Photographe industriel Philippe Dureuil, ouvrier de l’image.

Philippe Dureuil aime ce travail pointu, parfois risqué, dur lorsqu’il est exposé aux conditions climatiques ou au manque de sommeil, aux décalages horaires dus aux longs déplacements

Peu de gens font ce métier parmi les photographes professionnels, Philippe Dureuil aime ce travail pointu, parfois risqué, dur lorsqu’il est exposé aux conditions climatiques ou au manque de sommeil, aux décalages horaires dus aux longs déplacements. Une façon de travailler qui oblige le photographe à être très volontaire, débrouillard, et toujours capable de satisfaire des clients très exigeants.

Photographie Philippe Dureuil
Annonceur : Gaz de France Agence : McCann G Agency
Technicien devant un Rig de forage dans le désert Algérien.

Quels sont les types de sujets sur lesquels intervient le photographe industriel ?

Je fais du corporate, de l’industriel et depuis très longtemps ce qu’on appelle maintenant du développement durable. L’industrie, c’est la gestion du monde économique, donc toutes les activités possibles et imaginables, industrie lourde, légère, les plates-formes en mer, les avions, l’automobile, la grande distribution…

Ça s’apparente au reportage ?

C’est du reportage, exactement. Il peut être traité pour la publicité –  affichage, internet, presse – et  pour les rapports annuels, les sites des groupes industriels ou des PMI.

Photographie Philippe Dureuil
Annonceur : Spie Batignolles  – Agence : Thélème
Discussion sur  un chantier de rénovation.

C’est une demande qui a plutôt augmenté avec le temps non ?

Ça ne baisse pas, les industriels se sont rendus compte de l’importance et des atouts qu’il peut y avoir à montrer correctement leur entreprise ainsi que les femmes et les hommes qui y travaillent. Il y a vraiment deux façades clés : l’homme au travail, qui est devenu très important avec l’aspect social du développement durable. Avant ils utilisaient des mannequins, aujourd’hui ils aiment à utiliser les vrais hommes ou les vraies femmes dans leurs conditions de travail ; et deuxièmement les sites ou les process, dans les domaines aussi variés que l’énergie, les métaux, l’automobile, les chariots élévateurs… tout ce qu’on veut !
Ce sont des univers qui peuvent être très beaux, il faut juste avoir envie de les photographier correctement.

Photographie Philippe Dureuil
Annonceur : Gaz de France – Agence : McCann G Agency
Navire méthanier au port de Montoir de Bretagne dans le brouillard du petit matin.

Photographie Philippe Dureuil
Usine de tissage en République Populaire de Chine.

Cette photo des tisseuses chinoises, c’est une photo très artistique, ça pourrait presque être le sujet d’une exposition ?

Oui tout a fait, elle a d’ailleurs été exposée d’ailleurs. J’ai fait pas mal d’expositions et je prends toujours un grand plaisir à exposer des photos « industrielles », qui sont comme celle-ci, des images belles à regarder. Pour moi l’idéal est d’arriver à produire des choses colorées, graphiques, sur le vif…

Photographie Philippe Dureuil
Annonceur : Spie Batignolles  – Agence : Thélème
Aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle – Terminal 2.

En général vos clients  vous donnent un brief précis sur ce qu’ils veulent ? Ils vous laissent faire ?

Ça dépend. Il y a de tout. En général s’ils m’appellent c’est qu’ils ont vu mon site internet qui a été réalisé par mon ami Régis Biecher [www.waixing.eu], des parutions ou des campagnes que j’ai faites. Ils aiment mon travail et mon style, et me laissent faire. Parfois c’est pour une pub et je travaille avec un brief précis.

Je dis toujours que je suis un ouvrier de l’image. C’est quelque chose qui ne me gêne pas du tout. J’aime mettre ma technique au service d’un directeur artistique, d’un directeur de création qui me demande de réaliser et de montrer une vue de l’entreprise. Je ne suis pas là pour en penser quoi que ce soit, je suis un technicien qui est engagé pour façonner la lumière, le cadrage… Parfois j’ai carte blanche et c’est très intéressant.

