Paula Chamlee, le geste et l’oeil derrière la chambre photographique

Paula Chamlee est un bon exemple du développement artistique qui peut surgir au cours d’une vie. Née au Texas et éloignée du monde des arts visuels, elle parcoure aujourd’hui le monde avec son mari et multiplie les activités dans la photographie artistique, l’édition, la formation. C’est avec une vraie exigence de qualité et un savoir maîtrisée que la photographie à la chambre devient son médium pour produire des images que nous découvrirons ici.

 

Comment en êtes vous venue à la photographie ?

J’ai découvert la photo sur le tard, et sur ce point, je me compare souvent à Julia Margaret Cameron.

J’ai grandi dans les hautes plaines du Texas Panhandle, un endroit où le mot “art” n’existait pratiquement pas. L’activité culturelle laissait vraiment à désirer, il y avait de la musique et du théâtre, mais très peu d’occasions de découvrir les arts visuels ou la danse.

J’ai étudié le théâtre à la fac, mais au bout de quelques années, j’en ai eu marre et je suis devenue hôtesse de l’air chez Delta airlines. J’ai habité à Atlanta puis à la Nouvelle Orléans, j’ai pu voyager et commencer enfin à assouvir mon désir de découvrir le monde.

Quand j’ai rencontré mon premier mari, on s’est installé à Chicago, on a aussi passé un an en Angleterre et en Suisse, et puis on a fait des enfants…

À cette époque, un ami peintre a accepté que je vienne travailler avec lui dans son atelier. J’ai alors découvert mon amour pour la peinture et le dessin.

En même temps, j’ai été reporter pour la télévision, bénévole pour une société historique, j’ai travaillé dans l’immobilier… Donc la peinture était n’ hobby. Mais je découvrais aussi que je n’étais pas mauvaise, même si je commençais tout juste à m’investir sérieusement dans cette pratique.
y retourner moi aussi, pour finir de passer cette licence que je n’avais pas terminée.

En retournant à l’université avec cette maturité, j’ai pu m’investir dans ce qui m’intéressait profondément. J’ai suivi des cours de français, de dessin, de peinture, de céramique, de sculpture, des cours sur les techniques d’impression… et tous les modules d’histoire de l’art. À l’époque, il n’y avait qu’un seul cours d’histoire de la photo à l’université de l’Alabama.

Donc votre première rencontre avec la photographie s’est faite à travers son histoire ?

Exactement.

Je me suis inscrite à ce cours d’histoire de la photo, et en parcourant le livre du cours j’ai été très impressionnée. Comme tout le monde j’avais vu les photos du magazine Life, mais avec ces maîtres, je découvrais que la photo pouvait être un art à part entière. En feuilletant ce livre, les images d’Edward Weston m’ont tout de suite attirée, c’était le début d’une la passion !

À ma grande surprise, j’ai tout de suite ressenti une grande affinité avec le medium. Grâce à mon travail sur toile, j’avais développé une certaine sensibilité à l’organisation de l’espace. Donc j’avais ma petite idée sur comment utiliser la photo, loin de l’instantané ou de l’illustration. Par contre, j’étais parfaitement ignorante de la technique et de l’histoire du medium.

J’empruntais dix, quinze, vingt livres de photo par semaine. Et ainsi, pour l’exposition qui a accompagné mon mémoire, j’ai présenté de la peinture mais aussi un tiers de photo.

Il y avait un petit labo, monté par Michael Thomason, le prof d’histoire de la photo. En fréquentant l’endroit, j’ai rencontré certains artistes photographes de la région et ils m’ont vraiment appris. Ça a bien sûr facilité mon entrée dans le monde de la photo, mais je me considère avant tout comme autodidacte. En tout cas, je serai toujours reconnaissante envers Michael Thomason pour ce cours si si intelligent. C’est lui qui a vraiment suscité mon enthousiasme.

