Patrick Talbot, directeur de l’Ecole Nationale Supérieur de Photographie d’Arles

Patrick Talbot nous donne sa vision de l'ENSP qu'il dirige, et de sa formation solide autour de l'histoire, de la technique et de l'esthétique de la photo.

patrick-talbot©Lee Friedlander

En décidant de devenir photographe, artisan, artiste ou amateur éclairé, il est parfois sage de ne pas se lancer en autodidacte, loin de toute formation structurée. Fort de ce constat, les écoles de photographie sont probablement inégales. Patrick Talbot nous donne sa vision de l’ENSP qu’il dirige, et de sa formation solide autour de l’histoire, de la technique et de l’esthétique de la photo. Portrait de ce directeur à la carrière hors du commun.

Pour commencer très simplement, pouvez-vous nous détailler votre parcours.

Mon parcours est ondoyant. Au départ je suis agrégé d’histoire, j’ai étudié l’histoire et la géographie quand j’étais jeune. A la fin de ces études je me suis intéressé au Mexique précolombien, écrit un DEA sur le sujet puis commencé une thèse… que je n’ai pas fini. Cette période et ce pays continuent cependant de m’intéresser. Au terme de mes études, j’ai enseigné l’histoire et la géographie dans trois lycées différents pendant une dizaine d’années, puis j’ai vécu deux années à Madagascar où j’enseignais dans le département d’histoire de l’École Normale Supérieure et à l’Université d’Antananarivo.

Dans cette ville, je me suis rendu compte qu’à l’étranger, mis à part l’enseignement, d’autres possibilités professionnelles existaient. J’ai donc commencé à regarder du côté des Ambassades et de leurs services culturels. En France, c’était plutôt une bonne période pour ce type de réorientation en raison du basculement politique qui venait d’avoir lieu au début des années 80. On procédait à un grand renouvellement des personnels en poste à l’étranger. C’est ainsi que, grâce à quelques amis qui m’ont encouragé et à une série de hasards relativement heureux, je me suis retrouvé conseiller culturel adjoint à New-York. C’était relativement inattendu car, compte tenu de ce que j’avais fait avant, j’avais privilégié l’Amérique latine mais c’est finalement à New York que j’ai été nommé. J’y suis resté cinq ans, comme conseiller culturel adjoint d’abord, puis comme conseiller culturel. Pendant ces cinq années pour l’essentiel, je me suis occupé des échanges artistiques. On m’avait laissé le choix entre les questions universitaires et les affaires culturelles, mais je me suis dit que puisque je changeais de métier autant en changer vraiment !
Cette fonction m’a évidement beaucoup intéressée d’autant que New-York était un poste d’observation assez extraordinaire dont on peut dire qu’en matière artistique tous les Français y venaient et  tous les Américains y vivaient ! C’était en outre un moment particulièrement euphorique, Reagan commençait son second mandat et, à l’image de Thatcher, déstabilisait allégrement toutes les institutions économiques et sociales, publiques et privées. Il est à l’origine de la situation à laquelle Obama, essayant de raccommoder ce qui a été cassé, doit faire face aujourd’hui – mais à l’époque c’était la fête, l’argent coulait à flot, notamment dans le monde de l’art.