Photographie Philippe Dureuil
Portrait de Monsieur Jacques Sasson – Directeur de l’agence de communication Thélème.

Votre site internet vous apporte beaucoup de nouveaux clients ?

Oui, depuis trois ans j’ai pas mal de contrats grâce à ce médium. Il est très pratique et me permet de gagner du temps. Avant j’avais cinq dossiers qui naviguaient jusqu’aux clients, par courrier ou coursier, ils se perdaient, c’était compliqué et coûteux. Maintenant le monde entier a accès à mes photos, de jour comme de nuit, ils peuvent envoyer un mail ou m’appeler s’ils sont pressés.

Comment avez-vous découvert cette voie de  « l’ouvrier de l’image » ?

J’ai commencé par faire de la peinture, tout en faisant de la photo en même temps. Mais à 18 ans, après un an d’assistanat photo en nature morte chez le photographe Christian Crampont, la question s’est posée : comment gagner sa vie ? La nature morte ne m’intéressait pas, en studio du moins, et j’ai préféré en faire dans des usines, avec des lumières existantes. J’avais envie de bouger et de voyager, j’aimais beaucoup  l’économie en général. Du coup, ma voie était toute tracée.

Photographie Philippe Dureuil
Annonceur : TOTAL Exploration Production Mauritanie. Vue réalisée depuis un hélicoptère. Camions vibreurs destinés à l’exploration sismique.

C’est quoi la différence entre un bon photographe lambda qui serait amené à faire des photos pour une entreprise, et un professionnel de la photo industrielle ?

C’est extrêmement simple : un professionnel de la photo peut avoir rendez-vous à Pékin dans un mois, à 8h00, pour trois jours de reportage et il faut qu’il y soit. Quelque soit la météo, quelque soient les conditions, son état de fatigue, le nombre d’heure de retard de l’avion quelque soit ce qu’il a à faire avant ou après, il faudra qu’il sorte des images. C’est la seule différence mais elle change tout.

Tout le monde peut faire une bonne photo de temps en temps, par hasard. Nous, photographes professionnels, sommes payés pour faire de bonnes photos sur commande et nous avons une obligation de résultat. Il faut être à l’heure, il faut avoir du matériel qui fonctionne, quoi qu’il arrive. Nous pouvons rencontrer en France ou à l’étranger beaucoup de situations contraignantes, mouvements sociaux, problèmes politiques, météo catastrophique… le client ne s’en préoccupe pas. Il veut des images pour sa campagne ou son rapport annuel. Il a des délais.

Photographie Philippe Dureuil
Annonceur : EDF – Jeune embauché sur l’EPR de Flamanville dans la Manche.

Ça amène à se déplacer beaucoup ce métier ?

Oui, il faut aimer le reportage à l’étranger. Certains confrères ne se déplacent pas trop. Il est donc possible de rester sédentaire, mais moi j’adore bouger et c’est probablement un atout. J’aime aller voir comme les choses se passent en Chine, au Japon, aux États-Unis, comment travaillent les gens ou comment sont les cantines.

Photographie Philippe Dureuil
Usine de fonte d’acier  en République Populaire de Chine.

Qui consomme le plus vos services ?

Les institutionnels, les groupes industriels et les agences sont d’importants consommateurs, les grosses sociétés en général, et de plus en plus les moyennes et petites entreprises. Ils reconnaissent avec le temps, le besoin de s’illustrer, même avec des budgets plus petits, pour leur site internet par exemple, un médium qu’on ne néglige plus. Ils ont compris que ce n’est pas en achetant des photos libres de droits sur des sites bas de gamme qu’ils allaient montrer la meilleure image d’eux-mêmes.

Photographie Philippe Dureuil
Annonceur : Spie Batignolles  – Agence : Thélème
Station service TOTAL.

