Marikel Lahana, au cœur de l’humain

Marikel Lahana est une jeune auteure photographe déjà plusieurs fois primée notamment pour son travail autour du portrait. Après l’école de photographie d’Arles, elle a continué cette exploration de l’humain sur une autre série intitulée "La vanité des ecchymoses" développée au Fresnoy à Tourcoing où lesphotographes.com l’a rencontrée.

Marikel Lahana est une jeune auteure photographe déjà plusieurs fois primée notamment pour son travail autour du portrait. Après l’école de photographie d’Arles, elle a continué cette exploration de l’humain sur une autre série intitulée « La vanité des ecchymoses » développée au Fresnoy à Tourcoing où lesphotographes.com l’a rencontrée.

Peux-tu nous expliquer le parcours qui t’as mené jusqu’au Fresnoy ?

J’ai fait des études d’arts plastiques (DEA) à l’université. J’ai beaucoup apprécié la partie théorique, mais la pratique n’était pas à la hauteur. Je suis donc entrée aux arts-décos (en post-diplôme AII) en me spécialisant dans l’image de synthèse et les effets spéciaux. Je pense que ça a été important pour ma pratique photographique car si la partie de post-production est assez présente c’est en partie dû à ça, à l’utilisation de ces outils. C’est à partir de ce moment que j’ai commencé à faire des photos – numériques – en y prenant un vrai plaisir. J’ai eu envie de savoir faire de la photo comme je savais faire de la vidéo et donc je suis partie à Arles (ENSP). C’est là-bas vraiment que je me suis rendue compte que j’avais trouvé mon medium. Comme si j’avais « désappris » à faire du film et de la vidéo, j’en n’ai même plus envie en fait…Et après Arles, me voici au Fresnoy.

Cette partie de ton parcours est un peu l’histoire de « Bienvenue chez les Ch’tis », de passer d’Arles à Tourcoing. Comment se passe les études ici ?

C’est un peu entre une résidence d’artiste et une école. Il y a à la fois le statut d’étudiant avec un examen à la fin de l’année (un jury de validation), mais tu as aussi du matériel à disposition, un budget – 8000€ – qui te permet de produire une exposition.

C’est à dire que pendant cette année tu dois produire une œuvre. Comment se déroule la production de cette expo ?

Il se passe déjà trois mois pendant lesquels tu montes un dossier écrit que tu dois présenter et défendre devant une commission de validation composé d’une dizaine de personnes dont le commissaire d’exposition chargé du futur PANORAMA, du  directeur du Fresnoy, d’un représentant du ministère de la Culture, des coordinateurs pédagogiques, des consultants extérieurs, du scénographe et des artistes invités. Soit ils valident, soit ils ne valident pas. Si c’est accepté, tu rentres en production. C’est là la différence avec l’école puisque tu as un chargé de production qui t’accompagne, c’est un autre type de collaboration que j’ai découvert et qui s’avère assez utile sur le terrain.

Sur le dossier, il peut y avoir d’ors et déjà des visuels ?

Tu peux en avoir bien sûr. Tu montres aussi ce que tu as fait avant. L’entrée au Fresnoy se fait par concours donc ton travail est déjà connu d’une partie du jury.

Ensuite phase de production, combien temps avez-vous pour ça ?

Environ quatre mois, entre janvier à avril. Et ensuite, il faut donner les photos au labo qui a besoin d’un mois pour produire les tirages d’exposition. Ensuite monter l’exposition, l’accrochage, l’éclairage notamment qui doit être peaufiné, ce qui était un gros boulot, avec l’aide d’un technicien lumière. Tout ça était beaucoup plus long que ce que je pensais !

Quel laboratoire s’est occupé de tes tirages ?

Picto puisque un partenariat avait été établi avec eux. Ça a permis à cette expo de voir le jour même si le budget de départ est conséquent.

Faire appel à un labo professionnel est essentiel ?

Il y a un besoin derrière, déjà au niveau labo et les chimies employées. Il faut que les photos soient pérennes dans le temps. C’est un gage pour un acheteur. Mais l’économie à ce niveau là est toute autre avec des ventes faibles en quantité et un statut d’art.