Au bout d’un ou deux ans, j’ai construit un atelier et une chambre noire pour pouvoir continuer à la fois la peinture et la photo. Mais la seconde activité prenait de plus en plus le dessus.

J’ai commencé avec un 35mm, avant de rencontrer des gens travaillant avec de plus grands négatifs. Quand j’ai décourvert le 6×6, je me suis dit que ça devait être mieux alors j’ai emprunté celui de mon premier mari et je me suis mise aux images carrées. Ensuite, j’ai rencontré quelqu’un qui faisait du 4×5, et à nouveau, je me suis dit que c’était mieux et j’ai emprunté un appareil 4×5 à un ami. Enfin, j’ai rencontré d’autres photographes travaillant en grand format, notamment Michael [A. Smith], qui avait été invité à animer un workshop de deux jours à Mobile. Ses épreuves étaient tirées depuis des négatifs 8×10 ou 8×20, et bien sûr, j’ai trouvé ça encore mieux !

J’étais fascinée par ces grands négatifs. Ce qui m’attirait vraiment, c’était leur clarté fantastique et la richesse des tons.

Et en peinture, vous faisiez aussi des grands formats ?

Oui, mes toiles étaient plutôt grandes, et en général dans un style expressionniste abstrait.

J’aimais la photo en noir et blanc parce que supprimer la littéralité de la couleur permettait un premier pas vers l’abstraction. Du coup, je me rapprochais de mon travail pictural avec la couleur. Ce qui m’intéressait, c’était la forme, comment la forme s’insère dans l’espace, et les possibilités rythmiques infinie que cela permet. Je me suis mise à la photo couleur il y a peu, après plusieurs années passées à essayer de trouver comment elle pouvait répondre à mes préoccupations esthétiques.

Quand j’ai découvert la chambre 4×5, que j’ai regardé le verre dépoli et vu que toute l’image était inversée, j’ai trouvé ça parfait !

Pourquoi ?

Je me suis dit : “Maintenant je peux voir le monde en me concentrant sur son apparence visuelle, non pas sur ce qu’il est” Quand on peut identifier les choses, on en vient vite au jugement, ou du moins au classement en terme de catégories, du coup on restreint le possible.

Je dis souvent à mes élèves que si on pouvait voir le monde à travers les yeux d’un jeune enfant qui ne sait pas encore nommer les choses, alors on serait capable de comprendre la forme pure.

Je trouve la chambre parfaite pour organiser les tons sans penser au “sujet”, parce qu’à mes yeux, le vrai sujet est toujours l’image dans son ensemble, comme sur une toile où chaque coup de pinceau a son rôle à jouer. Jusqu’à présent, j’ai préféré laisser l’appareil découvrir les choses pour moi plutôt que de le forcer à créer une image préconçue. Mon appareil me montre le monde d’une manière que je suis incapable de saisir toute seule, il me surprend et m’apprend, et je crois que ça peut permettre d’étendre les limites de sa propre perception visuelle.

Maintenant l’image n’est plus inversée quand vous prenez des photos, ça vous satisfait quand même ?

Bien sûr ! Avec un 6×6 ou un 6×7, je travaille sur le verre dépoli aussi lentement qu’avec un 8×10. Ça me perturbe un peu, que tout soit dans le bon sens, mais j’essaie d’oublier ça et de voir au-delà du littéral.

Travailler sans l’interférence d’une vision périphérique, comme lorsqu’on est sous le tissu noir de la chambre, permet de voir l’image sous un jour nouveau. Je trouve que ça crée une sorte d’espace magique, qui aide à entrer dans un état de sensibilité visuelle accrue.

La photographie n’est pas aussi mécanique que certains le disent, c’est ce que j’aime. Sans doute que certains photographes ont une façon de travailler plus mécanique, parce qu’ils forcent l’image à correspondre à une idée préconçue. Pour moi, c’est faire fausse route, s’interdire toute possibilité de voir différemment. Pour moi, laisser l’appareil et ses différentes lentilles éduquer notre vision est vraiment bénéfique.

