Nicolas Quinette, Benares, La vie est courte et la mort dure longtemps…

Représenter la mort. Ambitieux en photographie, ce thème interroge personnellement Nicolas Quinette. Benares au Nord de l’Inde, est la ville sacrée où les Hindous viennent mourir pour l’accès à la vie éternelle. C’est dans cette croyance que le photographe va traiter le sujet de la mort qui s’y trouve paradoxalement proche de la vie.

Représenter la mort. Ambitieux en photographie, ce thème interroge personnellement Nicolas Quinette. Benares au Nord de l’Inde, est la ville sacrée où les Hindous viennent mourir pour l’accès à la vie éternelle. C’est dans cette croyance que le photographe va traiter le sujet de la mort qui s’y trouve paradoxalement proche de la vie.

« La vie est courte et la mort dure longtemps…. »……. Pourquoi ce choix ?

Ce titre ou cette phrase de part sa simplicité et sa naïveté pourrait tout autant sortir de la bouche d’un enfant, être extraite d’un verset de la bible ou d’une sentence lâchée par un maître zen. Dire de la vie qu’elle est courte et de la mort qu’elle dure longtemps, c’est mettre ces 2 concepts sur un même plan que des évènements anecdotiques et banals du quotidien et du coup alléger des expressions chargées de significations et de connotations vertigineuses, écrasantes, intimidantes. Ça désacralise la mort, ça la rend fréquentable…..

D’autre part, ce titre-phrase dit ou sous-entend que celui qui établit un lien avec la mort ou s’en approche se trouve nécessairement renvoyé à la vie, comme si la vie et la mort ne faisaient qu’une.

Et à Bénarès, traîner autour de la mort, la photographier répondait à un besoin viscéral d’être tout contre elle et totalement pris par les sensations et les émotions générées à son contact, de façon à être renvoyé radicalement à moi-même, à mes instincts, à mes failles, à mes blessures, bref à ma réalité intime.

De la mort elle-même, je n’ai strictement rien à dire et la fréquenter et la photographier ne me l’a pas rendue plus saisissable, ni pénétrable. Je peux même dire après coup que ma fréquentation de la mort a surtout mis en branle un monde intime et violemment vivant que je tente de rendre photographiquement.

On sent que tu rentres dans le corps de tes sujets, ou que tu te les appropries, ou que tu les emmènes au-delà de la vie…

Il s’agit, et c’est un des enjeux de la photographie telle que je la pratique, de rendre visuellement présent, ce qui est là, en nous, et pas visible….. Faire émerger, ramener à la surface visible ce que je ne sais pas vraiment nommer, ce sur quoi je n’ai pas vraiment de maîtrise et que je ressens comme des forces et des énergies au travail……. J’essaye finalement d’être au plus près d’une réalité que je pressens; celle de l’être humain livré à la vie, assailli, pénétré, traversé par des forces de vie qui le chargent en énergie vitale autant qu’elles le détruisent….Et quand je photographie autour de moi, je tente de rendre la vie telle que je la sens affluer en moi, la vie telle qu’elle me porte, me fait et me défait….

Alors pourquoi tant d’angoisse ?

Les photos sont chargées de ce que j’y mets volontairement ou involontairement et c’est vrai qu’il y a de l’angoisse, une angoisse qui avant d’être sur les photos est en moi viscéralement, indissociable de ce que je suis…..

Alors je ne me pose pas la question « Pourquoi tant d’angoisse en moi ? »

L’angoisse est là et je dois faire avec, et autant que possible, être en lien avec un phénomène psychique (l’angoisse) aussi trouble que puissant, aussi fertile que destructeur…..L’angoisse est le contraire de la mort, elle est du côté de la vie brute et peut tout à fait me dévaster, me balayer (si elle se retourne contre moi) avec ce qu’elle génère de force, de puissance et de violence impulsive. Des impulsions qui me poussent à côtoyer la mort et pratiquer la destruction pour me sentir en vie, pour me sentir exister….. Photographier l’objet de mes angoisses me permet d’approcher ce processus, de le reconnaître et de m’appuyer sur lui pour continuer de tenir debout et d’avancer….