Mes enfants sont ensuite arrivés à un âge où le choix était de savoir si nous acceptions l’idée qu’ils poursuivent leurs études et ensuite, peut-être, leur vie aux Etats-Unis ou bien si nous rentrions en France. C’est la seconde option qui a finalement – et démocratiquement -prévalue. Nous sommes donc revenus de ce côté-ci de l’Atlantique et j’ai décidé de renouer avec l’enseignement, mais dans le secteur des écoles d’art. J’ai donc été brièvement directeur adjoint de l’École des Beaux Arts de Paris (ce n’est pas mon meilleur souvenir), puis nommé à la délégation aux arts plastiques du ministère de la culture pour occuper les fonctions d’inspecteur général adjoint de l’enseignement artistique, lesquelles, pour l’essentiel, me mobilisaient sur les  relations entre écoles d’arts (les arts visuels mais aussi ceux de la scène) dans l’espace européen. Le travail dans les administrations centrales ne me passionnant pas, j’ai ensuite pris pendant trois ans la direction de l’école nationale des Beaux Arts de Bourges. J’ai vécu là une très belle période ; d’abord, parce que Bourges est un bel endroit, pas trop loin de Paris, ensuite parce que l’équipe pédagogique était vraiment formidable et surtout parce que, dans ce moment précis, étaient étudiants dans cette école quelque jeunes gens tout à fait étonnants et remarquables, notamment Sadane Afife, Pierre Malphette, Mathieu Mercier, Rebecca Bournigaut, Rainier Lericolais, Jean-Paul Labro… C’était un lieu très vivant, dont ma femme (qui dirigeait la galerie « La Box ») et moi-même gardons un très grand souvenir. Suite à cela, obéissant à une injonction de mon administration de tutelle, j’ai accepté de prendre la direction de l’école nationale d’art de à Nancy où une situation compliquée requérait – me disait-on – quelqu’un comme moi. J’y ai été beaucoup moins heureux qu’à Bourges et, ne sachant pas comment sortir des impasses auxquelles j’étais confronté, nous avons avec mon collègue et voisin de la célèbre école des Mines locale imaginé et initié le projet Artem (art technologie, management) qui est toujours d’actualité, surtout depuis la fin de l’année 2009 au cours de laquelle a été posée la première pierre de sa matérialisation physique.

Après quatre années passées à Nancy, l’envie d’aller respirer ailleurs m’a repris : j’ai donc renoué le contact avec le ministère des affaires étrangères et, visant le poste de conseiller culturel à Madrid, j’ai obtenu celui de Rome – il devait être écrit que l’administration ne favoriserait pas mon tropisme en direction des cultures hispaniques et hispano-américaines ! Ont suivi quatre belles années italiennes, pleines de rencontres et de découvertes dans un pays que, malgré ses errements politiques, il est difficile de ne pas aimer, au terme desquelles j’ai été sollicité pour la direction de l’école de la photographie d’Arles. Connaissant bien cette institution, ayant de longue date noué des relations d’amitié avec son fondateur et premier directeur, Alain Desvergnes ainsi qu’avec son successeur, Alain Leloup, lequel a d’ailleurs beaucoup milité pour que je le remplace, j’ai accepté avec enthousiasme.

ENSP Arles
©ENSP Arles

Vous connaissiez donc bien ce type de fonction dans une école nationale, qu’est ce qui vous a attiré dans cette école-ci ?

Sa différence avec les autres, sa spécificité, son caractère unique, m’ont tout particulièrement intéressé. Comme beaucoup de gens j’ai, en amateur, pratiqué avec une certaine assiduité la photographie tout au long de ma vie et, peut-être pour cette raison, ai-je le désir de découvrir et d’interroger cet étrange médium, de réfléchir à son statut dans l’histoire des images. La photographie est un art, enseigné dans les écoles d’art, et pas seulement à Arles même si par définition cette école s’y consacre avec plus d’intensité que toutes les autres, mais pour autant, elle ne cesse pas d’être irréductible à une seule définition. S’installant sur tous les supports, elle a aussi partie liée avec les pratiques amateurs, le reportage, les documents officiels, les archives historiques, privées ou publiques, le journalisme, les médias, la pornographie…  elle part littéralement dans tous les sens d’une manière assez sidérante.

Quelles différences y a-t-il entre l’ENSP et les autres écoles d’art en France ?

