Olivier Roller, Une image du pouvoir

Olivier Roller est un photographe spécialisé dans les portraits pour la presse. Parallèlement à ses travaux de commandes, il va réaliser pendant plusieurs années un projet personnel sur les hommes et le pouvoir

portrait1Olivier Roller et Daniel Cohn Bendit

Olivier Roller est un photographe spécialisé dans les portraits pour la presse. Parallèlement à ses travaux de commandes, il va réaliser pendant plusieurs années un projet personnel sur les hommes et le pouvoir, ou comment désacraliser notre image de ceux qui nous dirigent, nous façonnent, nous fascinent… Nous l’avons rencontré le jour de sa séance photo avec Daniel Cohn-Bendit, entre performance de photographe et lutte de personnage politique.

“J’ai très vite pensé que le portrait dans la photographie est une question de pouvoir.”

Photographie Olivier Roller
Daniel Robert / Pouvoir publicitaire

Comment décririez-vous votre travail de portraitiste ?

Ce qui m’intéresse dans la photographie c’est « d’enlever » : jusqu’où peut-on enlever des choses, et flirter avec la frontière de l’ennui. L’ennui m’intéresse et je pense qu’il y a quelque chose à travailler à partir de ça. Un cinéaste que j’aime beaucoup est Robert Bresson, il disait cette phrase très belle : « soit sûr d’avoir épuisé ce qui se communique par l’immobilité et le silence ». Aujourd’hui à la radio, lorsqu’il se fait un silence prolongé, c’est une catastrophe. Dans les films de Bresson, la caméra ne bouge pas et les gens prennent leur temps, bougent et parlent doucement. C’est quelque chose qu’il est bon de retrouver.
Avec la technologie, même si je la trouve très utile, l’histoire s’est accélérée terriblement. Tout est en direct et il y a tous les jours de nouveaux évènements. Du coup on ne prend plus le temps de s’arrêter sur les choses. Une étude est sortie récemment sur les modes d’information, et de plus en plus de gens s’informent via internet. Par contre si on compare quelqu’un qui aurait lu un journal papier, et le même journal sur internet, celui qui aura lu l’édition papier aura retenu plus de choses.

Mes portraits, ce sont toujours des gens seuls et photographiés de près. Je fais des photos en commande, souvent pour la presse qui me demande d’aller photographier des gens. Une fois la photo publiée, elle m’appartient, je peux la revendre ou l’exposer, je peux en faire ce que je veux. De plus en plus, et particulièrement depuis deux ans, je fais des photographies pour moi. Je suis un projet de livre et d’exposition. C’est une démarche qui est très proche, souvent je photographie les même gens, mais ça change beaucoup de choses. Comme ce n’est pas pour un support presse, les gens ont une autre approche, ils sont aussi plus détendus.

Photographie Olivier Roller
Benoit Devarrieux / Pouvoir publicitaire

Comment avez-vous eu cette idée de faire une série sur les hommes et le pouvoir ?

Pour beaucoup de gens, le pouvoir est nécessairement désincarné et loin d’eux. Ce n’est pas vrai, le pouvoir ce sont des gens avec leurs faiblesses, des gens ordinaires aussi. Je trouvais intéressant de montrer qui a le pouvoir en France au début du XXIème siècle, de façon très froide. Il y a donc un constat objectif, un ministre a plus de pouvoir qu’un boucher, mais c’est aussi ma façon à moi de voir le pouvoir. Je ne suis pas un universitaire, donc j’ai le droit de dire que ces gens là, précisément, me font fantasmer. Il y a quelque chose que je trouve étonnant dans ce qu’ils représentent et je veux les photographier.
Ça fait déjà un an et demi que je travaille sur cette série, et je présente les hommes du pouvoir politique, les publicitaires, et le pouvoir médiatique. Je compte ensuite me pencher sur les conseillers et les patrons de l’économie.
L’idée est d’aborder comme cela tous les réseaux du pouvoir, parce que c’est trop facile de dire qu’on ne sait pas qui ils sont. Il faut être face à eux. J’ai cette envie de faire un jour une exposition avec sur les murs de grandes successions de portraits de ces hommes et femmes de pouvoir, pour montrer à tous ceux qui les voient de près que « ce n’est pas si grave finalement ».

Photographie Olivier Roller

“Nous retenons plus une image fixe qu’une séquence animée.”

