’intéresser presque exclusivement aux réfugiés en France, aux sans papiers, aux naufragés de l’exil, et surtout ici en France ! Je ferai ensuite un reportage sur le parlement du Kurdistan irakien, en 2006.

Trois semaines avec l'armée irakienne, Mossoul, Novembre 2007 Edouard Beau / Agence Vu'
Trois semaines avec l’armée irakienne, Mossoul, Novembre 2007 Edouard Beau / Agence Vu’

Tout ceci m’a surement mené à vouloir me rendre dans cette ville assiégé, et dont personne ne parle, Mossoul, en 2007. Et c’est surement dans cette même unité de l’armée irakienne, au milieu des combats, que j’ai entendu le plus parler de s’exiler en Europe, ce qui me fait croire que cette recherche n’est pas vaine et que j’ai touché à Mossoul, au plus près de ce qui fait fuir, ce qui arrache les populations à leur terre natale : la guerre, le manque de perspective d’avenir, le pillage des richesses par les dirigeants kurdes ou arabes, ou par des entreprises étrangères. Et surtout le droit pour chaque être humain de découvrir le monde tel que nous Européens avons ce droit. « Je veux être comme toi, je veux être libre, comme un Européen ».

Trois semaines avec l'armée irakienne, Mossoul, Novembre 2007 Edouard Beau / Agence Vu'
Trois semaines avec l’armée irakienne, Mossoul, Novembre 2007 Edouard Beau / Agence Vu’

Comment avez-vous orienté vos recherches sur place ?

Je fonctionne de manière très intuitive c’est surtout une histoire de rencontres.

Vous êtes-vous heurtés aux sensibilités religieuses de vos sujets ?

Oui et non. En fait les Irakiens sont très amateurs de photographie, l’Irak est un véritable berceau d’artistes, d’écrivains, de poètes, de chanteurs, de peintres, de troupes de théâtre, Bagdad était autrefois une ville très active artistiquement, c’est la guerre et l’ignorance qui mène les gens à refuser les arts. Ce sont les islamistes qui font un grand bénéfice de la situation dans laquelle ces États sont plongés par nos propres politiques étrangères et par des dirigeants sans scrupules.

Trois semaines avec l'armée irakienne, Mossoul, Novembre 2007 Edouard Beau / Agence Vu'
Trois semaines avec l’armée irakienne, Mossoul, Novembre 2007 Edouard Beau / Agence Vu’

Avez-vous fait des rencontres ?

Oui, j’ai fait énormément de rencontres sur place que ce soit dans les campagnes, dans le parlement, dans l’armée, avec des artistes, j’ai beaucoup d’amis là-bas, et j’ai hâte d’y retourner.

Trois semaines avec l'armée irakienne, Mossoul, Novembre 2007 Edouard Beau / Agence Vu'
Trois semaines avec l’armée irakienne, Mossoul, Novembre 2007 Edouard Beau / Agence Vu’

Avez-vous une anecdote à nous raconter ?

Une anecdote ? j’en aurai plutôt des dizaines… mais s’il faut en choisir une :
En Novembre 2007, je rentrai d’une opération de fouille dans le quartier de Hay Askeri à Mossoul, avec cette unité Kurde de l’armée irakienne. Ils avaient menacés des enfants, interpellés des hommes, qui n’avaient que des vieux fusils rouillés. Une fois dans le véhicule c’est là que la peur commence. Surtout quand rien ne se passe, j’appelle ma copine, pour la rassurer et je lui dit que tout va bien, que tout c’est bien passé, que je suis ni mort ni blessé. Je tombe sur le répondeur, je laisse un message.
Je pose mon appareil photo et ma camera, me délasse un peu, enlève mon casque et mon gilet pare-balle. A ce moment dans le quartier du bazar, les rues sont anormalement vides…
Une bombe explose sur notre véhicule, je ressent le souffle de la bombe, j’ai les oreilles qui sifflent, je touche mon corps, mes bras… je ne suis pas blessé. Personne ne l’est.  A quelques mètres près ou quelques grammes d’explosifs en plus, je ne serais pas là pour vous en parler.
Je repense souvent à cette scène elle me hante nuit et jour.

Trois semaines avec l'armée irakienne, Mossoul, Novembre 2007 Edouard Beau / Agence Vu'
Trois semaines avec l’armée irakienne, Mossoul, Novembre 2007 Edouard Beau / Agence Vu’

Une autre anecdote, c’est le docteur du régiment qui me donne envie de vous la raconter.
Il ne comprenais pas pourquoi au lieu de faire des photos des soldats, de la guerre etc… pourquoi je ne faisait pas plutôt une véritable enquête sur les dirigeants Kurdes, les pots de vins et détournements de fonds qu’ils opèrent, de la manière dont ils dépouillent le peuple Kurde des richesse qui lui reviennent. Et lui soignait des abcès dentaires avec de la pommade contre les brûlures, en appliquant cette crème directement dans la bouche du soldat blessé. Je lui ai répondu que je n’était pas assez bons pour ça que je voulais raconter l’histoire des hommes, mais aujourdh’ui j’aimerai être capable de le faire.

Trois semaines avec l'armée irakienne, Mossoul, Novembre 2007 Edouard Beau / Agence Vu'
Trois semaines avec l’armée irakienne, Mossoul, Novembre 2007 Edouard Beau / Agence Vu’