Il y a une autre école nationale supérieure, l’école Louis Lumière, plus ancienne que celle d’Arles, mais ce n’est pas une école d’art – ce qui ne veut pas dire qu’elle interdit à ses étudiants de s’aventurer sur ce terrain là ! Elle dépend de l’éducation nationale et son orientation technique est plus marquée. L’école d’Arles est – je le répète ! – une école nationale supérieure d’art, la seule de sa catégorie mais dépendant comme toutes les autres de ce qui s’appelait hier la délégation aux arts plastiques du ministère de la culture, laquelle se retrouve aujourd’hui sous l’ombrelle de sa direction de la création.

Par rapport aux autres écoles d’art généralistes, le cursus est différent plus spécifiquement tourné vers la photographie, les images, fixes ou animées (car nous disposons d’un atelier vidéo). Le diplôme est également distinct. C’est un diplôme d’école alors que les autres écoles d’art, à l’exception des trois parisiennes, délivrent un diplôme national (le DNSEP), le même pour toutes ces écoles. Nous avons donc un statut particulier, d’ailleurs nous recrutons au niveau minimum Bac + 2 à la différence, encore une fois, des autres écoles qui recrutent immédiatement après le Bac.

Quelles différences y a-t-il entre l’ENSP et les autres écoles de photo, privées donc, en France ?

A vrai dire, je n’en sais trop rien, je ne les connais pas bien… Du fait de notre statut d’école publique, nationale et supérieure, nous devrions avoir une plus grande latitude et liberté pour aborder toutes les questions liées à la photographie et pas seulement un objectif étroitement professionnel – lequel est rarement d’ailleurs, contrairement à ce que l’impatience contemporaine pour des résultats immédiats martèle, le meilleur moyen de professionnaliser intelligemment les étudiants en leur donnant la possibilité d’évoluer, en les munissant d’un viatique pour la vie et pas seulement pour les trois années qui suivent la sortie de l’école.

C’est sans doute parce que nous pensons ainsi que vous retrouvez des anciens élèves de l’ENSP dans des secteurs socio-professionnels très différents. Certains sont devenus des artistes et, parmi eux, quelques uns sont bien connus, d’autres  se servent de ce qu’ils ont appris et réalisé à Arles pour avancer dans la vie. Vous pouvez alors les trouver dans l’audiovisuel, la communication, les secteurs du cinéma, des nouvelles technologies ou des nouveaux médias ; d’autres ont poursuivi leur études en abordant le médium sur un mode plus théorique ou méditatif, ils travaillent dans l’édition, sont conservateurs, écrivains, commissaires d’exposition, enseignants, responsables de structures artistiques…Même si personne ne les attend, ils trouvent généralement leur voie à travers un large éventail de métiers dans les année qui suivent leur sortie de l’école.

Vous ne les préparez pas seulement à être des artistes ou des artisans, c’est encore plus général que cela ?

Oui, c’est quand même une formation diplômante à bac+5 et, à ce niveau d’étude, surtout dans le domaine artistique, les étudiants au terme de leur parcours doivent avoir une vraie culture, une ouverture d’esprit et un certain nombre de cordes à leur arc. Je ne dis pas que ces cordes soient déjà prêtes à l’usage, il faut bien sûr qu’elles s’ajustent aux exigences de la demande – comme tel est le cas aujourd’hui pour pratiquement tous les métiers, mais comme les diplômé sortis de l’école disposent d’une base solide et relativement large, cet ajustement peut avoir lieu de différentes manières et dans différentes directions.

Les écoles privées préparent peut-être plus à être artisan photographe…

Encore une fois je n’en sais trop rien… il ne faut sans doute pas les mettre toutes dans le même panier. Certaines comme les Gobelins, pour autant que je puisse en juger, me paraissent faire un travail certes différent du nôtre mais doté d’une réelle efficacité dépassant le très court terme. Les obligations de résultat et les indices de performance qu’en singeant des modèles en vigueur dans certaines entreprise (pas toutes et pas forcément les plus astucieuses), on nous impose aujourd’hui me semblent en tout cas aller totalement à rebours des principes auxquels l’éducation artistique, mais pas seulement elle, devrait se conformer. Pour autant, j’estime que les écoles d’art doivent, comme toute institution publique, rendre compte de l’argent que leur accorde la collectivité –  mais encore faut-il s’entendre préalablement sur ce que, d’une manière générale, éducation veut dire, et, dans un registre plus restreint, ce qu’on attend de l’éducation dispensée par les écoles d’art. Je ne suis pas certain que nous partagions tous les mêmes vues sur ces points.