Qu’est-ce qui te paraît important dans le fait d’exercer la photographie ?

Le fait d’avoir sa propre écriture personnelle, et d’être à la fois son propre commanditaire. Mais il peut y avoir aussi des commandes commerciales – l’alimentaire – où tu peux apporter ton propre style, ta propre écriture personnelle.

Tu est revenue plusieurs fois sur le terme « écriture photographique ». En quoi cela consiste-t-il ?

Je pense que c’est quelque chose qui vient au fur et à mesure, où tu prends conscience de se qui se retrouve dans ton travail. On pourrait parler de style mais ça ne serait pas exact. Chez certaines personnes, ce sera le cadrage. On peut aussi parler d’ “obsession » avec, par exemple, un objet qui peut revenir souvent dans le travail de tel photographe. C’est une espèce de constante en somme, qui peut être de tout ordre, colorimétrique, format, voire même sur un procédé technique.

Penses-tu qu’il faille avoir quelque chose à dire pour faire de la photo, une envie, un sujet de prédilection, ou qu’on aimerait montrer ?

Je pense qu’on a tous quelque chose à dire. Faire de la photographie, au même titre qu’écrire ou autre, vient de la nécessité de production. Si tu as cette nécessité, cette envie, tu as quelque chose à dire même si tu ne sais pas formellement ce que tu veux dire ou comment l’exprimer. L’inverse n’est pas forcément vrai. Par exemple, j’avais une amie à la fac à qui ça ne manquait pas du tout de ne pas produire, elle n’avait pas cette nécessité. Ça ne veut pourtant pas dire qu’elle n’a rien à dire mais le besoin de création artistique, cette nécessité, n’en découle pas forcément…
On ne peut avoir qu’un discours, les choses se mélangent au fur et à mesure qu’on se construit au cours de notre vie. Un regard sur la société qui évolue par exemple. Il y a des nécessités qui seront peut-être résolues à un certain moment et on passera à autre chose, on dira d’autres choses.

Photographie Marikel Lahana
Nelson, « Fictions aptères », © Marikel Lahana

Au niveau de ton travail, on retrouve l’humain…

J’essaye d’aborder la question du portrait. La photo est un alibi pour aller à la rencontre de « l’autre », vers des personnes que je ne rencontrerais pas sans ça, puisque je suis assez timide…Grâce à la médiation de la photo je peux m’autoriser ces moments privilégiés puisque tu peux connaître autre chose de la personne, tout ne passe pas par le langage.

Le sujet de ton travail « fictions aptères » tourne autour de cette question du portrait. Comment cela s’est-t-il passé ?

Le titre de cette série provient d’une espèce de constat. J’avais une envie de travailler sur le portrait, et dans la réalité des choses, je me suis rendue compte qu’il y avait une raison pourquoi je voulais prendre telle personne en photo et pas une autre. Et la personne a conscience de son image, et elle voulait me donner l’image qu’elle même se construisait d’elle-même, ce qui est normal je le fais aussi par exemple. Mais ça ne veut pas dire que c’est ce que les autres perçoivent.

C’est à dire que tu souhaites apparaître d’une certaine manière sur une photo, que tu prends une pose particulière ?

Tu penses que c’est ce qui te correspond. Les personnes ont essayé de m’offrir cela mais je choisissais de les prendre en photo quand j’avais perçu quelque chose d’eux qui m’intéressait de retrouver en photo. On est dans ce jeu, entre ce que la personne m’offre à un moment donné et moi ce que je veux avoir de lui, ce que j’ai déjà vu ; c’est une espèce de remise en scène de quelque chose de déjà perçu qui pour moi le représente. Mais ce n’est pas ce que je retrouve au moment d’être devant l’appareil photo puisque cette personne est en représentation. On voudrait que l’appareil photo fonctionne à la manière d’un miroir sans teint. De cette manière il n’y aurait plus de représentation, comme quand j’observais la personne au moment où j’ai perçu ce qui m’a intéressé chez elle.

