Pour Valérie Graftieaux, présenter son oeuvre est tout un art

Plus que jamais, ce magazine défend la photographie entourée d’un propos de qualité qui défend l’œuvre visuelle. Valérie Graftieaux est une artiste qui sait exposer son propos, parler de son travail, de ses méthodes, elle donne envie de comprendre sa démarche de création. Pour les artistes contemporains, en plus du talent, voici probablement une des clés du succès.

Plus que jamais, ce magazine défend la photographie entourée d’un propos de qualité qui défend l’œuvre visuelle. Valérie Graftieaux est une artiste qui sait exposer son propos, parler de son travail, de ses méthodes, elle donne envie de comprendre sa démarche de création. Pour les artistes contemporains, en plus du talent, voici probablement une des clés du succès.

Photographie Valérie Graftieaux

“Lorsqu’on arrive à bien parler de soi, on touche à l’universel.”

Quelle est l’origine du thème autour des cercles ?

Je ne sais pas exactement l’origine mais je pense que la vision du monde, la carte du monde, la carte des planètes, tout cela me fascine.
Dans mon travail il y a le cercle, et il y a aussi le cercle dans le carré. Très souvent j’utilise le format carré, souvent induit par le cercle, mais qui permet des proportions tout à fait exceptionnelles. Il suffit de voir l’homme de Leonard de Vinci, ce n’est pas pour rien : il y a quand même une notion d’harmonie à laquelle je suis sensible. Ensuite il y a la notion de réseau, de rhizome, et de ramification. Ces notions au sein d’un cercle qui recomposent quelque chose d’ovale ou d’oblong, ça me fascine tout à fait. Ce sont des figures qu’on retrouve tellement à différents niveaux : à l’intérieur de notre corps, à l’échelle cosmique, planétaire ou microscopique, qui montrent que tout est lié. C’est comme si je cherchais le lien qui lie toutes ces choses. J’essaye de faire émerger des complicités entre les choses.

Photographie Valérie Graftieaux

On me dit souvent qu’il y a des images cachées derrière mes images, des calques les uns sur les autres qui permettraient d’entrer à différents niveaux dans l’image en fonction de l’imaginaire propre à chacun. J’y ai bien mis quelque chose de personnel, mais les images sont assez ouvertes pour que les autres puissent y voir autre chose que moi. Nous avons malgré tout une lecture qui est culturelle, nous avons des points communs comme le code de la carte de géographie que nous partageons. Mais pour certaines de mes photographies comme les Tanins de thé, certains m’ont parlé de mammographies, de canaux galactophores, de fonds de l’œil… quand je l’ai fait, je n’ai pas pensé à tout ça. Par contre j’ai été émue, par cette action du hasard qui peut composer une image avec une structure fractale qui va presque à l’infinie. On a presque l’impression qu’on pourrait entrer dans l’image à l’infini…

Photographie Valérie Graftieaux

Ces objets qui sont un peu mystérieux pour le spectateur, ce sont eux qui viennent à vous ou c’est vous qui allez les chercher ?

Je les rencontre. Je ne saurais dire si c’est eux qui viennent à moi ou si c’est moi qui viens à eux… Dans ma vie de tous les jours, à un moment, il se passe une petite chose qui me fait rêver et je veux en faire une œuvre photographique. Pour les Tanins de thé, c’est ce qui s’est produit : lorsqu’on ne bois pas son thé tout de suite, une couche se forme à la surface de la tasse. Cette couche refroidie et perd sa souplesse, elle se fracture et se dépose au fond lorsqu’il n’y a plus d’eau.
Lorsque j’ai regardé cette apparition, j’ai vu tout de suite une carte de géographie. J’ai tout de suite voulu dire quelque chose de plus signifiant avec cette image, alors même que l’objet (le bol ou la tasse) peut déjà me faire rêver (sans acte photographique).
Mon but, c’est d’arriver à faire une image sans contexte, déparasitée pour que tout concoure à une lecture dans un cadre donné.