Photographie Carole Liogier
©Carole Liogier, En Ayacucho, Pérou 2006

Que veut dire pour vous « former un artiste » ?

Former un artiste signifie aider quelqu’un qui, ayant déjà pris lui-même la décision de devenir un artiste, a besoin de trouver un contexte favorable à la réalisation de cette forte ambition. Si cette décision n’existe pas au départ, la chance d’arriver au port est assez faible. Cela dit, cette décision est une condition nécessaire mais elle n’est pas nécessairement suffisante.

A partir d’elle, tout le travail consiste d’abord à faire comprendre et admettre qu’il y a, dès le départ, des médiations techniques supposant un apprentissage parfois fastidieux – c’est particulièrement vrai en photographie ; qu’il existe une histoire du médium et une tradition artistique dont il faut se préoccuper et au sein de laquelle il est utile de trouver des modèles, des référents, des proches en quelque sorte ; et qu’il existe au-delà de la seule photographie, un champ plus vaste, celui de l’art – des arts – dans lequel il est indispensable de s’aventurer. Dans l’ordre pédagogique, le travail des enseignants avec chaque étudiant consiste à favoriser chez lui une prise de conscience progressive de ses propres qualités, de son mode propre d’expression, du meilleur terrain d’attaque, autrement dit d’aider chacun d’entre eux à trouver sa voie, à s’orienter au sein de l’immensité des possibles qui s’offre à eux C’est difficile et souvent douloureux. La bibliothèque de l’ENSP qui comporte 13.000 ouvrages dont la plus grande part est composée de livres de photographie n’est pas simplement un endroit réjouissant pour les chercheurs – même si elle est aussi cela. Elle est un point de passage privilégié entre le dehors et le dedans, le présent et le passé. Elle est un des outils essentiels de la formation dont il faut souvent convaincre les étudiants qu’à l’âge du tout Internet, il n’est pas seulement – en tout cas pas encore – une relique du passé. Sur les rayons de cette bibliothèque, ce sont des fragments de cartes qui sont à la disposition de celui qui cherche et travaille. A partir de ces fragments, il doit apprendre à faire surgir des constellations et des archipels, grâce auxquels son jugement personnel s’affine et s’affirme, dans lesquels il repère des sentiers et des pistes qu’il pourra emprunter.

Que peut être l’influence d’un directeur d’école sur le contenu pédagogique ?