Pourquoi le sujet de la mort ?

Comme je l’ai dit ou insinuer plus haut, m’intéresse dans le fait de photographier la mort ce que ça déclenche, provoque et ouvre en moi…..

A Manikarnika, sur le champ des crémations, là où les familles installent leurs morts sur des bûchers, il n’y a rien de mortifère, de morbide, de négatif. On est de plein pied dans la vie, comme si avec la présence de la mort s’ouvrait (en moi) une dimension….. Psychiquement et physiquement…. Le mort est là, opaque, immobile comme la pierre, raide comme le bois, silencieux comme le vide, totalement parti, disparu et pourtant là de toute sa présence. Il n’existe pas avec des gestes, des mouvements, mais il est là de toute sa réalité de mort, dans la vie, et je suis à côté de lui dans la même vie et pas dans le même état….. Je suis dans l’existence, il est dans la mort et entre nous il y a la vie qui nous lie et nous sépare irrémédiablement, qui nous met à distance l’un de l’autre et maintient un écart infranchissable.

Il y a entre moi et le mort un écart infranchissable, énigmatique et en même temps d’une évidence et d’une simplicité qui ne supporte que le silence….

Je crois que j’essaye d’être dans cet écart quand je photographie……..

Et as-tu travaillé sur le thème de la mort à Bénarès seulement ?

Bénarès est le seul lieu de ma connaissance, qui donne à la mort une telle présence et une telle visibilité; le seul lieu qui mêle à ce point la vie et la mort. Sur n’importe quel trottoir, la mort et la vie sont côte à côte, à égalité, en toute simplicité. Dés mon premier séjour en Inde, à 17 ans, s’instaure une relation particulière à cette ville, faîte de fascination, d’attraction…… Au fil de mes errances, Bénarès va devenir la ville du bout de la route, la dernière ville du voyage, celle dans laquelle je tombais, celle dans laquelle je m’ échouais, la ville d’ où je ne repartais pas. (La photographie n’avait aucune place dans ma vie durant ces années d’errance.)

Donc photographier Bénarès signifiait revenir m’immerger là où j’ avais vécu des expériences très intimes et très fortes, pas toujours digérées, pour d’ une certaine manière, les prolonger, les poursuivre au moyen de la photographie……. Et assumer mon besoin d’approcher l’être humain au travers de sa fragilité, de sa précarité et de sa destruction.

Il y a très peu de distinction entre toi et ton travail…

Je ne sais pas d’ où viennent mes images photographiques et comment les qualifier (rêves ? délires ? phantasmes ?) et constate qu’elles surgissent de manière très instinctives, comme des signes et des manifestations brutes de ce qui se joue en moi, de ce qui se joue entre moi et le monde. Photographier Bénarès est une manière de faire remonter et d’ extérioriser des tensions, des silences, des peurs et des douleurs que je porte en moi comme on porte ses morts et qui imprègnent et travaillent la matière photographique autant qu’elles me travaillent au corps……

Souvent mes photos m’apparaissent comme des énigmes. Elles me touchent autant qu’elles me troublent, me remuent autant qu’elles me questionnent.

Il s’agit d’aller où je dois aller, sans comprendre ce qui m’ y pousse et sans savoir où je vais, d’approcher et de faire face à ce que je ne connais pas, pour le photographier dans une sorte de perte de contrôle……..

Mes photos sont des questions qui naissent et s’inventent dans la nécessité.

Les personnages sur les photographies. Comment les approches-tu ?

