Photographies et restauration, le travail d’Annie Thomasset

La spécialité d'Annie Thomasset, restauratrice photo, est de repousser les limites de la "carrière" de l'objet photographique en lui rendant au mieux sont aspect de départ.

Nous avons parlé déjà ici de labos photo, d’excellents tireurs, et il nous est donné l’opportunité d’approcher aujourd’hui le sujet assez pointu de la fin de vie du tirage photographique. La spécialité d’Annie Thomasset, restauratrice photo, est de repousser les limites de la « carrière » de l’objet photographique en lui rendant au mieux sont aspect de départ. Bientôt 180 ans que les premières photographies ont été réalisées, il semblerait logique que ce métier de restaurateur ait de plus en plus sa place auprès des collectionneurs et des musées, pour sauver ces oeuvres d’art souvent fragiles.

Doublage d’une photographie par le revers avec un papier japonais, fonds du musée Ernest Hébert, La Tronche (Isère)

Quel était votre parcours avant de devenir professionnelle de la restauration photo ?

Je suis entrée au musée du Louvre, pour travailler au service de documentation à l’atelier de restauration de peintures. Très vite, j’ai photographié les tableaux avant, pendant et après restauration. Des prises de vue d’ensemble des peintures, des détails et des macrophotographies constituait la documentation sur la restauration et sur la technique picturale.

Devenue fonctionnaire, j’ai fait ce travail pendant dix ans.

Il est naturellement venu un moment où je me suis demandée  pourquoi on ne restaurerait pas les photographies ? Et comme je connaissais l’Institut Français de Restauration des Oeuvres d’Art (IFROA), je l’ai contacté. L’institut justement préparait l’ouverture de la section restauration d’œuvres photographiques.

J’ai fait donc partie de la première promotion. Cette discipline existait depuis plusieurs années aux Etats-Unis, où j’ai choisi de faire mon stage.

J’ai eu le concours d’entrée à l’Institut il y a 18 ans, puis j’ai quitté la fonction publique.

Qu’elle était l’idée, l’envie qui vous a poussé à créer cette activité de restauration de photo ?

Je faisais de la photographie de restauration de peinture. Et j’ai naturellement eu envie de passer de l’autre côté de la caméra.


Collection particulière, Kasimir Ostoja Zagourski, portrait. Avant et après reintégrations des lacunes

Sans forcément savoir ce que ça impliquait techniquement finalement ?

J’étais quand même confrontée au travail de restauration de peinture et également à celui de restauration d’art graphique qui se rapproche de cette discipline. Nous avons d’autres supports évidemment, comme le verre, le film…

Il faut quand même être soi-même quelqu’un qui est prédisposé pour ça ? Y a-t-il des qualités qu’il faut avoir pour exercer ce métier ?

Il faut être attiré par l’art et par le côté manuel. Au quotidien, c’est de la minutie, de la patience.

Les objets sont fragiles quand même ?…

Oui, mais tout n’est pas aussi fragile qu’on l’imagine. Il y a des photos qui se conservent bien. Il y a bien sûr des photographies un peu plus fragiles. Et les interventions de démontage, de nettoyage, de mise à plat et de consolidation de déchirures peuvent être parfois délicates.

Aux Etats-Unis, quelle formation avez-vous suivi ?

Au cours de ma formation suivie en France, beaucoup de restaurateurs américains sont venus nous donner des cours à L’IFROA. Pour mon stage de fin d’études, je suis allée dans l’atelier d’un restaurateur américain indépendant qui travaillait beaucoup pour les musées et qui avait également une clientèle privée.

Je dois dire qu’en tant qu’ancienne fonctionnaire du Louvre, j’avais une expérience des musées et je souhaitais découvrir le travail dans un atelier privé.

Ce stage avait la double fonction de vous apprendre le métier et aussi d’apprendre à être indépendant et à monter sa structure ?

Oui, quand j’ai fini mon diplôme, j’ai préféré me mettre à mon compte; ça allait avec mon caractère  je pense.

Collection particulière, Kasimir Ostoja Zagourski, portrait. Papier baryté au gélatino-argentique. Avant et après reintégrations des lacunes.

Dans les grandes lignes, quelles sont les étapes d’une restauration de photographie ?

Il faut déjà savoir identifier le procédé photographique : quel type d’émulsion, quel liant, quel papier…Il y a des liants qui sont plus ou moins solubles.

Suite à l’identification, on passe au nettoyage réalisé avec des brosses, des solvants, des gommes etc… On fait toujours des tests avant, afin de choisir la technique adéquate.

Pour les papiers, il peut y avoir des déchirures que l’on consolide localement avec du papier japonais par exemple ou une fragilité du support plus générale que l’on traite par un doublage.

On peut avoir des opérations d’humidification et de mise à plat sous presse. Et pour finir,  la retouche et le montage.

Pour les négatifs, le traitement se limite au nettoyage et au conditionnement dans des matériaux de conservation (boîte et pochette en papier ou en polyester).

Quels sont vos clients aujourd’hui ?

Mes clients, ce sont les musées principalement.

Par exemple le MUCEM, anciennement le musée des arts et traditions populaires qui prépare son déménagement à Marseille. Je fais surtout de la conservation préventive : élimination des matériaux oxydants, dépoussiérage, nettoyage et nouveau conditionnement. Et depuis deux, trois ans, le travail s’intensifie. Par exemple, toutes les collections négatives ont été nettoyées et conservées dans des boîtes de manière à ce qu’elles puissent déménager sans risque.

J’interviens aussi pour le musée du Moyen-Age. Thermes de Cluny. C’est l’un des premiers musées qui a fait photographié ses œuvres.