Le directeur d’une école d’art ne peut rien faire si un certain nombre de conditions ne sont pas réunies. La première requiert qu’il dispose d’une équipe pédagogique solide et que chaque élément de cette équipe apporte à l’ensemble quelque chose d’unique. Les artistes doivent y être majoritaires car ils sont les vecteurs privilégiés de la transmission. Plus ces artistes sont cultivés, plus leur impact pédagogique est fort. La deuxième exige que le désir continue d’habiter cette équipe. Rien de plus mortifère qu’une école d’art dans lequel le désir n’est plus perceptible. La troisième impose que les étudiants recrutés ne déçoivent pas les attentes et qu’eux aussi soient portés par un véritable désir lorsqu’ils entrent dans l’école. La quatrième et dernière prescrit qu’entre le directeur et son équipe quelque chose passe qui ne relève pas simplement de l’autorité, de la bonne gestion, de la courtoisie des uns et des autres ou de la coexistence pacifique mais plus décisivement d’une forme de complicité intellectuelle et artistique rétive, n’en déplaise aux inventeurs d’indicateurs de  performance, à toute espèce d’appréciation quantifiée. Ce n’est pas vraiment le fluide de Messmer mais l’intuition, la confiance, la sensibilité et peut-être même la croyance y ont leur part. Si ces quatre conditions sont réunies, tout devient possible et l’influence du directeur peut jouer à plein, y compris sur les contenus pédagogiques, dès lors qu’il n’en abuse pas, qu’il ne dissimule pas et qu’il n’impose pas. Comme avec son équipe administrative, le directeur doit, avec son équipe pédagogique, maintenir en permanence ouverte les lignes de dialogue – ce qui ne remet en question ni l’autorité dont il dispose, ni la fermeté dont il peut faire preuve car, contrairement à ce qu’on croit trop souvent, les uns comme les autres attendent en fait qu’il occupe pleinement la place qui lui a été octroyée. C’est donc à lui d’anticiper, de réfléchir à la manière dont les choses doivent évoluer pour que l’établissement se maintienne au niveau requis et affronter ce qui vient ou pourrait venir. Une équipe qui répond positivement lorsqu’elle est sollicitée par son directeur, qui a envie d’inventer et de faire plus ou autrement que ce qu’elle a l’habitude de faire, voilà ce qui est vraiment nécessaire à une bonne école. Donc, le rôle du directeur n’est jamais négligeable mais, dans l’ordre pédagogique, il ne peut être efficient que si ses avancées sont incitatives, découlent d’une analyse concrète de la situation concrète, s’expriment diplomatiquement et laissent le temps nécessaire à l’assimilation.

Depuis sept ans, vous trouvez que cette alchimie a bien fonctionné à l’ENSP ?

Oui, ça se passe très bien, j’aime beaucoup cette école. Évidemment pour que ça fonctionne, il faut beaucoup travailler. Le poste de directeur est terriblement prenant, il faut  penser tout le temps à l’institution et à son devenir, y compris pendant les vacances ! Il faut être constamment attentif à tout ce qui se passe, y compris à ce qu’on ne vous dit pas. Ce sont des métiers qui usent ! Cette raison à elle seule suffit à justifier qu’on puisse vouloir s’arrêter lorsqu’on juge qu’il est temps ; il arrive un moment où il faut se dire qu’on a donné tout ce qu’on avait à donner.

Vous vous sentez proche de ce moment là ?

Tout à fait. J’estime que j’ai fait ce que j’avais à faire et puis j’ai d’autres envies et désirs en attente.

Vous avez la sensation d’avoir fait évoluer l’école ?

Oui, je crois que nous avons fait vraiment beaucoup de choses – je dis nous parce que sans l’accord, l’approbation et le soutien de ceux avec qui on travaille on ne peut rien entreprendre. L’ENSP s’est ouverte beaucoup plus largement sur l’Europe et le reste du monde, elle a renouvelé et modernisé les équipements techniques de ses ateliers, elle a procédé à quelques recrutements bienvenus ; nous avons développé une politique d’expositions qui a permis de montrer le travail de nos étudiants et anciens étudiants dans divers endroits, en France et à l’étranger ; nous avons créé des publications – la revue « Inframince », les collections « Anticaméra » et « Regards croisés » ; nous avons, non sans quelques difficultés, répondu aux exigences du « processus de Bologne » et sommes en train de préparer l’évaluation dont nous espérons qu’elle permettra l’homologation du diplôme au grade de master ; nous avons créé un secteur de formation professionnelle continue qui s’ajoute aux « cours du soir » et, par rapport à eux, pose des problèmes autrement complexes ; nous avons aussi repoussé les murs en obtenant du plan de relance de l’Etat les sommes nécessaires pour restaurer et investir un bâtiment mitoyen de l’école… j’oublie sans doute d’autres transformations et mutations mais il en est une, en tout cas, qui doit être soulignée : le reclassement de l’ensemble du personnel de l’école sur de nouvelles grilles plus avantageuses que les anciennes. Il est difficile de travailler en bonne entente avec des gens dont on sait qu’ils ne sont pas rémunérés comme ils devraient l’être et, si on ne travaille pas en bonne entente avec eux, tout va de travers.

