Mickael Soyez, Interview épileptique

8 jeunes artistes se sont réunit lors d'un temps de résidence de deux semaines à la villa Pérochon dans le cadre des Rencontres de la jeune photographie internationale.

8 jeunes artistes se sont réunit lors d’un temps de résidence de deux semaines à la villa Pérochon dans le cadre des Rencontres de la jeune photographie internationale. Denis Dailleux a accompagné ce temps de création privilégié. Mickael Soyez, un des « jeunes photographe » invité, expose jusqu’au 31 mai une série intitulée «Ile» ou l’on est invité à regarder ses textes et à lire les images d’une poésie brute. Interview épileptique, à l’image de ses textes et à bâton rompu avec Mickael photographe à fleur de peau et au parcours atypique.

Quel est ton parcours ?
Enfance dans les montagnes Ardèchoises. Adolescence très vite loin de la famille. Etudes tumultueuses aux Beaux-arts, avec le développement d’un travail d’écriture, bredouillements en photo, en parallèle un travail avec des enfants turbulents, fous, magiques.

Puis Bruxelles, concentration sur la photo, obstination.

Si, d’après le texte qui apparaît dans ton exposition, « Elle laisse derrière elle des mèches de cheveux », toi que laisses-tu derrière toi après cette résidence ?
A Niort ? Deux semaines de vie intense, diurne, nocturne, inactinique, dense. De la fatigue donc, puis des images et des textes cloués sur des murs blancs : Ile. Une histoire, la tentative d’une histoire, un bout d’une histoire.

Je suis retourné sur une île, l’île d’Oléron, où j’y ai vécu durant deux années la fin de mon adolescence. Lycée expérimental, un groupe d’ados et de jeunes adultes sur une île, se cherchant dans l’excès, deux années chaotiques, marquées par la lumière d’Oléron, par la disparition, par l’océan, les tempêtes, deux années épiques et bouleversantes.

Ile est la tentative échouée d’une cartographie mentale de ce lieu et de ce temps. C’est le constat de la rencontre d’une projection sur un temps passé, il y a des preuves que l’on ramasse, les lieux ne se ressemblent pas, rien ne marche, la chambre photo que l’on a sur le dos est trop lourde les images que l’on en tire sont trop petites, elles se voilent, le souffle se serre, il y a des vides partout, tout semble trop lumineux ou trop sombre, on recherche la trace de certaines figures, il n’y a plus que des ronces.

On a l’impression dans ton travail qu’il y a comme une résistance à une force invisible, on n’arrive pas à le définir vraiment.
Je suis assez binaire.

Merleau-Ponty dans son ouvrage lumineux qu’est L’œil et L’esprit dit, « (…) le propre du visible est
d’avoir une doublure d’invisible au sens strict, qu’il rend présent comme une certaine absence ».

Un manque provient de cette absence, pour moi le geste photographique s’éreinte à tenter de le remplir, ou de le chasser. Au sortir de cette résidence, je ne voulais plus jamais appuyer sur un déclencheur, me sentant plein à ras bord, ivre, écœuré et las, goûtant aux images comme à une chose en plus, en trop, en surplus au visible.

Très vite l’abîme se creuse à nouveau, le manque revient, et avec le manque, le désir.

Lorsque je lis : « ne t’inquiète pas du vent allez dénoue ce foulard et soulève l’arbre ». Est ce que tu te parles à toi même ?
Les textes de l’exposition sont nés d’une confrontation qui a surgit à mon arrivée sur l’île, celle d’un paysage mental et magnifié avec un lieu qui a sa réalité concrète, son visible partagé et brut. Ces textes sont des réminiscences, ils partaient du fond des paysages pour venir murmurer à mon oreille. Ce sont des règlement de comptes, ils s’adressent à la ténacité du passé et à cet éclatant présent, ce visible bruyant, comme ces maisons blanches aux façades crépies, qui sous un soleil cru font mal aux yeux, elles qui poussent sur les terrains vagues, les marais et les plages, qui terrassent les fondations de notre passé.
le sexe vague les jambes raclent

Si je te dis « violence », tu réponds quoi ?
Dans la vie je la redoute, elle me terrifie.
En photographie, personnellement, une forme de violence me semble inévitable et parti prenante de chaque image. Même quand elle se charge de tendresse, la pulsion initiale de l’image implique de se faire violence.

Si je te dis « Beckett », tu réponds quoi ?
Snif !
Gloups !
Aïe !
Ding Dong !

Je cherche dans ma bibliothèque Cap au pire, pour avoir quelque chose à répondre à Beckett je prends Beckett et ces quelques mots qui me sont si chers :

« Tout jadis. Jamais rien d’autre. D’essayé. De raté. N’importe. Essayer encore. Rater encore. Rater mieux. »

Cette résidence est faite pour la jeune photographie internationale… qu’est ce que ça fait d’être : « un jeune photographe » ? Est ce que ce titre te convient ?
Mon ventre se serre.

Lorsque tu lis le texte de François Cheval écrit pour le festival Circulation t’y retrouves tu ?
Aïe !
Ce texte est mordant, il est très bon, impitoyable.
Je ne peux pas te cacher que j’y retrouve en filigrane le dessin parfait, la silhouette précise, de certains personnages…

Il m’est heureusement très rare, et tout aussi rare que douloureux d’avoir à m’attarder quelques instant, ou pires, quelques temps auprès de ces « jeunes photographes » qu’assassine François Cheval.
La vacuité et le jeu des apparences me rendent profondément mélancolique. Dans un premier temps, puis je dois te l’avouer, méchant dans un second

A quoi correspond pour toi ce travail réalisé en deux semaines en comparaison au travail Noli Me Tangere que tu exposes à l’espace contretype en ce moment à Bruxelles ?
La série que j’expose actuellement à l’Espace Contretype n’a pas vraiment de fin. C’est un extrait qui y est maladroitement accroché au mur. Ce travail colle à la peau de ses protagonistes, il est en mouvement. Je ne sais pas en parler, il est trop proche.
La césure qu’implique une résidence, l’unité de temps de lieu et d’action m’a permis de travailler peut- être plus clairement.
Ile est un iconotexte, c’est pour moi une première tentative, c’est un début. J’avais depuis longtemps l’envie de travailler les médiums du texte et de l’image, penser le texte non pas comme un commentaire de l’image et l’image comme son illustration, mais les considérer comme deux matières pouvant être mises en tension. Ce travail réalisé en 15 jours me semble avoir sa cohérence. Ceci aussi grâce à la parenthèse que permet une résidence, pas de boulots à côté, une perte totale de repères, concentration, épuisement, acharnement. Et surtout de l’aide et de belles rencontres.

Mickael expose également jusqu’au 5 mai 2013 sa série Noli Me tangere à Bruxelles, à l’espace contretype, du déjà très regretté Jean Louis Godefroy.