Photographie et ventes aux enchères, le marché de l’art vu par Sotheby’s

Il semblait que nous devions traiter, depuis un moment, du sujet du marché de l'art, de la cote et des ventes officielles. Les maisons de référence ne sont pas nombreuses, et nous avons été très agréablement reçu par Simone Klein, en charge du département photographie chez Sotheby's à Paris. Elle nous rappelle que les ventes aux enchères ne font pas la valeur des artistes, et que les grands photographes cotés et vivants ne sont pas nombreux.

Il semblait que nous devions traiter, depuis un moment, du sujet du marché de l’art, de la cote et des ventes officielles. Les maisons de référence ne sont pas nombreuses, et nous avons été très agréablement reçu par Simone Klein, en charge du département photographie chez Sotheby’s à Paris. Elle nous rappelle que les ventes aux enchères ne font pas la valeur des artistes, et que les grands photographes cotés et vivants ne sont pas nombreux.

Pouvez-vous nous décrire votre poste et vos fonctions ?

Je suis la directrice du département européen de Photographie chez Sotheby’s. C’est un département de taille modeste, mais nous faisons deux ventes régulières par an en Europe, une au mois de mai et une au mois de novembre. En dehors de ces deux rendez-vous, nous organisons aussi d’autres ventes de collections, ainsi que des expositions et des évènements dans nos locaux. Les autres départements chez Sotheby’s sont très nombreux, de l’art contemporain jusqu’à l’art tribal en passant par l’art asiatique, l’immobilier, le mobilier, les livres, le vin…

Quelle est l’expertise qu’il faut pour ce métier ?

Il faut connaître le domaine, savoir expertiser un objet rapidement lorsqu’on nous le présente, connaître l’histoire qui l’entoure. Pour ma part j’ai étudié l’histoire de la photographie. Il est important de pouvoir faire rapidement un prix, estimer, évaluer cette œuvre. Je suis dans le métier depuis quinze ans et c’est un entrainement constant. Il faut connaître tous les noms, toutes les cotes.

Tous les jours, nous recevons des œuvres photographiques à estimer, en mains propres ou dont on nous a fait parvenir un visuel, par courrier ou par mail. Nos évaluations sont théoriques mais en général elles sont assez proche de la réalité si l’œuvre va jusqu’en salle des ventes. Pour les œuvres historiques et classiques, il est nécessaire de voir l’original, afin de faire une estimation correcte. Parfois cela demande un peu de temps, il faut faire des recherches sur la provenance, sur les techniques employées, la date de la signature, la qualité et la durabilité du tirage. C’est très important en particulier pour les œuvres dites « vintage » des années 1920-1930, qui sont les plus rares et les plus cotées aussi.

Nous avons un niveau assez haut quand à la sélection que nous faisons des ouvres mises en vente : il n’y a rien dans nos catalogues en dessous de 4.000€, ce qui limite pas mal en quantité. Pour ce qui est de la qualité des ouvres, et c’est très important, nous n’offrons pas à nos clients une photographie qui soit au moins en très bon état.

Au quotidien vous êtes donc beaucoup concernée par des estimations…

Oui, c’est notre travail principal : trouver un prix à proposer à nos clients qui corresponde à l’actualité du marché. Il faut comparer avec d’autres prix et parfois c’est un peu compliqué. Bien sûr, au final, c’est le marteau qui décide, en fonction de l’intérêt des acheteurs. Parfois, si l’objet est très rare et que le prix d’estimation est raisonnable, la vente s’envole rapidement. Si nous faisons un prix d’estimation trop haut, nous avons fait l’expérience de voir que le prix ne monte plus, les clients sont moins intéressés. La bonne stratégie, c’est d’estimer raisonnablement pour avoir une vente attractive et au final ce seront les acheteurs qui décideront.

Qui sont vos concurrents aujourd’hui ?

Il n’y en a pas beaucoup à ce niveau, il y a Christie’s et nous.

Quelles sont les différences entre ces deux maisons de ventes ?

Il y a tellement peu de différences… La seule différence c’est que Sotheby’s est une entreprise américaine cotée, alors que Christie’s est une entreprise privée française. Mais en terme d’experts, de ventes ou de chiffre d’affaire, les deux entreprises sont très similaires. Nous avons des bureaux dans les mêmes capitales.

Les ventes aux enchères gèrent-elles les cycles du marché de l’art en fixant des prix ?

Les ventes aux enchères classiques sont presque uniquement sur un marché secondaire, donc nous répondons à quelque chose qui existe déjà. Mais il y a quand même des courants, des hauts et des bas, des artistes qui sont plus intéressants à un moment qu’à d’autres. Les cycles peuvent évoluer rapidement, c’est un peu le cas dans la photographie contemporaine, et nous sommes donc très attentifs à la provenance des œuvres, si elles ont été exposées, si l’artiste est dans de bonnes galeries.

Pour la photographie dite classique, nous ne faisons pas vraiment les cycles du marché. Parfois, comme dans le cas récent d’une très belle rétrospective sur Heinrich Kühn, la vente qui a suivi a été très impressionnante et bien au dessus des estimations. Le marché a un peu changé concernant cet artiste, au moment où il devenu très connu. En suivant l’actualité et en proposant une large offre d’œuvres de cet artiste à la vente, nous avons pu contribuer à faire grimper la cote de ses œuvres.