Justement, qu’est ce qu’on peut penser des banques d’images lorsqu’on est photographe industriel ? Est-ce qu’on en tire profit ou on les craint ?

Il faut impérativement faire un distingo entre les banques d’images à 3 Francs 6 Sous, et celles qui travaillent professionnellement et avec talent.
C’est très intéressant et rentable de collaborer avec les banques d’images – qu’elles proposent du libre de droit ou du droit géré –  qui ont une éthique du métier et ne bradent pas le prix des droits d’exploitation des images. Il n’y a pas d’incompatibilité à répondre aux commandes spécifiques des industriels et à réaliser des visuels d’illustration commandés par les banques d’images.

Photographie Philippe Dureuil
Annonceur : Laboratoire ABBOTT USA  – Agence : OnRequest Images ® USA
– Laboratoire d’analyses biologiques de l’hôpital Tenon.

Au final, les entreprises nous appellent car elles trouvent plus intéressant de commander un reportage complet et personnalisé plutôt qu’une série de photos générique, même de très bonne qualité. Et puis il y a des problèmes d’exclusivité, des entreprises comme SFR, Bouygues Telecom et Orange, racontent les mêmes histoires dans leur communication. S’ils achètaient les mêmes photos dans les mêmes photothèques, ça poserait un problème.

Pour ma part je n’alimente pas les banques d’images avec les photos issues de commandes, ça me paraît évident !

Photographie Philippe Dureuil
Annonceur : Gaz de France – Agence : McCann G Agency
Navire méthanier à quai au port de Montoir de Bretagne à la tombée du jour.

Techniquement, quelles sont les particularités de la photographie industrielle ?

Je trouve qu’il est important de travailler avec un chromiste professionnel, c’est ce que je fais pour la plupart de mes clients. Aujourd’hui nous travaillons quasiment tout en numérique, nous faisons encore parfois du panoramique grand format en industriel pour des clients qui veulent des choses particulières, mais c’est plutôt marginal. La plupart du temps nous travaillons en numérique. Pour ma part je ne suis pas photograveur, et je ne traite pas les images, ça ne m’intéresse pas, je n’étais pas photograveur avant et je ne m’improvise pas dans ce métier maintenant. Donc mon collaborateur Ingo s’occupe du traitement des images. Soit les agence ont leur propre chromiste et s’occupent de ce travail et je leur donne les images brutes, soit dans 95% des cas, ils choisissent leurs photos et Ingo fait les chromies. L’avantage c’est que nous avons vu, les couleurs lors de la prise de vue, nous avons nos mires de gris, de blanc et de noir, et nous procédons de la même manière à chaque fois. C’est très important, à tel point que certains clients américains stipulent dans leurs contrats que nous devons leur fournir les mires. Souvent ils traitent les images chez eux, et comme les chromistes qui s’en occupent n’étaient pas présents lors de la prise de vue, ils vont pouvoir se servir des mires comme point de référence.

Donc vous vous déplacez toujours tous les deux ?

Souvent, pas toujours. S’il n’est pas là je reviens avec les mires et nous voyons ensemble comment faire un rendu au plus juste.

Il faut aussi faire attention à la destination du travail, il faut savoir pourquoi on chrome une photo, est-ce que c’est pour l’impression, plus stricte, ou pour de l’écran, où il y a plus de tolérance… Il faut souvent l’expliquer aux clients, ils ne savent pas toujours. Si on travaille pour une agence de pub, des fabricants ou des techniciens, ils connaissent tout ça par cœur. Mais nous avons aussi beaucoup de services de communication comme interlocuteurs et chez certains d’entre eux, c’est la brasse coulée !! Il faut leur expliquer la différence entre un jpeg, un fichier raw, un fichier brut, pourquoi on traite, pourquoi il y a des taches de capteur, il faut beaucoup de pédagogie. Mais ça commence à venir, ça va mieux !