Photographie Marikel Lahana
Eric, « Fictions aptères », © Marikel Lahana

Mais il n’y a plus de miroir sans teint. Il y avait peut-être cette pose, cette représentation. Comment as-tu fait pour en sortir ?

Alors la pose elle existe. Par exemple sur la photo d’Eric BOUVET, grand reporter photo, on le voit esquisser un léger sourire, il y a un rapport de séduction et il donne une image de lui-même. Mais ce qui m’intéressait ici c’est cet état du regard, cette force de présence que tu ne retrouves pas forcément à tous moments.

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Nelson, « Fictions aptères », © Marikel Lahana

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Nelson, « Fictions aptères », © Marikel Lahana

On retrouve plusieurs images d’un modèle en particulier (voir ci-dessus) ?

C’est un modèle qui me fascine particulièrement. D’ailleurs, il est quelque part à l’origine de ce travail. Quand je lui avais demandé de se décrire, il se décrivait comme quelqu’un de drogué, etc.  Mais c’était la vie qu’il menait deux ans auparavant, il était passé à autre chose mais en même temps c’était très difficile pour lui de se définir autrement que par rapport à cet état là. Dans un sens c’était plus valorisant d’être un junkie qu’un post-junkie et en même temps ce qui me touchait c’était cet état de post-junkie, ce qu’il était devenu, cette fragilité à passer à autre chose. C’est bien plus dur, mais en même temps c’est beau et touchant.

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Rideau jour, « Fictions aptères », © Marikel Lahana

Une photo comme celle-ci, qu’apporte-t-elle à la série ?

Ces photos agissent comme des « respirations » dans la série, entre les portraits qui peuvent être forts quand on est face à eux et en même temps il y a une signification à cette lumière, à cet écran entre le moi et l’autre. C’est comme un portrait pour moi, mais un portrait de rideau… Une photo comme celle-ci sortie de son contexte n’aurait pas la même signification. La montrer dans un book est déjà bien différent que la montrer sur un mur entre deux autres images, avec une distance choisie entre ces images, ce qui lui amène son sens. Même d’une exposition à l’autre cela peut changer. En cela, on se rapproche du spectacle vivant finalement. Tu montres les choses d’une certaine manière. Une autre exposition c’est un autre contexte à chaque fois qui peut modifier le poids des images les unes par rapport aux autres tout en gardant ce fond commun, toujours présent. Tu peux parfois exposer 20 images, d’autres fois 10, tu ne choisiras pas les mêmes forcément.

Par rapport au projet réalisé au Fresnoy, comment as-tu préparé cette série ?

Disons que je faisais ces photos de temps en temps mais j’avais une autre série en cours à ce moment là. Et puis le disque dur de l’ordi s’est planté et j’ai perdu cette autre série. Du coup je me suis obligée à voir ce qui me poussait à prendre ces images là. J’en avais peur parce que je ne les comprenais pas. Je savais pourtant au moment où je prenais la photo que je la voulais d’une certaine manière, je pouvais être très précise pendant la prise de vue. A un moment, j’ai tout mis au mur ou par terre et il y a quelque chose qui a émergé, ce que je racontais à travers ces photos pouvait être retranscrit par des mots.

Donc il y a une vraie évolution entre Arles et le Fresnoy ?

Là tu n’as plus le choix. Tu as moins le luxe du temps, l’univers est plus professionnel, il y a un cadre. Et si tu veux produire dans ca cadre là, tu es obligé de respecter ces règles.

Comment se passent les études à Arles ?

Tu restes trois années à Arles. La première année c’est une formation plutôt technique pendant laquelle tu commences à élaborer un projet personnel, et en gros, il te reste deux ans pour construire un travail personnel qui tienne la route et qui est présenté au diplôme de fin d’études.

Il y a beaucoup de personnes qui suivent ces cours ?

On était 20-25, comme ici en fait.

Après l’école de photographie d’Arles, sur quoi s’orientent ses étudiants ?