Mes images de nids, c’est suite à la découverte d’un nid d’oiseau dans mon sapin de Noël. Il y a toujours une anecdote comme point de départ de la photographie. Souvent c’est un objet qui déclenche une envie et je compose ensuite la série.

Photographie Valérie Graftieaux

Sur la série des Crissements, j’étais allée à une brocante, et j’ai adoré les griffures au fond de vieilles assiettes, comme une écriture du temps qui passe. Ma mère était avec moi et m’a dit littéralement : « ah non tu ne vas pas acheter ça, des vieilles assiettes moches et usées » ! Et je ne les ai pas achetées, mais ensuite elles m’ont hantée ! Après cet évènement, pendant deux ans j’ai cherché des assiettes blanches avec de nouveau ces marques de rayures. En même temps je suis quelqu’un qui aime attendre, j’ai besoin de désirer les choses avant de les avoir. Je n’étais pas en colère de ne pas avoir ces assiettes, c’est juste que ce n’était pas le moment. J’ai vraiment besoin d’attendre, et d’en parler. Alors j’en parlais, et un jour un ami m’a dit qu’il avait des assiettes usées dans son placard, étonné que ce soit ça qui m’intéresse tant. Je les avais enfin retrouvées. C’est comme une sorte de casting, le premier nid retrouvé dans le sapin de Noël a lancé le casting de nids. J’ai demandé à de la famille qui habite à la campagne de récupérer tous les nids possible. Pour moi il faut que ce soit des nids qui proviennent de terrains où j’ai grandi, auxquels je suis attachée. Mon but n’est pas d’être exhaustive, ce n’est pas de faire tous les types de nids et tous les types d’oiseaux, mais c’est de parler de ce qui me touche.

Photographie Valérie Graftieaux

“Si je parle de ce qui me touche de manière un peu précise, j’arriverais peut-être à toucher les autres.”

J’ai besoin de créer un lien affectif avec mes travaux, c’est probablement pour ça que ces images sont autant nourries de paroles.
Dans mon mode de prise de vue, il y a une parenté avec la photographie scientifique, qui est quand même un type de photographie assez froide, de l’ordre du constat. J’applique un jeu notamment sur le flou et le net qui fait que ce ne sont pas complètement des constats, je ne donne pas toutes les informations sur l’image. Du coup il y a aussi une douceur qui fait la différence avec une image scientifique. Ce que je montre est assez objectif mais ce dont je parle est complètement subjectif. Il y a une ambigüité dans certaines images, un mystère, et le dialogue entre la réalité et ce qu’on imagine m’intéresse vraiment. Je ne veux pas non plus que ce mystère perdure, donc souvent les titres des photos sont éclairants, parce que je veux qu’on puisse se dire que ce sont juste des bols avec du thé. Mais tout le monde n’est pas allé jusqu’à les voir comme des cartes d’un monde inexistant.

Photographie Valérie Graftieaux

Vous pouvez nous parler de cette série sur les Couteaux paysages ?

L’idée pour cette série était de partir du constat que lorsque nous coupons quelque chose, à chaque fois nous avons un trace qui se forme sur la lame. Ma question était : pourquoi cette trace n’irait pas jusqu’au paysage ? Pourquoi si on coupait un paysage avec un couteau, nous ne pourrions avoir la trace de ce paysage sur la lame ? La réponse donne ces images.
Ces paysages de Cappadoce sont justement à l’origine très découpés, très stratifiés, la pierre est très présente et il y a peu de végétation. À l’échelle de la terre les paysages ont une histoire très violente, la géologie n’a rien de calme. Envisager un paysage en hauteur est aussi plus dans une conception asiatique : dans leurs estampes il y a une histoire, une narration sur les différents niveaux du paysage.
Ce sont des grands tirages car je voulais qu’on sorte de la dimension de l’objet pour arriver dans quelque chose de sculptural et de pictural.

Photographie Valérie Graftieaux

Les couteaux eux aussi ont une place particulière : ils sont caractéristiques de ma famille. J’ai fait un casting des couteaux les plus forts symboliquement chez mes parents. Ma grand-mère vendait des couteaux et ses parents avaient tenu une coutellerie. Son grand père avait été coutelier à Thiers. Un de ces couteaux est un des premiers cadeaux de jeune couple amoureux que se sont fait mes parents ! Ce n’est pas très commun…

Quel est votre parcours ?