Photographie Olivier Roller
Rachida Dati / 9h24 – 9h29

A côté de cela, j’ai très vite pensé que le portrait dans la photographie est une question de pouvoir. Deux personnes sont en jeu, le photographe et le photographié, et que c’est à moi, photographe, d’emmener le photographié vers ce que je veux. Je ne sais pas ce que je veux, mais je sais ce que je ne veux pas. Je ne veux pas qu’il me sourie, et qu’il me fasse « son show ». Je veux pouvoir travailler sur le corps et qu’on puisse le tourner un peu. Du coup, il faut que je prenne le pouvoir. Je me suis rendu compte que ça marchait d’autant mieux que les gens en face de moi voulaient m’opposer des choses. Ces gens s’en fichent pas mal de moi, pour eux cette séance photo n’est qu’une outil de communication, il faut que tout soit bien et que ça leur serve.
Je suis obligé d’insister pour m’écarter de leurs volontés. Là nous venons juste de sortir d’une séance avec Cohn-Bendit, et c’était presque insupportable à quel point il fallait systématiquement le pousser à ne pas sourire, à ne pas ressembler à ce que les gens doivent retrouver dans son personnage politique. Je n’ai pas lâché mais ça a failli être un échec.
La séance photo étant un lieu de pouvoir, j’ai essayé de voir de façon plus large ce qu’est le pouvoir.

Finalement de près comme de loin, la photographie a un rapport avec le pouvoir. Qu’on soit dans une école historique façon Cartier-Bresson, où la photo est prise à un endroit et un moment très précis sinon elle est ratée ; ou comme Depardon qui étale cet instant pour le faire devenir un moment, et réussit à se placer dans une situation où ce moment existe. Dans les deux cas il y a un travail du photographe. Une des ses missions, c’est d’être tourné vers les autres. La photographie doit servir à quelque chose, ce n’est pas juste faire de jolis paysages, pas juste de l’illustration. La photographie permet aussi de décrire le monde dans lequel nous vivons, de porter des jugements et de faire réfléchir les gens. Lorsque je regarde les informations au journal télévisé, à la fin je ne me souviens de rien. Par contre, si je regarde une toute petite photo extrêmement frappante, elle peut me marquer pendant des semaines. Nous retenons plus une image fixe qu’une séquence animée.

Photographie Olivier Roller
Gerard Gross / Pouvoir publicitaire

Quel sentiment voulez-vous voir paraitre lorsque les gens découvrent vos portraits ?

Concernant les gens que je photographie, leur réaction je m’en fiche. Il faut savoir quelle est la place du photographe : je suis là pour faire des photos, c’est mon travail, ce projet est mon ambition. Ça ne m’intéresse pas de savoir s’ils sont contents ou mécontents. La seule chose qui compte c’est l’impression pour moi que ce que j’ai fait est juste.
Ce que je recherche dans la réaction du public, même si bien sûr ils font eux aussi ce qu’ils veulent, c’est que ces portraits les titillent. On montre beaucoup ces hommes et ces femmes de pouvoir toujours de la même manière, autour de leur propre communication. J’essaye de montrer autre chose, quelque chose de plus bestial. On ne peut pas arriver à un aussi haut niveau de pouvoir sans tuer symboliquement des gens. Ces hommes de pouvoir savent comment écraser l’autre et ne pas se faire écraser. C’est un travail très violent, et il se trouve que ce sont ces gens là qui décident pour nous toute notre vie. L’idéal pour moi, serait donc que ces portraits incitent le public à réfléchir et à regarder les choses différemment.

Photographie Olivier Roller
Roseline Bachelot / 17h08 – 17h12

Avec ces gens là particulièrement, comment se passe la direction d’acteurs pendant la séance ?

C’est très juste ce que vous dites, c’est de la direction d’acteurs. J’ai souvent parlé avec des cinéastes de notre travail presque commun, et je crois que nous dirigeons tous des comédiens.

Je n’ai pas une idée préconçue de ma séance, je ne sais pas exactement où je veux aller, donc j’attends de ces gens qu’ils soient obéissants. Je veux qu’ils se rendent disponibles, qu’ils réagissent positivement à mes instructions. Nous essayons plusieurs choses, tout ne marche pas, mais je veux pouvoir me servir d’eux comme de la pâte à modeler. Je ne vais ni pour, ni contre eux, c’est juste pour pouvoir travailler. Lorsqu’on fonctionne comme cela, nous trouvons ensemble quelque chose.