C’est assez mystérieux. Il s’agit d’être dans un rapport qui brouille les rôles et n’oppose plus systématiquement le photographe actif et dominateur au photographié passif et soumis, le photographe qui contrôle et décide au photographié qui subit….. Ne plus savoir comment et où me situer par rapport à celui que je photographie pour me déstabiliser et ne pas toujours en référer à mon intelligence ou à mes yeux pour faire la photo……. Parmi mes images, celles qui me touchent sont souvent réalisées  dans un état d’ inconscience, d’ aveuglement, comme si je ne décidais plus, comme si j’ étais transmetteur, et traversé par des forces totalement au-delà de moi…… Je dis cela et en même temps tu peux constater que les hommes tels que je les représente et d’ où qu’ ils soient (Afrique, Asie, Europe) semblent habités par des énergies communes et issus d’ un même monde : le mien.

Tu as cité la bible tout à l’heure, et tu viens d’en référer à des forces qui sont hors de toi, « au-delà ». Y a-t-il un lien ?

Les textes bibliques que j’ai lus sont magnifiques, mais je ne les « prends » pas pour des réponses ou des solutions……..

Cherches-tu des réponses ailleurs, dans ton travail ?

J’ai noté une phrase de Christian Caujolle qui exprime l’image photographique telle que je la vis et la ressens : « L’image fait semblant de me guider vers le monde, de me le révéler alors qu’il se dérobe et qu’elle le dissimule. »

La technique que tu utilises reflète un peu ton discours ? Le grain, le flou, le N&B…

Photographier le monde n’est pas photocopier le monde, et les matières et techniques avec lesquelles je travaille contredisent complètement l’idée selon laquelle une bonne photo se doit d’être la copie de ce qu’elle représente. Souvent je vais même à rebours de cette idée de ressemblance…….Une bonne photo est celle qui s’invente et réinvente radicalement l’être photographié.

A ton avis, comment les spectateurs peuvent percevoir tes photographies ?

Si je montre des photographies, c’est avec l’intention de toucher le spectateur le plus directement, d’ où qu’il vienne et quelque soit son âge.

La photo doit venir à lui, lui rentrer dedans et déclencher une réaction, une sensation physique de l’ordre de la secousse, du dérangement…… Ensuite que ça s’exprime en antipathie ou sympathie pour ce que je fais, c’est une autre histoire……..

Aurais-tu une anecdote de Bénarès ?

J’ ai vécu en 2008 ce que je vais te raconter et cette histoire parle vraiment du quotidien de Bénarès qui met tout sur un même plan, sur un même trottoir, enchevêtré : l’ humanité, l’animalité, la vie, la mort, le banal, le surnaturel, le divin……..

Donc, un matin, au petit jour, dans une venelle du quartier musulman quasiment désert à cette heure là, un singe bien bâti et comme tombé du ciel, s’écrase à mes pieds, lourdement. Je comprends à l’odeur de brûlé et à l’agitation des fils électriques, une dizaine de mètres au-dessus de moi que l’animal s’est électrocuté. J’ai alors à peine le temps de me pencher sur la pauvre bête en compagnie d’un passant indien, lui-même plein de compassion (l’hindouisme vénère le singe et le considère comme un animal sacré) qu’un vacarme indescriptible se propage au-dessus et tout autour de nous. Une trentaine de singes sûrs et certains de notre responsabilité dans l’accident qui a frappé un des leurs, nous cernent au paroxysme de la colère. Et c’est comme un cauchemar. Tout bouge, tout vole. Certains singes font tanguer gouttières et poteaux, d’autres nous balancent tout ce qu’ils ont sous la main, et les plus imposants nous approchent au plus près pour en découdre, toutes dents dehors. Une chienne qui allaitait sa portée à quelques mères de là pète un plomb et se jette hystérique sur l’indien qui lui, m’ordonne en pleurs de ne pas soutenir les regards des singes qui nous défient (regarder un singe dans les yeux amène le malheur)………

Pendant de longues minutes et avec l’énergie du désespoir nous avons résisté……

Tu fais parti du collectif  « Le bar Floréal photographie » depuis 2004. Peux-tu nous en parler ? Dans quelle veine s’inscrit-il ?