En photographie, ce n’est pas évident de faire la cote d’un artiste, le plus souvent nous suivons un mouvement général. Parfois nous essayons de faire monter un artiste, avec une vente événement et un marketing autour, mais il faut que le marché soit prêt pour l’accueillir.

Man Ray, Rayogramme, 1924, tirage argentique d’époque, 120.750€

Au niveau des clients français, quelles sont les tendances de leurs achats d’œuvres ? Y a–t-il un particularisme français ou bien suivent-ils la tendance internationale ?

Les clients français achètent beaucoup de photographie française, les « humanistes » tels Brassaï, Doisneau, Cartier-Bresson, Ronis. Ils achètent aussi un peu de contemporain, Valérie Belin, Georges Rousse. Il y a de très belles collections historiques de photos du XIXème en France.

Ces trois piliers ne sont pas seulement un particularisme français, mais c’est surtout une tendance européenne. Dans tous les cas, nos ventes sont très internationales, les clients qui achètent des œuvres de cette qualité viennent de partout.

Shirin Neshat, Rebellious Silence, tirage chromogénique, 46.350€

Avez-vous l’impression qu’il y a de plus en plus d’artistes, ou de prétendus artistes ? Est-ce de plus en plus difficile de connaître tout le monde ?

Non, ce n’est pas difficile. J’ai plutôt de moins en moins de noms en tête. Quand vous allez dans les salons ou dans les ventes aux enchères, c’est plus ou moins toujours les mêmes noms que l’on retient. A Paris Photo, il y a beaucoup de choses à voir, mais dans n’importe quel autre salon, il n’y a qu’une dizaine de noms en photographie contemporaine qui méritent d’être vus.
Bien sûr, il y a beaucoup d’autres noms, mais qu’il n’est pas forcément nécessaire de retenir. Dans notre cas en particulier, nous ne développons pas le marché d’un photographe, nous réagissons à une tendance qui existe déjà. Si quelqu’un nous propose d’estimer et de ventre une œuvre d’un inconnu, on la refuse, car elle ne sera pas achetée aux enchères, c’est logique. Ça ne participera pas non plus à faire monter la cote de l’artiste, si elle est inscrite comme n’ayant pas trouvé acquéreur.

Notre but est vraiment, lors de l’estimation, de comparer les cotes d’œuvres qui ont déjà été présentées dans d’autres ventes, de voir si elles ont un passé, une publication dans un magazine, une grande exposition ou une bonne galerie pour représenter l’artiste. On peut dire assez rapidement si ces œuvres conviennent à Sotheby’s ou pas.

Avec ces exigences nous avons un certain pouvoir sur le marché. Une œuvre et donc un artiste qui n’est pas accepté chez nous aura du mal à arriver à un niveau de cote très important. Nous travaillons donc très sérieusement sur chaque demande.

Gustave Le Gray, Etude de Nuages, 1856 tirage albuminé, 75.150€

Vous ne proposez pas à la vente des œuvres qui n’aient pas déjà été vendues ?

C’est moins courant, ça arrive une fois par vente. Normalement nous achetons surtout des œuvres de collectionneurs, très rarement de marchands. Les collectionneurs ont différents profils, certains veulent garder leurs œuvres, certains les vendrons finalement au bout de dix ans. Ce que nous aimons, évidemment, ce sont les collectionneurs qui achètent, les gardent un peu pendant que ces œuvres prennent de la valeur, et les revendent chez nous.

Ce qui est encore mieux, c’est très rare mais cela arrive parfois avec la photographie historique, ce sont les découvertes : découvrir dans un grenier toute une collection d’un artistes ou de plusieurs photographes, ou la vente par un héritier d’œuvres d’un grand photographe. A ce moment, l’ensemble est neuf sur le marché, n’a pas encore de cote. Si nous avons la liberté de fixer des prix d’estimation raisonnable, la vente s’envole vraiment. C’est arrivé avec Sudek ou Atget, et c’est en générale une très belle vente.

Dans tous les cas il faut un très bon réseau pour pouvoir répondre à toutes les thématiques, même s’il y a assez de matériel pour toutes les ventes.

Quels prochains projet pour le développement de Sotheby’s concernant la photographie ?

Nous venons de déplacer la seconde vente européenne à Paris, alors qu’elle avait habituellement lieu en mai à Londres. Dans un premier temps, nous allons établir ces deux ventes, l’une au printemps et l’autre en novembre, qui se tient lors de Paris Photo. Nous voulons aussi être un petit centre pour la photographie ici. Ce que nous mettons en place depuis peu, ce sont des visites guidées dans des institutions, des visites privées aussi, pour nos clients.

La première vente de mai à Paris s’est bien passée ?

Oui c’était un bon début. Il y avait deux catalogues, avec de très belles œuvres classiques des années 1920 et 1930 qui se sont très bien vendues. Afin de diversifier l’offre, nous allons proposer plus de photographie contemporaine lors des prochaines ventes.

Propos recueillis par RD

Lien vers le site de Sotheby’s