Photographie au cinéma: Pascal Chantier nous partage son expérience de photographe de plateau

Pascal Chantier est un passionné de cinéma avant de devenir photographe…dans le cinéma. Il exerce le métier – peu répandu et méconnu – de photographe de plateau sur les tournages de longs métrages. Il nous fait découvrir dans cet entretien une des faces cachées du cinéma. Pascal nous en apprend ici plus sur la place de l’image fixe dans une production cinématographique. Evoluer dans ce monde complexe et peuplé des coulisses où le photographe doit savoir s’imposer tout en restant discret !

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Pascal Chantier est un passionné de cinéma avant de devenir photographe…dans le cinéma. Il exerce le métier – peu répandu et méconnu – de photographe de plateau sur les tournages de longs métrages. Il nous fait découvrir dans cet entretien une des faces cachées du cinéma. Pascal nous en apprend ici plus sur la place de l’image fixe dans une production cinématographique. Evoluer dans ce monde complexe et peuplé des coulisses où le photographe doit savoir s’imposer tout en restant discret !

Tu seras mon fils, de Gilles Legrand

Comment avez-vous commencé la photographie en général ? Quel est votre parcours ?

Par amour du cinéma. J’ai créé le site internet Cinévision en 1998. A cette époque, nous étions encore peu nombreux et il était alors facile de se faire reconnaître au sein des organes de presse. Le site est un magazine cinéma, avec critiques et interviews.
En quelques mois, je suis recruté pour gérer le site Cinextrême, par la société de communication Le Public Système. Jusque là, pas de photos.
Il se trouve que Le Public Système gère également le Festival du Cinéma Américain de Deauville. Et je me suis vu confier la tâche de m’occuper du site de la 25e édition. En arrivant, on m’informe que je dois fournir également les photos et on me confie un appareil numérique. 800 000 pixels, tout de même! C’était en septembre 1999, un temps magnifique, et j’ai pu découvrir la photographie en ayant comme sujets Pierce Brosnan (ma première séance, aucune photo nette), puis Al Pacino, Kirk Douglas, Lauren Baccal, Robin Williams… Cela vous donne des ailes!
En rentrant, première exposition au cinéma Pathé de Lyon, puis au festival de Villeurbanne. Les retours sont positifs. J’achète des monceaux de pellicules et les brûle. Pour apprendre.

Voir la mer, de Patrice Leconte

Avec un pied dans le cinéma, comment avez-vous ensuite évolué vers la photographie de plateau ?

Toujours parce que la passion du cinéma est là. En juin 2003, je pars en reportage sur le premier long métrage que réalise Gilles Legrand, Malabar Princess, pour le compte du magazine Synopsis.
Comme toujours, je reviens avec une poignée de clichés. L’article ne sera pas publié, mais Gilles Legrand (également producteur) remarque mes images et me proposera un an plus tard le poste de photographe de plateau sur Les Âmes grises d’Yves Angelo. C’est avec ce premier contrat que je deviens photographe, et que la photographie se révèle être une passion.

La jeune fille et les loups, de Gilles Legrand

Vous ne pratiquez que ce type de photographie ?

La photo de plateau ciné représente l’essentiel de mon activité. Avec celle de théâtre.

C’est un type de photographie bien moins connu que les pratiques classiques de reportage, ou de mode par exemple. Combien êtes-vous en France à exercer en plateau ?

Il est difficile de quantifier combien de photographes de plateau nous sommes en France. A vue de nez, je dirais que nous sommes 15 à 20 à ne vivre que de cette activité. Et encore. De part notre position au sein du tournage (le film reste prioritaire sur notre travail), l’attente, l’inactivité entre deux tournages… C’est un métier particulier… Nous ne sommes pas la dernière roue du carrosse, loin s’en faut, mais nous sommes une roue qui a tendance à avancer sur la bas-côté., à contretemps Il faut savoir gérer cet état de fait.

La Guerre des Miss, de Patrice Leconte

Peu de photographes spécialisés dans la discipline selon vous. Qu’est-ce qui est différent ?

La photographie de plateau ne peut convenir à tous les photographes. Qui plus est, il faut avoir une vraie passion pour le cinéma et une bonne connaissance de sa grammaire pour trouver la bonne distance.
Enfin, des connaissances en terme de communication, marketing et travail d’attaché de presse ne peuvent pas nuire. Mon diplôme en la matière obtenu en 1989 à l’ESCOM est un atout indéniable pour appréhender le matériel que je dois fournir aux attachés de presse, affichistes, vendeurs…

Signé Dumas, de Safy Nebbou

Comment se sont passés vos débuts ?