Vos étudiants sont sollicités, encouragés à aller voir des galeries, pour exposer ?

Oui et non… le temps de l’école ne doit pas être confondu avec celui de la vie professionnelle même s’il doit y préparer. Nous essayons par contre de leur faire prendre la mesure de ce que peuvent être une exposition et une publication – y compris sur Internet. C’est ainsi que nous nous efforçons de trouver des lieux où nos anciens étudiants récemment diplômés peuvent montrer le meilleur de leur travail. Ce peut être le FRAC de la Région Provence Alpes Côte d’Azur, la bibliothèque municipale de la Part Dieu à Lyon, l’IMEC à Caen, L’International –Center of Photography (ICP) de New York, le « Mois de l’image » à Ho Chi Minh Ville, le festival « Mirafoto » à Lima, la Villa Médicis à Rome, bientôt le FOAM Museum d’Amsterdam… Il nous semble que nous sommes davantage dans notre rôle en faisant cela qu’en leur donnant des recettes pour se faire adopter par une galerie – ce qui reviendrait aussi à prendre les galeristes pour des imbéciles.

Mais vous les préparez à cette collaboration avec les galeries ?

Qu’est-ce que cela voudrait dire ? Nous leur apprenons à présenter leur travail devant des tiers, photographes, artistes, critiques de photographie, historiens d’art, commissaires d’expositions, éditeurs…et parfois galeristes ou directeurs de structure artistique. Mais la relation entre un galeriste et un artiste est d’abord une affaire personnelle qui suppose que l’artiste sache clairement où il en est. Or, nous avons affaire à des étudiants qui, de plus, ne deviendront pas tous artistes, loin s’en faut. Nous essayons plutôt de les faire travailler dans les conditions de la commande et de les mettre ainsi dans de véritables situations de travail. C’est le rôle des stages qu’ils effectuent dans des entreprises, institutions, associations diverses. Là, on leur demande un rendu et ils sont confrontés à un client, ce qui suppose une délicate négociation sur les droits. Nous les suivons et les appuyons dans de tels contextes mais ils sont en première ligne et ils découvrent que les clients peuvent être de nature très diverse, qu’il faut trouver un compromis avec eux, qu’on peut parfois leur faire comprendre que les photographies pourraient être différentes de celles auxquelles ils songent. Il me semble que, ce faisant, nous sommes dans notre rôle, comme lorsque nous préparons pour eux le terrain pour une exposition de leurs travaux hors les murs.

Quel contact allez-vous garder dans le futur, lors de votre retraite, avec la photographie ou avec l’école ? Vous avez envie de garder un rôle ?

Je vais, à coup sûr, continuer de m’intéresser à la photographie, en historien et en praticien amateur, je n’ose pas dire en théoricien même si ce qui se dit à cet endroit m’attire. Dans quelles formes ? J’ai le temps d’y penser ! Garder un contact avec l’école, de manière directe, c’est peu probable. Quand on part, on part pour de bon et il faut laisser la place nette pour le successeur. J’espère seulement qu’il aura les qualités, l’énergie et le désir et requis pour prendre en main et conduire plus loin cette belle institution. Mais cela ne dépend  ni de moi, ni de l’équipe pédagogique, ce qui est d’ailleurs curieux à un moment où on parle tant de l’autonomie des établissements d’enseignement supérieur.  Quant à garder un rôle, ça ne m’obsède pas. En prendre un qui me conviendrait si un jour l’occasion se présente et que j’en éprouve le désir, pourquoi pas… ce serait absurde de dire non par principe.

Interview réalisée par RD & MF