C’est très varié, il y a des gens qui font déjà du documentaire, de la mode donc ils vont plus continuer dans cette veine là. Dans ma promo, pas mal de gens ont gagné des prix du côté artistique (Sarah Ritter, Sung hee Lee,…) . Mais c’est très varié c’est sûr.

Photographie Marikel Lahana
Philippe(s), « La vanité des ecchymoses », © Marikel Lahana

Pour une série comment procèdes-tu avant d’obtenir ton tirage final d’exposition ?

Alors à l’école par exemple, il y avait la machine sur place donc on déposait les films le matin et on les récupérait deux heures après, et on pouvait faire nous-mêmes les planches contact et les tirages. On faisait une grosse partie nous-mêmes. Au Fresnoy, il n’y a pas de machine et je passais donc par Picto. Je déposais mes films à Paris pour ensuite les récupérer développés ainsi que les planches contact. C’est à partir des planches contact que je commence à élaborer dans ma tête la série que je pouvais avoir. Ensuite il y a un scanner au Fresnoy donc j’ai scanné ici pour ensuite dépétouiller et retravailler la colorimétrie par exemple. Une fois que la retouche est faite je fais des tests en digigraphie. Lorsque tout me convenait au niveau grain et colorimétrie, je suis retournée à Paris pour donner mes fichiers au labo.

As-tu accompagné le processus de tirage au labo ?

Pas vraiment. J’ai vu les tests que j’ai validés. Les tests que j’avais amenés avec moi du Fresnoy et ceux de Picto correspondaient donc on a lancé la production. Sur une seule image il y a eu besoin d’une toute petite modification.

Il y a donc bien évidemment des instructions pour le tirage, mais y’en a-t-il pour le développement ?

Non pas vraiment, mais c’est plus au niveau des prestations d’un labo professionnel que la différence se fait ; principalement au niveau de la stabilité de la chimie. Bon, les prestations dans ces labos se payent plus chères donc ça ne convient pas trop aux photos quotidiennes.

Fais-tu justement des photos au quotidien ?

Et bien j’ai arrêté…Je n’ai plus d’appareil numérique et pas de moyens pour en racheter un donc ça y contribue. Je n’ai plus la nécessité de prendre des photos au quotidien, mais d’autres le font pour moi !

Photographie Marikel Lahana
Intérieur, « La vanité des ecchymoses », © Marikel Lahana

Tu es auteur-photographe. Quel est le quotidien d’un tel métier ?

Et bien ce n’est sûrement pas limité à la prise de vue. Il y a beaucoup de choses autour qui prennent du temps. Par exemple, juste des boîtes de transport pour les photographies. J’ai dû en faire moi-même car celles déjà finies sont beaucoup plus chères. Ça m’a pris 10 jours de faire ça…J’ai dû m’inventer menuisière ! Mais c’est une histoire d’économie et peut-être que dans quelques années je n’aurai plus besoin d’en venir à ça. Bon, ceci est un exemple, mais c’est clair que la prise de vue n’est qu’une petite partie du temps. Je dirais que 10% de mon temps passe à ça. Et en comptant les repérages ! Mais ça fonctionne par périodes. J’aimerais avoir plus de temps c’est sûr, mais pour le moment, je dois rechercher des expos, faire des papiers, envoyer des dossiers pour des concours, construire des dossiers pour des résidences. C’est une grosse charge.

As-tu vu des jeunes photographes comme toi abandonner le métier d’auteur ?

J’ai une amie qui après avoir gagné un prix s’est mis en retrait pendant un an. Elle n’avait plus la nécessité de produire, elle a travaillé dans une boulangerie. A côté ce ça, elle pouvait prendre des boulots de photographie plus alimentaires. Mais elle avait besoin de se prouver qu’elle pourrait vivre de la photo. Elle avait mis sa pratique artistique complètement de côté. Je l’ai revue récemment et elle avait repris avec d’autant plus d’entrain. Mais ce n’est pas évident de traverser ces moments de doute, on a parfois besoin de respirer, de faire autre chose.