C’était Les Âmes grises, donc. La trouille au ventre, la foi victorieuse, la véritable rencontre avec la photographie.

C’était en 2004, en plein accélération du numérique. Y-a-t il eu une évolution des conditions de travail ? Si oui, laquelle ?

Le passage du numérique a été une évolution indéniable. Douloureuse pour beaucoup, elle a notamment fait fortement baisser les rémunérations des photographes.
N’ayant pas connu « l’époque précédente », cela ne m’a pas touché.
Si l’argentique conserve une dynamique d’image incomparable, les productions qui accepteraient de régler des frais de labo et de pellicules sont rarissimes.
Et il faut bien se dire que pour coller au plus près de la tonalité propre à chaque film, le numérique offre une souplesse et une précision dans le travail sur la couleur, remarquables.
Il m’arrive encore, sur certains tournages, d’utiliser un certain pourcentage d’argentique. Mais toujours à mon propre compte, et lorsque le sujet, l’ambiance même du film en donne la possibilité artistique.
Alors, il peut arriver que Rolleiflex, Leica, voir Ikonta ou Diana soient au rendez-vous. Mais toujours pour un travail parallèle à ce qui m’est demandé.

Comment travaillez-vous le numérique ?

Je travaille mes images RAW au fur et à mesure. Je me donne pour règle d’être capable de livrer mes photos étalonnées, triées et légendées dans les 24h.
Après, chacun fait comme il veut. Certains photographes n’étalonnent pas. Et cela ne les empêche pas d’avoir de beaux contrats. Chacun a son approche du numérique est c’est très bien ainsi.

L’amour c’est mieux à deux, de Dominique Farrugia 

Comment se passe une journée de travail d’un photographe de plateau ? Y-a-t-il une journée type ?

Nous suivons les horaires de l’ensemble de l’équipe de tournage. Avec parfois une certaine souplesse, puisque notre poste est indépendant.

A quels impératifs doivent répondre vos clichés ?

L’impératif principal est de fournir la poignée d’images qui vont aider le film à se vendre. A donner envie au public, parfois à des investisseurs potentiels. Affiche, image emblématique.

Y a-t-il une commande, des directions précises sur telle ou telle image à réaliser ?

Les images ne sont pas réellement commandées, mais il est vivement recommandé de savoir ce qu’il faut sortir. Si l’attaché de presse et l’affichiste n’ont pas ce qu’ils attendent, un tournage peut-être houleux pour nous.

Kaamelott Livre VI, de Alexandre Astier

Qui détermine ce qui doit être pris ?

Je reste libre de mes choix, de mes axes de travail. J’ai un regard parallèle au film, jamais tout à fait identique à celui de la caméra, mais toujours en corrélation par l’esprit. Je donne à montrer le film du réalisateur, mais je travaille sur une image fixe, sans montage. Je dois donc recomposer fréquemment les axes de prises de vue, demander aux comédiens un intention particulière pour rendre compte du film mieux que si je me « contentais » de reprendre l’axe caméra.
Mais attention de ne pas trahir le film, c’est à dire les intentions du réalisateur et la lumière créée par le chef opérateur et son équipe. Tout en satisfaisant les attentes de nos véritables patrons, que sont les producteurs.

Est-il facile d’évoluer sur un plateau de cinéma qu’on imagine volontiers encombré et grouillant d’activité ?

Tout dépend de ce que l’on appelle facile. J’aime le plateau, ses contraintes et ses joies. Il faut faire corps autant avec le film, qu’avec l’équipe, les comédiens, le réalisateur, les producteurs, et les différents intervenants d’un tournage. Si on veut se montrer trop indépendant, distant, timide, ou arrogant cela peut vite devenir compliqué. Il faut à la fois se montrer humble et exister.

Fais moi plaisir, d’Emmanuel Mouret

Comment se passent les prises de vue ?

Les prises de vues se passent…tout le temps. Des répétitions aux prises photos, en passant par le tournage en lui-même. Tout est bon… Il faut se laisser guider par son instinct, son expérience, son regard et son oreille. Même si la photo est une grande dame muette, le photographe a des oreilles, et il doit s’en servir. A la fois pour se faire happer par l’émotion suscitée par une voix… et pour ne pas mettre les pieds dans le plat du chef opérateur son.

Comment appréhender la relation comédien-photographe dans cette situation ?

Nous sommes très proches du comédien. Nous travaillons toujours avec lui, parfois même nous sommes amené à le « diriger » pour les prises photos. Mais nous ne devons jamais nous intercaler entre le comédien et le réalisateur.

Comment se passe cette direction ?

