Photolife, «confessions» du photographe Emmanuel Piau

Emmanuel Piau, Né dans les Hauts de Seine en 1971, formé à l'Ecole Nationale de Photographie de Arles, est Photographe free lance depuis 1997. Il vit et travaille actuellement à Paris. Aimant les situations sportives mais privilégiant le ressenti au sensationnel, sa manière de tutoyer les anges est de réécrire un monde humaniste et intimiste avec un appareil photo.

 

SAMU 38 - C.H.U de Grenoble 11-02-2003

Emmanuel Piau, Né dans les Hauts de Seine en 1971, formé à l’Ecole Nationale de Photographie de Arles, est Photographe free lance depuis 1997. Il vit et travaille actuellement à Paris.Aimant les situations sportives mais privilégiant le ressenti au sensationnel, sa manière de tutoyer les anges est de réécrire un monde humaniste et intimiste avec un appareil photo.

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Comment et pourquoi avez vous commencé à photographier ?
Par nature je suis contemplatif. Quand j’ai découvert ce qu’était la photographie, vers 10-12 ans, je me souviens avoir pensé alors : « Ce serait merveilleux de pouvoir garder et montrer ce que je vois avec un appareil photo, mais ce n’est pas pour moi car je photographierais tout, le monde entier, et je n’aurai jamais assez d’argent pour tout développer !
Mon premier apprentissage à été de choisir quoi photographier, avant d’apprendre plus tard, comment.
À 17 ans, je suis parti seul rendre visite à quelqu’un en Hongrie, encore communiste à l’époque. C’était mon premier voyage à l’étranger, mon premier vrai voyage, et c’est la première fois que j’ai décidé, nanti de l’appareil de mes parents, qu’une de mes principales activités serait de « faire de la photo ».

Pourquoi avez-vous continuer ?
Je photographiais pour faire partager mon ravissement et mes émotions face au réel. Dans cette activité jouissive et frustrante, car j’arrivais rarement au résultat escompté, je découvrais aussi que travailler à transmettre ainsi des expériences aussi intimes, c’était se confronter à sa solitude. Expérience indicible, et solitude. Au fur et à mesure que j’ai appris la technique, l’art, et la manière de photographier, j’ai perdu de vue ce caractère fondateur d’expérience intime, mais j’allais le retrouver par la suite.

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D’ou vous est venue l’idée de faire cette série ?
Une vieille idée, un vieux fantasme resté en suspend dans ma tête. Au fur et à mesure que j’apprenais à travailler dans le cadre de projets précisément délimités, avec une esthétique et des buts définis, en général sous forme de reportage, restait l’envie d’une œuvre hors-cadre, détachée des contingences d’un genre photographique précis, revenant à ce principe d’expérience émotionnelle intime attachée à ma vie personnelle et quotidienne. Des travaux de Depardon comme «Correspondances newyorkaises» et «Empty quarter» ou «Les Américains» de Robert Frank ont nourri cette envie.
C’est une période un peu sombre, où je me sentais enfermé et inactif, et une expérience inédite : la réapparition soudaine, via Internet, de quelqu’un enfoui dans le passé, que j’avais aimé, qui m’a donné l’occasion de faire cette réalisation.

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Quel est le message, les émotions que vous voulez faire passer à travers vos photos ?
À travers PHOTOLIFE, toute une palette de sentiments personnels s’exprime par le texte et l’image, du ravissement à la colère. Le sentiment dominant qui s’en dégage et la constatation de la solitude et l’envie d’aller vers l’autre et le monde. L’utilisation du texte renforce le caractère de « confessions » et c’est bizarrement le seul élément qui rapproche vraiment PHOTOLIFE d’un caractère littéraire qui appartient au reportage classique.
Le texte qui forme le fil conducteur intelligible de la série sort du simple rôle de légende, et comme je ne souhaitais pas de redondance avec l’image, il devient en quelque sorte parallèle à la série picturale en formant une sorte de « making of » de chaque image.

Avec ce travail, j’ai fait l’école buissonnière par rapport à ma production habituelle qui s’apparente plus à de l’illustration, du reportage ou du documentaire. En faisant PHOTOLIFE, je me suis donné le droit de désapprendre tout ce que j’ai appris sur la photographie, le droit de faire des « cartes postales », des images « sans intérêt », le droit de faire n’importe quoi avec comme seule règle que cela reste un travail « esthétique » au service d’une émotion intime si minimaliste soit elle.

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Dans un contexte professionnel où la valeur commerciale de l’image documentaire se déprécie tous les jours, où la presse classique est en plein déclin, où l’information devient un show business non-stop et où l’image vidéo à quasiment l’exclusivité, l’expérience de PHOTOLIFE m’ouvre la voie d’une nouvelle manière de traiter le monde extérieur, plus tournée sur l’expérience intime du réel.

Comment vous qualifieriez-vous ?
Ma carte de visite mentionne : « Photographe imagineur » : photographe correspond à ma qualification technique, imagineur correspond à la manière dont je vois ma façon de travailler. La photographie comme elle s’est créée depuis un siècle avec ses genres et ses marchés est en pleine mutation avec l’apparition du numérique, du multimédia et des réseaux d’informations planétaires et immatériels. Dans ce contexte, quel que soit le cadre de travail, la technologie et la finalité du projet, je reste un créateur d’image, quelqu’un qui « imagine ».

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Avez-vous un métier en plus de la photo ? Quelle part occupe la photo dans votre vie professionnelle ?
La photographie occupe une place très fluctuante dans ma vie professionnelle, et elle a toujours été accompagnée d’autres activités, toutes centrées sur les technologies de l’image fixe : de laborantin argentique à retoucheur numérique, avec des incursions dans des rédactions de presse comme iconographe.