Est-ce que vous pouvez citer des artistes que vous admirez et qui établissent aussi un lien entre la photographie et la peinture ? 

Il est clair qu’Edward Weston m’a toujours influencée. Il comprenait la vie artistique, un entremêlement de vie et de travail que je considère comme essentiel. Il était associé à des peintres comme Henrietta Shore, dont l’œuvre est assez radicale, et il s’est judicieusement inspiré de son approche.

Pour moi, s’intéresser ou s’associer à d’autres medium permet au photographe d’approfondir sa connaissance du monde visuel et de nourrir son travail. Bien sûr, il y a plein d’autre sources d’enrichissement, comme la musique, les livres ou les conversations.

Quand on est à Paris Photo, par exemple, on en profite pour voir un maximum d’expositions de peinture. Ma plus grande influence, c’est toujours les grands peintres. Je ne sais pas trop comment ça fonctionne, mais je nourris sans cesse mon cerveau et ces bribes d’informations finissent par déclencher un nouveau projet.

En pensant au livre sur Chicago que vous avez fait avec Michael Smith, je me dis qu’il est assez rare de combiner peinture et photo dans un livre, est-ce que ça vous arrive souvent ?

Non, c’est quelque chose que je viens juste de commencer. En 1990, quand je me suis marié à Michael, j’ai abandonné mon atelier de peinture et mon studio photo pour déménager en Pennsylvanie, où il n’y avait pas de place pour mon atelier. Tout ça a mis du temps à se mettre en place parce que c’était un gros projet (il nous fallait aussi un bâtiment pour les séminaires, pour les archives, pour une bibliothèque et d’autres activités liées à la photo). Mais on a fini mon atelier depuis un peu plus de deux ans maintenant. Ça me donne l’espace nécessaire pour disposer mes collages, mes assemblages, mes dessins… un endroit où jouer avec la matière. J’ai besoin de beaucoup de place pour pouvoir mettre la pagaille ! Donc impossible de faire ça à la maison, qui est réservée à la photo.

Pour ce projet sur Chicago, Michael et moi avions reçu une commande de photographies. Mais j’avais enfin cet atelier, et Michael m’a encouragé à combiner dessin, peinture et photo. J’avais besoin de ce petit coup de pouce.

Michael fait du 8×20, donc le livre devait avoir un format adapté, mais ne pas coûter trop cher non plus. Ça arrangeait donc tout le monde que je propose mes assemblages (par exemple une ou deux photos 8×10 accompagnées d’un dessin). Finalement, la mise en forme du livre s’est faite facilement.

Est-ce que vous envisagez de combiner à nouveau peinture et photographie ?

Tout à fait. En dessin, j’ai fait des choses assez calligraphique ces derniers temps, avec de l’encre Sumi. Ils ressemblent beaucoup à des photos que j’avais faites en studio, des natures mortes botaniques. Je n’aurais jamais cru que ces deux types de création pouvait être liés par des rythmes, des vibrations visuelles aussi proches. C’est vraiment intéressant d’observer ces interactions.

Lors des portes ouvertes de l’année dernière, j’ai présenté ces dessins calligraphiques de part et d’autre d’une des photos botaniques.

Et puis pendant le projet sur Chicago, j’avais ramené à la maison une grande boîte pleine de jolies petites brindilles séchées. Je les trouvais magnifiques, très calligraphiques justement, elle se courbaient avec d’infinies variations, en formant presque la lettre C. J’ai fait une série de quinze assemblages, que j’ai ensuite photographiés. J’ai fait un tirage numérique en grand-format, et on dirait vraiment qu’ils sont en trois dimensions, ils flottent dans l’espace, avec des ombres douces qui enrichissent encore la forme. J’ai ensuite fait un nouvel assemblage, en longueur cette fois, que j’ai aussi photographié. Le plus difficile, c’était vraiment la photo.