Photographie Philippe Dureuil
Annonceur : Valtech – Agence : Valtech Web Agency
Réunion de travail de dirigeants Européens.

Oui, c’est complexe… Il y a beaucoup de photographes qui ont peur de ne plus travailler et ils ne veulent pas facturer du traitement d’image, ils prennent sur leur temps… Ils ont torts, certains clients en profitent.
Ce que je dis aux clients, c’est qu’avant, ils payaient une photogravure quadri une fortune. Un fichier brut de capteur pris par un photographe nécessite des retouches, ce n’est pas forcément son métier, il a des blancs éclatés, des noirs bouchés, 25 couleurs non imprimables. Ce n’est pas le problème du client, il veut un résultat parfait. Il n’est généralement pas prêt à payer le traitement de l’image par manque d’information mais je ne vois pas pourquoi les coûts ne seraient pas répercutés sur le numérique comme cela l’était sur l’argentique !

Vos clients sont plutôt des agences ou des compagnies en direct ?

Les deux, à parts égales. C’est l’avantage d’internet et de mon site de photographe, les clients étrangers peuvent me contacter, pour des travaux dans des domaines vraiment variés, c’est très étonnant… et agréable.

Photographie Philippe Dureuil
Verrerie industrielle. Chaîne de fabrication en continu d’une plaque de verre. Verre pour vitrage de fenêtres.

Aujourd’hui, photographe industriel c’est un métier que vous conseilleriez à quelqu’un qui sort d’une école de photo ou qui voudrait faire de la photo son métier ?

Oui, s’il aime ça, évidemment.

Ce serait peut-être justement une bonne manière d’arrêter de se ronger les ongles et de trouver une voie vraiment professionnelle dans un univers passionnant ?

Oui, c’est un peu le problème, je vois beaucoup de jeunes photographes, j’essaie de donner un peu de mon temps. Ce métier peut être un calvaire au départ, il y a aussi peu de structures et peu de gens capables de répondre à peu près correctement aux questions que ces jeunes se posent.
Quand je les reçois, souvent ils ne savent pas du tout ce qu’ils veulent faire. On leur a raconté beaucoup de bêtises sur le métier, on ne leur a pas dépeint la réalité, c’est leur gros problème. Bien souvent, ils ne savent pas ce qu’ils aiment.

Photographie Philippe Dureuil
Annonceur : GrDF  – Agence : McCann G Agency
Soudeur sur un chantier de pose d’un gazoduc.

Des écoles m’ont proposé d’être professeur, j’ai toujours refusé. Déjà c’est très mal payé, je ne peux pas me le permettre, de plus, le discours qu’ils tiennent dans leurs écoles ne me convient pas du tout. On ne les prépare pas à gérer une société : juridiquement ils ne sont pas prêts, psychologiquement non plus…

… et ils sont beaucoup trop nombreux !

Oui, il faudrait aussi avoir le courage de le dire. Pour devenir prof de gym il y a un concours et on en prend un certain nombre. Cela pourrait être pareil. On ne leur dit pas que photographe est un métier très dur, dans lequel il faut énormément travailler et se remettre en question tous les jours.

Quand on commence une journée de prises de vue, qu’on monte dans un hélico, dans un bateau, qu’on rentre dans une usine pour faire du « men at work », dans tous les cas il va falloir sortir des images pertinentes, nous sommes payés pour ça. Il faut être bon tout le temps, c’est beaucoup de travail. Ce n’est pas du tout ce qu’on raconte dans les écoles photo. L’image du photographe est assez lamentable ; le jouisseur qui aime les grosses voitures, qui est tout le temps en vacances, et qui a plein de super matériel sur les épaules. Il y en a peut-être deux ou trois comme ça, mais pour le gros de la troupe, c’est tout l’inverse ! Beaucoup de travail, de gestion et de rigueur.

Propos recueillis par RD

Lien vers le site du photographe Philippe Dureuil