J’ai toujours voulu faire une école d’art, je viens d’une famille scientifique où tous les enfants de ma génération sont devenus scientifiques. Je suis l’ainée et ça a été clair tout de suite : je voulais faire une école d’art. J’ai donc fait deux ans à Olivier de Serres à Paris, qui est une école d’arts appliquées ou finalement j’étais peut-être un peu trop enfermée. Je ne me suis pas rendu compte tout de suite que j’étais très « plasticienne » pour une école d’arts appliquées. Je l’ai quittée  pour passer et obtenir le concours des arts déco de Strasbourg. Mon parcours là-bas n’a pas toujours été facile parce que j’ai souvent été en lutte avec l’équipe pédagogique, je pense probablement pour des questions d’indépendance. Ce n’était d’ailleurs pas plus mal pour moi, à la fois c’est toujours difficile d’être dans une école où il faut résister, et à la fois j’ai été très peu sous influence. C’est un des risques aussi de ces écoles. Par contre le moment du diplôme s’est très bien passé. Ces 45 minutes qui viennent clôturer cinq ans d’études, c’est une complète représentation théâtrale, et cette représentation peut être ratée. Après on peut mettre du temps à cicatriser. Pour moi ça n’a pas été le cas, j’ai pu montrer des travaux très différents : des photos, un feuille de papier de 19m², un panorama en dessin technique, des dessins, des gravures… La discussion au moment du diplôme a portée autant sur de la littérature, de la photographie, de l’histoire de l’art : c’était vraiment riche et c’est ce dont j’avais envie.

Après l’école j’ai commencé par essayer à gagner ma vie, j’ai notamment été éditrice chez Hazan, une maison spécialisée en livres d’art et en livres photo. J’ai été incognito comme ça pendant quatre ans. Cela m’a permis de rencontrer des artistes contemporains, d’apprendre des choses, de travailler en équipe.

Ensuite j’ai rencontré l’homme de ma vie qui habitait Strasbourg. Je l’ai rejoint. À ce moment-là tout s’est enchainé, j’avais plus de place, plus de moyens. J’ai eu ce projet photo des Couteaux paysages, pour lequel j’ai eu besoin d’un financement extérieur. J’ai commencé à aller vers les institutions et le reste à suivi.

Et vous avez dû vous convaincre de devenir artiste photographe une bonne fois pour toute…

Exactement. J’ai fait un stage comme archiviste à l’agence Magnum, et j’ai demandé comme toujours à la fin du stage à ce que le directeur de la structure m’accorde un entretien d’une demi-heure pour clore ce travail. J’ai donc rencontré Jean-Jacques Ebel et à la fin de la discussion il m’a posé cette question : « que voulez-vous devenir ? Photographe ou cadre culturel ? » Je pense que c’était juste comme question, j’aurais eu les capacités et l’intérêt pour un métier  dans une institution culturelle, mais on ne peut pas tout faire ! Je lui ai répondu : « Photographe. »

Madeleine Millot-Durrenberger, au moment de mon diplôme a vu mes photos et a voulu en acheter pour les ajouter à sa collection. Lorsque la question de l’acte d’achat s’est posée, elle m’a dit clairement que si je ne continuais pas à créer artistiquement, la valeur de mes œuvres était perdue pour elle. Et elle m’a reposé la question : « Est-ce que vous voulez être photographe ? » Il fallait donc répondre oui. Ce que j’ai fais, droit dans les yeux. Et j’ai continué.

Qu’est ce qui fait qu’on continue ? Je suis l’héritière d’une lignée qui vient juste après une génération de photographes amateurs, notamment des hommes autour de moi, qui ont pratiqué la photo argentique de manière assez poussée. Quand ils ont eu des enfants, ils ont rangé tout ça au placard parce qu’ils n’avaient plus le temps. J’ai hérité de tout ce matériel et de leur savoir. Ils m’ont beaucoup transmis car ils étaient très contents que quelqu’un reprenne le flambeau. Moi je poussais les choses plus loin car eux n’avaient jamais eu d’ambition particulière pour cette activité.