Le travail en atelier amène de la nouveauté. Ça fait déjà vingt-six ans que je fais de la photo, mais j’ai l’impression de tout juste commencer.

Est-ce que ceux que vous considérerez comme maîtres sont déjà reconnus comme « maîtres » par la critique ?

D’une manière générale, je pense quand même que les honneurs et la reconnaissance sur le long terme prouvent quelque chose : l’œuvre a été capables de passer l’épreuve du temps. Bien sûr, chaque période néglige de nombreux talents. Il y a des tas de photographes qui font un travail intéressant, mais je ne peux pas tous les connaître. Rien que parmi nos amis, il y a beaucoup d’excellents photographes, mais tous ne sont pas connus. On sait bien que la reconnaissance dépend surtout des liens qu’entretient le photographe avec les écrivains, les critiques, les galeristes et les commissaires d’expositions. De nos jours, les gens promus par les galeries et les ventes aux enchères ne méritent pas toujours leur succès flamboyant…

Le monde de la photo est plein d’hommes et de femmes à l’esprit novateur, qui font avancer leur medium dans des directions variée. Donc pour ce qui est des “maîtres”, je ne peux pas dire qui sera considéré comme tel à long terme. Mais je m’intéresse beaucoup aux autres artistes car je peux apprendre d’eux en regardant leur travail, alors j’en vois le plus possible.

Quel type de reconnaissance souhaitez-vous ?

Pour moi, toutes les occasions sont bonnes pour que mon travail rencontre un public, et qu’avec un peu de chance, il se retrouve dans les collections de musées ou de particuliers.
Mais en fait, je veux juste la reconnaissance nécessaire pour être à même de continuer mon travail.

Pouvez-vous nous décrire ce travail ? Est-ce que l’appréciation du public est importante pour vous ?

Pas vraiment, ce qui est important, c’est plutôt que ça le fasse réagir. En tant qu’artiste, on a l’impression d’avoir des choses à dire et à donner. Quand ce sentiment n’est plus là, je crois qu’on finit par tourner en rond et se répéter.

Je crois avoir quelque chose à dire. Je ne suis pas sûre que tout le monde saisisse, mais ça n’est pas vraiment le problème. Mon but, c’est simplement de faire aussi bien que possible.

Je travaille plus avec les émotions qu’avec les idées. Les idées sont déjà là, de toute façon, donc je préfère laisser le cerveau en veille pour que les intuitions et les émotions les plus profondes puissent sortir.

Pour revenir à votre question sur mon travail, ce que je veux donner au public, c’est ce que la photo m’a permis de voir, ce qu’elle m’a permis d’interpréter et d’exprimer, d’une manière qui je l’espère a du sens. Ensuite chacun est libre de le recevoir à sa manière.

Quand vous avez commencé la photo, était-ce quelque chose de purement personnel, ou est-ce que vous le faisiez aussi pour les autres ?

Ça a toujours été un travail personnel. Sinon on reste dans le commercial. Au début, j’ai répondu à quelques commandes, et je suis toujours prête à en faire aujourd’hui. Mais pour ce qui est de l’art, j’ai l’impression qu’on ne peux pas laisser le public influencer ou déterminer son travail.

Il y a quelques années, lors d’une exposition dans un musée , beaucoup des gens ont dit avoir été touché par mon travail. C’est un sentiment merveilleux : recevoir des critiques positives et savoir qu’on a donné au public quelque chose qu’il apprécie. Pourtant, ma motivation n’a pas son origine dans ce que les autres pensent.

J’espère avoir quelque chose a dire qui soit utile.

Utile de quelle manière ? 

Utile pour le public. À moi, ça a déjà servi car j’ai pris plaisir à le faire.

Propos recueillis par RD

Traduction Elisa GUENON