Et enfin, je travaille beaucoup pour les musées d’art contemporain (FNAC, MAC VAL, à Toulouse, à Saint-Étienne, à Lyon …). J’aime particulièrement travailler en contemporain, ce qui m’a incité à constituer une petite collection de photographie contemporaine.

Une petite collection personnelle ?

Oui, auparavant, j’ai naturellement commencé par chercher des photographies du XIXième et des exemples des différents procédés anciens. Maintenant, j’achète le travail d’artistes vivants.

Les particuliers aussi un peu ?

J’ai peu de clients privés. Je travaille pour quelques galeristes et quelques collectionneurs.

Et vous avez eu entre les mains des collections ou les œuvres particulières ou prestigieuses ?

J’ai restauré des œuvres de Gustave Le Gray. C’est un des photographes les plus coté… avec la photo contemporaine maintenant qui commence à dépasser des sommes incroyables.

Dans l’art contemporain, la photographie a été peu considérée pendant longtemps. Ce qui est l’inverse maintenant.

Personnellement, j’hésiterais à acheter très cher un tirage numérique dont les couleurs sont sensibles à la lumière.

Identifier un tirage argentique d’un tirage numérique est relativement facile pour un œil averti.

J’ai aussi beaucoup travaillé sur les tirages de la mission héliographique qui étaient conservés au musée du Trocadéro. J’ai fait mon mémoire sur cette collection. Ce sont des photographies reproduisant des monuments historiques qui étaient contrecollées recto-verso sur des cartons bleus. Pendant la guerre, afin de les archiver rapidement dans des boîtes, certaines planches ont été coupés en deux et quelques photographies ont été coupées en 2. Donc j’ai longtemps travaillé sur cette collection qui se trouve maintenant à la médiathèque à Charenton. Je travaille toujours un peu pour eux.

Et sinon, il y a les photographes contemporains qu’on retrouve dans tous les musées. Les artistes choisissent souvent de présenter leurs photographies sans cadre afin de préserver le contact direct avec la matière. Et donc malheureusement, sans protection ces œuvres sont altérées physiquement :  traces de doigts, rayures, salissures etc…. Elles sont empruntées et régulièrement exposées. Donc en contemporain, il y a souvent des petites interventions au retour des expositions. Dans les musées, des constats d’état sont établis pour chaque œuvre en exposition : constat « de départ » et  constat « de retour ».

D’une manière générale, la photographie ne doit pas être exposée trop longtemps à la lumière. Elle est très sensible à l’humidité et aux variations d’humidité et de température. Certains procédés photographiques sont plus sensibles  comme la photographie couleur.


Musée des Arts et Métiers, Arthur Honoré RADIGUET. Aristotype à la gélatine: ensemble avant et après mise à plat.

Vous pratiquez vous-même la photographie ?

J’en faisais il y a très longtemps, et j’ai recommencé depuis peu.

Argentique ?

Non, numérique. Je ne fais plus de photo argentique. Mais, c’est parce que c’est plus simple aussi. Je me suis adaptée au nouveau procédé. Pour documenter mon travail de restauration, je fais des prises de vue avant et après en numérique : on ne me demande plus du tout de photographie argentique

Mais j’aborde la photographie de la même façon en argentique et en numérique. Je fais peu de prises de vue. Dès le commencement du numérique, j’ai vu qu’il ne fallait pas faire trop de prises de vue pour le même sujet.

Quand on m’a expliqué que le numérique, c’était beaucoup plus rapide que l’argentique, je n’étais pas tout à fait d’accord. C’est à  mon avis une illusion. Si vous calculez tout le temps que vous passez avec votre appareil numérique, et après derrière votre écran, c’est énorme.

Quel futur pour votre métier ? Toute la photographie contemporaine est-elle sujette à être restaurée régulièrement ?

C’est vrai qu’en photographie contemporaine, il est parfois possible de refaire faire un tirage pour autant que le papier existe toujours et que l’artiste possède toujours le négatif ou le fichier numérique. Mais ce n’est pas toujours agréable pour lui de devoir rechercher une épreuve réalisée il y a plusieurs années parce que l’artiste est dans d’autres projets.

Et si c’est une photographie numérotée comment font-ils ?

Ils font refaire le tirage avec l’accord de l’artiste et sous sa direction. Ensuite, ils mettent le même numéro. Et comme on détruit la photographie abîmée – en présence de l’artiste – ça ne change pas le nombre de tirages existants.

Concernant la photographie couleur, très sensible, j’ai suggéré au musée d’art contemporain d’acheter deux exemplaires d’une même image afin d’en conserver un à l’obscurité dans des conditions optimales de conservation.

Est-ce que vous pensez qu’il est possible de se lancer dans cette activité aujourd’hui ?

Oui je suis confiante. La technique argentique va se raréfier. Les procédés photographiques anciens seront certainement exploités par des artistes qui apprécient leurs possibilités.

Les fonds anciens sont irremplaçables et doivent toujours être conservés.

Même si on numérise les fonds documentaires photographiques, il est important de conserver les originaux. Le numérique est un outil et ne remplace pas l’original.

La photographie numérique n’est pas encore toujours d’excellente qualité. Mais elle s’améliore beaucoup de ce côté-là.

Les impressions numériques posent des problèmes de conservation, et je commence déjà à en traiter. Ces techniques utilisent de nouveaux matériaux parfois instables (encres, colorants etc…)

Je pense qu’il y a également un avenir dans la restauration des nouveaux matériaux comme par exemple les matières plastiques.

Propos recueillis par RD