Avec quel matériel travaillez-vous ?
Pour moi le matériel n’a pas grande importance, c’est le contexte et le résultat recherché qui dicte le choix du matériel. PHOTOLIFE à été réalisé en numérique en lumière ambiante avec un Nikon D70, mais j’aime beaucoup aussi travailler en argentique et en 6X6 avec mon Hasselbald. Ce qui rend une image intéressante, c’est l’œil du photographe, son travail patient et sa capacité à avoir des «coups de pot», mais pas la qualité de tel ou tel matériel. Le choix est ensuite une question de technique et d’opportunité : le numérique petit format permet de travailler très vite, avec beaucoup de rythme, la chambre photographique 4X5 pouces demande un travail beaucoup plus lent, propice à une attitude calme et méditative face à son sujet.

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Pourriez-vous nous en dire plus sur la réalisation de ces photos ? Quelles sont vos méthodes de travail ?
Pour réaliser PHOTOLIFE, je me suis donné l’obligation de produire une image par jour en plus de mes activités du moment. Dans ce cadre, il m’est arrivé d’être « en panne » et de me balader pour trouver « mon image », mais mon dispositif de base consistait à ne pas dévier de mes trajets et déplacements quotidiens, seulement attendre que l’image se trouve sur ma route. Pour cela, je définirais le travail nécessaire comme une hypersensibilité continue au monde extérieur, un état que beaucoup de reporters connaissent bien, en y ajoutant une écoute de soi-même et de ses pensées vagabondes.
Pour le reste, absence de tout matériel en plus de l’appareil lui-même pour être léger et réactif et que la prise de vue interfère un minimum avec mes activités quotidiennes. J’ai réalisé beaucoup de photos nocturnes sans pied, en adaptant des techniques que les snipers connaissent bien, basées sur la maîtrise des gestes et de la respiration.

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Une fois la photo prise, comment l’exploitez-vous ? Vos photos sont elles retouchées ?
Les Images de PHOTOLIFE s’apparentent plus à des prises de notes qu’à des objets longuement ciselés et réfléchis, aussi elles ont bénéficié d’une retouche en densité et chromie n’excédant pas la mise en forme minimale d’un fichier numérique brut.

Quelles sont, selon vous, les « références », les « incontournables » de la photo ? Quels sont les photographes que vous admirez ?
Pour moi, il n’y a pas de références incontournables en photographie, il y a les nombreux classiques que n’importe quelle histoire de la photographie énumérera mieux que moi, et il y a les œuvres qui me touchent personnellement. Je suis touché par des photographes aussi différents que Lewis Hine, Paul Strand, Walker Evans, Eugene Smith, Shoji Ueda, Bruce Davidson, William Klein, Jan Saudek, Richard Avedon, Elliot Erwitt, Martin Parr, Patrick Faigenbaum, Lynne Cohen… Si je devais vous en citer un seul, ce ne serait pas pour ses photos mais pour une boutade : Robert Capa : « Si ta photo n’est pas bonne, c’est que tu n’es pas assez près… » et puis tiens ! Garry Winogrand : « je photographie les choses pour voir ce qu’elles donnent en photo… »

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Quels sont les conseils que vous donneriez à un débutant ?
À un débutant ? Pour la technique, il y a une quantité de livres, pas seulement de technique photo mais aussi d’images, toutes les images… Pour le reste être impitoyable en jugeant ses propres images, c’est à ce prix qu’on fait des progrès. Rater un nombre incalculable de photos, ne jamais s’interdire d’essayer quelque chose, et ne pas désespérer quand on trouve ça nul… Mais y retourner.

Quelle est votre perception de la photographie et de son évolution ? Quel regard portez-vous sur la photographie en général ?
Parler de photographie comme à l’époque où cela correspondait à une technologie, un matériel et à des métiers spécifiques n’aura peut-être plus grand sens à l’avenir. Je préfère parler d’image fixe. L’humanité a toujours fait des images. Depuis 150 ans, elle a appris à faire des images qui sont comme un « moulage » du réel, et quelques années plus tard elle a inventé l’image animée. Quelles que soient les technologies employées l’image empreinte lumineuse du réel gardera toujours un caractère de grigri magique auquel je suis très attaché. La vidéo n’a pas éteint l’engouement pour l’image fixe, car l’image unique à une puissance que n’égalera jamais l’image qui bouge : elle contient un silence qui répond au silence de celui qui regarde. L’image photographique est en elle-même objet de méditation qui oblige celui qui regarde à participer pour qu’elle prenne sa valeur : fraction d’une seconde à jamais enfouie et présente à nos cœurs pour l’éternité.

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Quelles sont vos projets ? Vos rêves ? Comment imaginez-vous la suite de votre parcours ?
J’aimerais appliquer le type de démarche que j’ai expérimenté dans PHOTOLIFE à des sujets moins « autocentrés ». Je souhaite réaliser des sujets médiatiques sous un angle qui prenne le contre-pied de l’objectivité narrative du reportage classique. Un angle laissant la place à l’incertitude et l’expérience intime, en utilisant le portrait et d’autres formes qui restent à définir.

Dans votre portfolio, quelle est la photo que vous préférez ?
Impossible de répondre à cette question… Les photos qui m’habitent sont celles que je n’ai pas encore faites, les regards que je n’ai pas encore croisés…

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Quel est votre plus grand plaisir en tant que photographe ?
Prédateur en quête d’une cible ou humble pénitent attendant que la goutte d’eau veuille bien tomber du robinet, je crois que le meilleur moment c’est quand je baisse l’appareil et que, juste avant qu’une fatigue extrême me tombe sur les épaules, je me dis : « là j’ai eu quelque chose… »