“Ces gens de pouvoir, quelque soit leur parti politique, ont tous un trait commun : le métier, la fonction, va transformer l’homme.”

Photographie Olivier Roller
Jean-Pierre Jouyet / 10h03 – 10h15

Les séances durent entre 4 minutes et 1 heure. Sous chaque photo je marque dans les crédits le temps qui m’a été octroyé pour faire ma séance. Pour les hommes politiques la moyenne est de 5 minutes. Ça m’oblige à être très performant, même si je n’aime pas ce mot. Donc la séance doit être hyper efficace, on ne perd pas de temps en présentations. Les premiers mots sont : « mettez vous là », « mettez vous comme ça » et c’est parti, on shoote.
Il faut vraiment faire de mes contraintes, des avantages. Peut-être que j’arriverais à des choses qui me plaisent moins si j’avais deux heures… J’aime bien ne pas connaître les gens et être face d’abord à une image.
Avec aussi peu de temps, je fais ce que je peux, avec le personnage en face de moi mais aussi avec moi-même. Dans le portrait, si on échoue c’est de notre faute, c’est à nous de diriger le sujet. Il y a toujours un moyen de réussir. A la sortie de cette séance avec Cohn-Bendit, je suis vraiment furieux contre moi-même, je ne sais pas ce que j’aurais pu faire d’autre… C’était vraiment très difficile, à cause du temps, à cause de l’homme qui n’a vraiment pas été sympa… Ce n’était pas une bonne journée pour lui, il n’avait pas envie de ce que je voulais. Il ne voulait pas jouer le jeu.

Photographie Olivier Roller
Jean-François Kahn / Pouvoir médiatique

Comment faites-vous votre sélection des photos ?

Si la séance dure 8 minutes, j’ai fait environ 70 photos. Sur ces 70 je vais en garder une vingtaine, les autres vont définitivement à la poubelle, elles n’existent plus. Pour les 20 qui restent, je les reprends, je les ouvre chaque jour, chaque semaine, jusqu’à ce que le choix se restreigne à une seule, avec le temps. Lorsqu’on choisi les photos trop vite, le risque est de trop se souvenir de ce qu’on vient de vivre, par exemple un fou-rire qui nous a plu et qui nous inciterait à retenir cette photo alors que les gens qui n’ont pas vécu ce fou-rire ne vont pas apprécier la photo. Avec le temps, on est de plus en plus face à la réalité.

Dans l’ensemble, le choix se fait assez simplement. Il n’y a pas besoin d’avoir dix photos moyennes, une seule très bonne suffit. En général lors de la sélection j’arrive très vite à deux ou trois photos à départager.

Pour Cohn-Bendit, la sélection va être plus dure ?

Oui, il y aura deux sélections pour ce portrait. Mais à la fin j’arriverai quand même à une conviction.
Une minute avant la fin de la séance, j’ai fini par faire une photo de lui et de moi, et en la regardant à l’instant sur l’écran, j’ai l’impression qu’elle est bien… C’est peut-être celle là que je vais garder.

Photographie Olivier Roller
Bernard Kouchner / 14h09 -14h15

Que pensez-vous du portrait officiel de Nicolas Sarkozy ?

Lorsque cette photo est parue, Libération m’a demandé de réagir sur ce portrait officiel. Je n’avais pas encore vu la photo, ils m’ont appelé un matin pour me demander une interview en tant que photographe, et mes réactions à chaud sur cette nouvelle image de la république. J’ai donc essayé de décrire ce que je voyais, en me mettant bien sûr à la place du photographe (Philippe Warrin ndlr). En connaissant un peu ce milieu, je pouvais deviner quelles avaient été ses contraintes par rapport à l’Élysée, et comment la séance avait dû se passer. Je pouvais donc expliquer pourquoi la photo ressemblait à ça.

Ce qui était étonnant, c’est que j’ai reçu pendant un mois, des dizaines de messages de gens qui me félicitaient de ces explications et d’autres qui m’insultaient en m’accusant de ne pas aimer le portrait du Président. J’ai eu des réponses assez violentes, alors que je ne faisais qu’essayer d’expliquer ma vision du portrait et le déroulement du shooting. J’ai même eu des messages de photographes américains qui me disaient que je ne devais pas dire du mal de mes collègues, étant tous dans le même business, et que cela exigeait une sorte de camaraderie !