Photographie Valérie Graftieaux

Le fait de vendre des tirages vous paraît important pour avancer dans votre travail d’artiste ?

J’ai tendance à dire que je suis peu énergivore et que je suis en développement durable car je n’ai pas besoin de beaucoup de choses pour avoir envie de travailler. Mais j’ai quand même besoin de manière ponctuelle d’être relancée. Ça peut être par des ventes, mais ça peut-être aussi par des petites choses, de l’institutionnel, des gens critiques qui sont dans l’art contemporain et qui me proposent quelque chose, ou juste quelqu’un qui va venir voir mon expo et qui sera sensible à mon travail et aura envie de me dire des choses dessus. Ça m’encourage, je me dis que je suis à ma place et qu’il faut continuer.

Madeleine Millot-Durrenberger qui vous collectionne, elle aussi fait partie de ceux qui vous encouragent.

Oui tout à fait. Je fais aussi un peu de dessin et à l’époque ma voie n’était pas aussi tracée vers la photographie. Si j’avais rencontrée un collectionneur de dessins et qu’il m’avait acheté deux dessins, j’aurais peut-être privilégié cette voie ?… Donc elle m’a pas mal encouragée sur le chemin de la photographie, pas directement mais parce qu’elle en achetait, parce qu’elle la montrait comme elle le fait avec les artistes qu’elle aime, et parce qu’elle avait envie de voir d’autres choses.

Avant de faire une photo il y a un dessin ?

Il y a parfois des dessins. Pas toujours, par contre il y a toujours la parole. Je parle toujours des images, j’en parle avec des gens avant qu’elles prennent corps. Ça peut durer deux ans et demi. Finalement le temps de la prise de vue et du négatif est un temps infime comparé à la gestation de l’image. Pour certains travaux je fais des dessins, comme pour les Couteaux paysages.

Photographie Valérie Graftieaux

Ces dessins ont vocation à être exposés en parallèle ?

Je ne les ai jamais montrés en parallèle. C’est une question que m’a posée récemment un critique d’art lors d’une rencontre, et du coup ça m’a donné l’idée de présenter des dessins de photos que j’aimerais faire en plus de photos déjà faites. J’avais été sollicitée par une galerie pour exposer quatre mois après des photos inédites. Justement pour moi ce délai est trop court pour créer. J’ai donc pu présenter des images inédites et des dessins d’autres images en gestation. Je me suis dis que j’étais arrivée au stade où je pouvais me permettre de mélanger les deux.

Quels sont vos projets ?

Il y a des envies de séries, sur ce point j’ai environ deux ans de travail devant moi. En tout cas je vais mettre deux ans à les faire. Et puis il y a un certain nombre de rendez-vous qui fixent le temps d’un auteur. Je vais avoir une exposition personnelle à Strasbourg, je participe aussi à la biennale de photographie à Nancy, et au festival des Transphotographiques à Lille. Je sème des graines et on verra ce qui va se passer. Il y a des choses qui se font très vite et d’autres qui prennent beaucoup de temps. Je suis récemment allée voir l’école nationale supérieure de la nature et du paysage à Blois, région dont je suis originaire. J’ai beaucoup de photographies de végétaux et je trouve ça intéressant qu’on arrive à faire quelque chose ensemble, un workshop, une conférence, une synergie…

On peut mettre énormément d’énergie à produire des images, à les montrer dans de bonnes conditions pour que finalement elles soient peu vues. C’est vraiment dommage. Du coup je fais tout l’accompagnement de communication, de diffusion, car je ne produis pas d’images pour qu’elles restent dans des cartons. Je n’ai pas d’attachement affectif, je n’ai pas de mal à lâcher mes images. Je veux qu’elles sortent, qu’elles soient montrées, diffusées et achetées.

Propos recueillis par LG & RD

site de la photographe Valérie Graftieaux