Photographie et agriculture : Homeplace par Sarah Christianson

Sarah Christianson a récemment reçu un Master II en photographie à l’Université du Minnesota. Pour son projet d’étude et son diplôme, elle s’est concentrée sur un projet assez personnel : la ferme de sa famille. Nous avons retrouvé Sarah pour une petite visite dans la galerie où elle exposait son projet final.
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Autoportrait (Avec l’aide de grand-mère Margaret), Out West, Juillet 2008 Tirage argentique noir & blanc d’exposition

Après trois ans d’études supérieures, Sarah Christianson a récemment reçu un Master II en photographie à l’Université du Minnesota. Pour son projet d’étude et son diplôme, elle s’est concentrée sur un projet assez personnel : la ferme de sa famille. Nous avons retrouvé Sarah pour une petite visite dans la galerie où elle exposait son projet final.

Photography Sarah Christianson
La ferme des Christianson, Cummings, North Dakota, aout 2007
Tirage argentique d’exposition
A l’origine la ferme était louée, puis achetée par mes grands-parents Henri et Claire Anderson. C’est là que ma grand-mère Margaret a grandie (moi aussi beaucoup plus tard), et là où mes parents vivent toujours et travaillent.

Pouvez-vous présenter votre projet ?

J’ai appelé ce travail « Homeplace » (traduire « Chez soi ») et je travaille sur ce projet depuis trois ans. C’est un documentaire sur la ferme de ma famille dans l’est du Dakota du Nord, possession familiale depuis 1884. Quand j’ai commencé mon master, je me suis rendu compte que la ferme allait probablement s’arrêter de fonctionner avec mes parents. Mon frère, ma sœur et moi, avons déménagé pour suivre d’autres opportunités, une autre vie. Cette prise de conscience m’a donné l’impulsion pour commencer ce documentaire sur ce lieu qui compte énormément dans notre famille et dans mon identité personnelle.

Photography Sarah Christianson
Dale Christianson, Plantations de printemps, champs 36, Mai 2007
Tirage argentique d’exposition
Les Haricots Pinto. Pas aussi épuisant que par le passé, papa a l’air conditionné, la radio, et parfois ma mère ou moi pour compagnie. La navigation GPS est un autre luxe des temps modernes, ce qui permet de tirer des lignes droites et de faire éventuellement une sieste tout en roulant. « Je n’ai qu’à me réveiller pour tourner», dit papa.

En même temps que le projet grandissait, il a aussi évolué d’une forme de documentaire vers quelques choses de différent : j’ai tiré des images de nos archives familiales et des journaux intimes, pour donner un contexte plus grand au projet, ce qu’on ne peut pas avoir avec une seule photographie. Le sujet traite de la ferme pendant des années, comment elle a changé, évolué, et ce que ça peut prédire pour l’avenir.
Le matériau que sont les archives familiales est un bon point d’entrée.  Tout le monde connaît ces sortes d’images et de documents dans leur famille – dans le grenier, ou au sous-sol.  L’écriture ancienne, les vieilles photographies de gens devant leur grange –  c’est quelque chose que tout le monde peut comprendre.

Photography Sarah Christianson
La grange: 1941, 1953, 2006
Archives, tirage jet d’encre

En voyant votre exposition, il apparaît que vous avez employé plusieurs techniques différentes. Pourquoi avez-vous choisi cette méthode et quelles sont les enjeux de ces techniques ?

Un premier défi était pour moi : comment trouver la cohésion entre les différents types d’images. Mais le problème le plus grand était le processus de sélection. J’aime bien la diversité des images, des techniques et des styles. Le documentaire décrit notre ferme et son histoire avec des moyens différents pour élargir un peu le contexte. Je pense que s’il y a plus de variété, c’est plus attrayant pour les gens.
Je trouve aussi que la difficulté dans la photographie contemporaine, c’est qu’il y a beaucoup de photographes qui se trouvent dans une niche et qui répètent la même chose- ils reproduisent systématiquement ce qu’ils font. Donc, ces différentes techniques donnent une fraîcheur au projet et au dialogue de la photographie contemporaine.

Quelle est l’histoire de ces images aériennes ?

Photography Sarah Christianson
Traces, 2007
Tirage argentique d’exposition

Nous avons beaucoup de photos aériennes dans les archives familiales que mon grand-père a prises quand il avait une licence de pilote dans les années 40. Donc, j’avais très envie de connaître aussi cette sensation et copier ces sortes d’images, parce qu’elles présentent une bonne vue d’ensemble et une belle présentation du lieu. L’homme qui arrose d’engrais les champs de mon père a un Cessna quatre places. Je lui ai demandé s’il pouvait m’emmener et il était heureux de m’aider. Il m’a donc offert ce vol d’une heure, c’était spectaculaire ! Il était très bon navigateur aussi – et m’a demandé quel altitude j’avais besoin, quel angle, quel direction, « On fait encore un cercle ? ». Donc j’ai pu photographier les fermes autour de la ferme Christianson aussi.

Il y a six images de la même taille situées sur un des murs de votre exposition. Pourquoi et comment avez-vous choisi ces images ?

Photography Sarah Christianson
Outils agricoles, Ferme Christianson, Janvier 2008
Tirage argentique d’exposition

Le groupe « Les taches de la terre » est une sous-série du projet. Ce sont les premières images que j’ai faites pour le projet et que j’ai trouvées dans le paysage lorsque j’ai commencé. Pour ces photographies, j’étais inspirée par Wayne Gudmundson.  J’ai eu plusieurs conversations avec lui et le paysage est un thème important dans son travail, son style s’est infusé dans ma façon de faire mes images. Dans un lieu aussi vaste que le Dakota du Nord, la platitude du paysage fait presque disparaitre les traces humaines d’habitation. Il me semble naturel de chercher ces marques.