En soit je ne connais pas Warrin, son travail ne m’intéresse pas mais ce n’est pas pour ça que ce n’est pas un bon photographe. Sa photo est techniquement réussie. Le problème c’est que tous les précédents présidents faisaient appel à des photographes reconnus, artistes, et que là Sarkozy a fait appel à un photographe people. Sur le site de Warrin au moment où la photo officielle est parue – et depuis ça a changé bien sûr – il n’y avait que des filles en maillot de bain ! C’est très bien de faire ça, je ne juge pas, mais il y a une évolution notable.

Photographie Olivier Roller
Marie-Luce Penchard / 17h10 – 17h28

Comment présentez-vous se projet aux gens que vous voulez photographier, pour qu’ils acceptent ?

Il y a deux cas de figure : il y a les politiques, souvent des ministres, extrêmement demandés, et pas du tout intéressés par la culture. Pour eux la photographie leur sert seulement à les aider dans leur travail de communication. Du coup je ne peux pas leur expliquer mon projet, essayer de les séduire, ils s’en foutent. Ces gens là, je les photographie par l’intermédiaire de journaux qui aiment mon travail, Le Monde, Libération, Beaux Arts Magazine etc. Quand ils ont des gens comme eux à photographier, ils m’appellent.

Pour les publicitaires c’est différent : la première étape a été de faire une liste des personnes influentes, ceux qui ont fait ce qu’on a dans la tête aujourd’hui avec la société de consommation.
Avec eux c’est la première fois que j’ai été parfaitement honnête, je leur ai envoyé un mail, en expliquant mon projet, en les redirigeant vers mon site internet, et en leur disant de m’appeler. Je me suis engagé à limiter la diffusion de ces photographies à un cadre artistique personnel, et pas reproduit dans la presse. A part deux ou trois, en voyant les photos, ils ont tous acceptés ! Je trouve ça relativement courageux de leur part, et ce n’est pas dénué de sens.

Photographie Olivier Roller
Christophe Pinget / Pouvoir publicitaire

En général pour vos portraits, vous faites signer une décharge de droits ?

Je n’ai jamais rien fait signer comme papiers concernant les droits, et pourtant je n’ai jamais été embêté avec ça. Peut-être qu’un jour j’aurais des soucis, mais je trouve important que les gens acceptent de laisser le droit de leur image, lorsque l’expérience que nous avons vécu ensemble est de l’ordre du vécu commun. Ce n’est pas du contractuel.

Même pour cette série sur les hommes de pouvoir, vous ne faites rien signer ?

Non. Et puis j’ai cru comprendre que juridiquement, même si les gens signent un papier, il reste révocable à tout moment. Quelqu’un peut dire au bout de six ans : « Stop, je n’ai plus envie qu’on montre cette photo ». Ce qui me sauve dans cette série, c’est que les hommes de pouvoir ont pour beaucoup une image publique, et les spécialistes du droit à l’image disent que leur droit à l’image est restreint en quelque sorte. A partir du moment où le personnage est montré seul, il n’y a pas de problème. C’est le droit à l’information du public qui va l’emporter sur leur « bien-être » personnel. Si ça ne porte pas préjudice, ça reste une photo…

Vous estimez que vous avez encore besoin de combien de temps pour finir ce projet ?

Ça fait un an et demi que j’ai commencé et je pense qu’il y a encore deux ou trois ans de travail. C’est assez long à préparer, ce sont des gens compliqué à avoir, et ça fait un projet assez lourd à gérer.

Le but final de cette série « Une image du pouvoir » ?

Je voudrais en faire un livre et une expo. C’est vraiment dans mon imagination, très concret, un grand lieu avec une succession de grands portraits : « Des bandes de pouvoirs ». Des publicitaires, des ministres, des conseillers… Je voudrais que le public soit écrasé par les photos, qu’ils en aient presque marre, mais qu’en même temps ils puissent se dire « C’est donc ça le pouvoir ?! »

Propos recueillis par LG & RD.
ndlr : certaines questions, écrites dans un second temps, sont librement inspirées de la discussion et des réponses obtenues lors de l’interview.

le site du photographe Oliver Roller

son agent Olivier Ripoll