Le collectif a été fondé il y a 25 ans dans un esprit très militant où la photographie était au service d’un véritable idéal social. On photographiait le monde pour le comprendre, lui donner un sens et mettre ces visions photographiques porteuses de sens en partage. Il y avait je crois, jusqu’ au début des « années 80 », à l’échelle de la société (et bien au-delà de la sphère du « bar Floréal ») une foi dans l’action politique, et la photographie existait pour agir sur le monde, et contribuer au développement d’une société dans laquelle « chacun aurait sa place »…….

Aujourd’hui le bar Floréal est là, imprégné des mutations et des évolutions de la société et de la photographie, composé de 14 photographes et 3 salariés, dans un monde où l’ image photographique est toujours plus présente et génère de moins en moins de sens. J’ai l’impression qu’on ne photographie plus le monde pour en faire l’expérience, le découvrir en se confrontant à lui, en se heurtant à lui et voir par nous-mêmes où il nous renvoie, et qu’il s’agit surtout en le photographiant de le réduire à de l’image, le ramener à un objet décoratif et manipulable. Une grande partie de la production photographique actuelle me laisse très perplexe, tant l’absence d’un regard subjectif et d’une affirmation forte y est flagrante. Sous ces photos je ne sens plus une personnalité, une individualité, mais surtout une volonté d’occuper l’espace, de le remplir de tâches visuelles qui l’enjolivent et l’aseptisent. Le Bar Floréal pratique et revendique une photographie qui est l’expression du photographe………

Suite aux nombreuses fermetures d’agences photographiques………….comment le Bar Floréal continue ?

Le Bar Floréal est une structure totalement financées et gérées par les photographes qui la composent. Des photographes dont le but n’est pas de s’enrichir toujours plus et de faire fructifier leurs intérêts et capitaux personnels. Les photographes du Bar Floréal non seulement ne sont pas gourmands, mais évoluent sur le fil, dans des conditions d’existence limites, voire précaires…..

Comment travailles-tu avec le collectif, et comment ton travail s’ y inscrit-il ?

Mon cas est particulier et donc pas représentatif de la façon dont une majorité des photographes travaillent. Si les 14 photographes étaient dans un mode de fonctionnement similaire au mien, il n’ y aurait pas le Bar Floréal tel qu’il existe aujourd’hui. J’ai choisi de pratiquer et d’exister photographiquement en m’engluant le moins possible dans les contraintes et les obligations qu’imposent la consommation. Ça signifie que je consomme avec modération et que je me tiens à distance de la photo d’illustration…….. Un choix comme le mien génère des contradictions sachant que la seule photo d’auteur ne permet pas à un collectif comme le notre d’exister économiquement……. Mais j’ai la conviction que je dois continuer d’avancer, ici ou ailleurs, en ne lâchant rien et en étant soumis à aucune économie. Et puis la débrouille est passionnante, et elle nourrit mes images. De toutes les façons, je ne pourrais pas pratiquer la photo autrement, chercher autre chose que ce que je cherche…….. Alors je continue avec un impératif : ne pas coûter au groupe et ne pas être dans une situation de dépendance économique vis à vis de la structure.

As-tu des projets d’ expo, de publication ou de voyage ?

Immédiatement, je travaille à la mise en forme de la série produite à Bénarès de façon à la faire exister réellement pour un public sous la forme d’une publication et d’une exposition

Il y a aussi en chantier une exposition collective associant tous les photographes du groupe, et qui pourrait voir le jour dans l’enceinte du Carré Beaudouin. Il s’agit de relier photographiquement Belleville, quartier où réside le Bar Floréal, à d’autres villes ou régions du monde, fréquentées par les photographes du Bar Floréal ces dernières années.

Pour finir aurais-tu des conseils pour les jeunes collectifs ?

Plutôt un souhait qui s’adresse aux photographes auteurs en général : Etonnez-moi !