Ces marques par endroit font penser à un palimpseste, un autre fil structurel qui tient mon projet.  Un palimpseste est un ancien document, ou rouleau, réutilisable parce qu’une couche de texte était grattée et remplacée par une nouvelle couche. C’était avant l’invention du papier, lors de l’utilisation du vélin. C’était une manière d’écrire très coûteuse mais les gens ont toujours eu besoin de raconter leur histoire. Même si le texte était gratté, les bouts de texte précédents se sont mélangés avec les nouvelles couches. Ce mélange du temps et du texte, y compris les marques volontaires, sont visibles dans mes photographies.

L’exposition fait référence à votre famille, comme la collection de votre père de John Deere (une marque de matériel agricole). Pourquoi représenter cet aspect de votre vie ?

Photography Sarah Christianson
Collection John Deere de Dale Christianson #1 & #2
Tirage argentique d’exposition

Premièrement, mon père reçoit un tracteur miniature chaque année pour son anniversaire.  C’est une tradition de famille. L’agriculture est une tradition aussi, donc les images font référence à la présence des outils agricoles dans l’identité de ma famille. Montrer ces images plus humoristiques, comme celle des gâteaux d’anniversaire décorés par des tracteurs, cela aide à contre-balancer le ton sérieux du reste du projet. Les personnages et leurs vies deviennent vrais.

Quels sont vos perspectives d’avenir pour ce projet et cette exposition ?

Photography Sarah Christianson
La récolte du soja (champs 36) #1, Octobre 2008
Archives, tirage jet d’encre

J’aimerais bien distribuer le projet dans le monde pour que beaucoup de gens puissent le voir. J’aimerai bien trouver d’autres lieux d’exposition pour mes photos et trouver quelqu’un pour publier le livre que j’ai créé. Tout ça, c’est un peu difficile en ce moment parce que je suis étudiante. Mais, grâce aux institutions comme La Société de l’Education Photographique, j’ai pu rencontrer d’autres photographes, qui m’ont aidé de leurs inspirations et de leurs contacts. J’ai aussi échangé des tirages avec eux. Toute tentative de mise en avant m’aide beaucoup.
Mes recherches pour ce projet m’ont mené à la Bibliothèque du Congrès à Washington D.C. J’y ai examiné les archives du photographe John Vachon. Il n’est pas très connu dans l’histoire de la photographie. Il a commencé la photographie au Dakota du Nord quand il était membre de l’Administration de la sécurité des fermes, un projet de documentaire des années 30-40.  Il est tombé amoureux de cet état et de cette région.  Il y est revenu plusieurs fois dans sa vie pour faire des projets photographiques. Grâce à mes recherches, j’ai rencontré Beverly Brannon, la conservatrice de la bibliothèque. Elle veut avoir une copie de mon livre pour la collection permanente. Et donc, les choses commencent à arriver, mais tout ça nécessite beaucoup de travail, de persévérance, de recherches, etc…

Pensez-vous que votre travail s’apparente à du photojournalisme ?

Photography Sarah Christianson
Pluie (Champ 23)
Tirage argentique d’exposition

Il est basé sur l’expérience narrative, mais ce n’est pas forcément du journalisme. Je trouve que la division de la photographie dans les différentes catégories est un peu bornée. La photographie est un matériau très vaste et je trouve mon inspiration dans toutes ses facettes.

Comment décrire votre expérience acquise avec le programme de Master de photographie à l’Université du Minnesota ?

Dans ce programme, nous sommes acceptés dans des disciplines spécifiques – la peinture, le dessin, la céramique, etc…  J’ai postulé pour la photographie parce que c’est ce que je fais. D’autres étudiants dans ce programme ne font pas de photo tout le temps mais seulement pour une partie de leur travail. Ils sont beaucoup plus orientés multimédias, ce sont des artistes pluridisciplinaires. Les deux sont valables, mais c’était bizarre d’être dans un programme de photographie où je suis une des seules qui fait toujours de la photographie de manière traditionnelle. Cela témoigne de l’état actuel de l’art contemporain : tout le monde explore des aspects pluridisciplinaires, les nouveaux médias. Je pense que, au final, nous perdons un lien avec les bases et les méthodes pour faire de bonnes images. Je me sens concerné par cela. Je suis inspiré par l’histoire de la photographie et je l’injecte dans mon travail. J’utilise des manières traditionnelles un peu anciennes que les gens ont oubliées maintenant, comme la photo en noir et blanc.

Entreprenez-vous d’autres sujets photographiques ?

Photography Sarah Christianson
Dale & Rose Christianson, fermiers de la quatrième génération, 2008
Tirage argentique noir & blanc d’exposition

Les autres sujets qui m’intéressent me sont dictés par mes recherches et l’histoire en général.  Et bien sûr, je suis motivé par ma famille et mon patrimoine. J’ai entrepris des travaux qui remontent aux origines de ma famille en Norvège. Maintenant que je vais déménager en Californie, je pense faire un peu plus de recherches sur l’histoire de l’état et trouver un angle intéressant, un moyen de raconter une histoire avec mes images.

En Californie, allez-vous poursuivre votre travail artistique ou chercher un « vrai » job ?

Je ne sais pas encore. J’aimerais bien poursuivre mon travail mais la réalité, c’est que j’ai besoin d’un job alimentaire, ou de gagner au loto ! J’ai besoin d’argent pour poursuivre mes recherches photographiques. Donc, je dois succomber à la pression du monde et trouver un boulot. Mais j’espère trouver un équilibre : un moyen de faire les deux. Au début, peut-être mon job doit supporter mon art.  Mais si je peux, j’aimerais employer mon temps dans le futur à l’art sans compromis.

Propos recueillis et traduits de l’anglais par LG & RD