Quand je parle de diriger, il s’agit de lui donner une intention. Pas de lui expliquer comment la donner. Jouer, donner est son métier. Il faut lui faire confiance. Lui sait donner. Nous devons savoir recevoir.
Et ne jamais perdre de vue que le comédien est là pour jouer, pas pour prendre la pose. Il faut également veiller à ne pas gêner son travail, ni celui de l’équipe, du réalisateur. Le film est prioritaire sur notre travail. Oublier cette règle d’or équivaut à se mettre une équipe à dos.

Dépression et des potes, de Arnaud Lemort

Sur quels films avez-vous travaillé ? Avec quels réalisateurs ?

Comme je l’ai dit, mon tout premier fut « Les âmes grises » d’Yves Angelo. Je ne pourrais tout citer, mais j’ai travaillé avec Emmanuel Mouret à plusieurs reprises, notamment sur « Un baiser s’il vous plaît ». Pour Alexandre Astier sur Kaamelott livres V et VI et son dernier film « David et Mme Hansenn ». Parmi d’autres collaborations récurrentes, il y a des films réalisés par Alain Corneau ou Patrice Leconte par exemple. En tout une trentaine de films depuis 2004.

Hors tournage, quel est votre quotidien ?

La famille, la maison, la recherche de nouveaux clients, le théâtre… La photo, la recherche, l’apprentissage permanent aussi. J’essaye aussi de diffuser mon travail grâce à d’autres biais. Un ami a monté le site www.odiapo.com qui permet de s’exposer sur le net et de pouvoir vendre son travail.

Comment gérez-vous les droits, les contrats ?

Au coup par coup. Il faut de bonnes notions de droits… et de négociation. Lâcher le moins possible, savoir perdre aussi. Mettre dans la balance l’envie, la nécessité de travailler et la conservation de ses droits.
Ce que l’on parvient à conserver est notre « caisse de retraite ». Et les contrats que l’on décroche notre quotidien. Il faut concilier les deux, autant que faire ce peut.
S’affilier à une organisation professionnelle, comme l’UPP, est une aide précieuse. Car la photographie est un métier solitaire. Et se grouper est le meilleur moyen de ne pas se retrouver isolé.

Crime d’amour, de Alain Corneau

Enfin, auriez-vous des conseils pour ceux qui voudraient se lancer dans cette activité ?

Aucun. Le métier devient compliqué, de moins en moins bien rémunéré. Nous nous trouvons de plus en plus confrontés à un droit international (qui en réalité n’existe pas mais que l’on tente de nous faire avaler), et nous nous rapprocherons certainement de plus en plus d’un métier de publicist, comme aux Etats-Unis, que de celui de pur photographe de plateau.
Il faut savoir qu’à l’origine, avant l’invention du Polaroid, le photographe travaillait aux ordres de la script. Pour lui fournir les photos raccords. Que les photos servent à la promotion du film était accessoire. D’où cette coutume, qui perdure fort heureusement, de prime à l’affiche.
Aujourd’hui notre métier ne se conçoit plus du tout ainsi. Mais aussi, et c’est ce qui rend nos négociations juridiques compliquées, cet aspect historique faire considérer à certain que la notion de droit d’auteur, en photographie de plateau, n’existe pas.
Nous partageons avec les photographies de la fonction publique, le triste privilège d’avoir été, il y a encore une dizaine d’année, un métier où nous pouvions être débouté de tout droit d’auteur. Voire du droit moral. Fort heureusement, des jurisprudences existent aujourd’hui nous donnant raison sur cette question. Mais pas toujours. Il faut encore se battre… En douceur. Surtout, expliquer.

Il faut s’attendre à évoluer encore si nous voulons continuer à exister. La nouvelle caméra Red Epic sort des images RAW en 80 millions de pixels. Techniquement, on n’a plus besoin de nous.
Mais comme je l’ai déjà écrit, le rapport à l’image fixe n’est pas le même que dans l’image en mouvement. Il n’est pas souvent facile d’extraire un photogramme qui soit aussi parlant qu’une photo. C’est sur cette base que nous pouvons défendre notre métier, mais aussi en apportant un plus en matière de communication, et pourquoi pas, en inventant de nouveaux modes de rémunération.

Et si, finalement, un conseil. Ne jamais accepter un travail non rémunéré. Primo, si on ne vous paie pas une fois, vous aurez les pires des difficultés à vous faire rémunérer les fois suivante. Secundo, vous cassez le marché et donnez de mauvaises habitudes. Tertio, l’argent que l’on vous verse en contrepartie de votre travail est le reflet du respect que l’on vous porte. Pas d’argent, pas de respect. Rancune garantie.

 

Propos recueillis à Lyon par MF
(Merci à Patric Dyan, Artclub Gallery, Lyon)