Est-ce que d’avoir une représentation en galerie permet d’atténuer la charge de travail qui entourent l’activité d’auteur-photographe?

Alors je ne suis pas représentée en galerie donc je peux me tromper, mais il me semble que d’avoir une représentation permet d’ôter quelques unes de ces tâches. Par exemple sur l’envoi des photo ou le stockage : en ce moment un quart de mon appartement est pris par cela. Il n’y a pas tant de photos que ça, mais l’appartement n’est pas très grand non plus ! J’ai là mes tirages de l’expo à la BNF, ceux de l’expo chez Picto, ceux pour mon diplôme, etc.

Photographie Marikel Lahana
Fernand, « La vanité des ecchymoses », © Marikel Lahana

Tu as à chaque fois des tirages nouveaux pour les expos ?

Pour mon diplôme j’avais une série en 70×70 encadrée. Pour Picto, j’avais gagné les tirages donc j’ai reçu une quinzaine d’images contrecollées. Mais pour la BNF, ce n’était pas les mêmes formats puisque le lieu est assez grand, il fallait un autre format plutôt 1m par 1,50m. Donc encore 8 images…Avec l’exposition ici au Fresnoy, ça va faire encore d’autres tirages à stocker chez moi ! Avec une galerie, il y a ce souci en moins, ça permet de faire tourner les expos. Ça ne sert à rien d’avoir les photos chez toi emballées, le but c’est de les montrer.

Cela a-t-il changé quelque chose pour toi d’avoir gagné des prix (la bourse du talent 2008,la Mission jeune Artiste 2009 …) ?

Ça accrédite ton travail. Sur un plan plus personnel, ça m’aide à me dire que je peux continuer car c’est quand même un métier avec pas mal de doutes, surtout quand tu démarres. Des doutes sur savoir si il y a la place pour toi dans ce métier par exemple. J’ai la nécessité de produire, mais est-ce que ce que je fais va intéresser quelqu’un ? Si ça n’intéresse que toi, c’est plus difficile de rester dans ce métier. D’avoir des prix me remotive c’est sûr. Ensuite, il y a des répercussions dans le marché de l’art qui fonctionne sur des principes de cotations ; ces prix font monter une cote.

As-tu appris des choses d’un tirage pro ?

D’avoir gagné ce prix m’a fait passer directement par un directeur de Picto donc c’était déjà une grande aide et les services étaient excellents. Ensuite – c’est tout bête – mais j’avais besoin des images rapidement, et je pensais devoir passer au labo en urgence, mais non, un coup de fil et on m’a dit qu’il n’y avait pas de souci. Il reste aussi les rapports humains et ça s’est bien passé.
Mais le Fresnoy m’a beaucoup apporté côté professionnel. Parce que pour tirer une image, quand c’est moi qui la tire, quelque part, elle est maitrisée complètement, donc c’est aussi pro. En sortant de l’école – et que tu travailles avec des laboratoires – c’est là qu’il faut arriver à déléguer une partie du travail. Le fait de savoir comment ça se fait, tu peux être plus exigent donc c’est plutôt bien d’avoir cette expérience. Une amie qui n’a pas fait d’école photo avait plus de difficultés pour dialoguer avec les gens d’un labo, parce que comme elle ne savait pas tirer elle avait plus de mal à se faire comprendre. L’école prépare à tout ça et le côté pro revient à pouvoir dialoguer avec des professionnels. Quand tu es étudiant, tu travailles avec des étudiants. Au Fresnoy on travaille avec un accrocheur, un éclairagiste qui te monte tous les filtres… J’ai énormément appris.

Ça peut donc influer ton travail sachant ce que tu peux attendre ou obtenir ?

Oui complètement. Là par exemple, j’avais produit en me disant que j’aurais une certaine lumière pour l’éclairage, donc on a fait en sorte qu’il y ait cette lumière là. Mais l’éclairagiste m’a montré une multitude de possibilités et j’ai vu que les mêmes éclairages, les mêmes découpes avec un certain type de diffuseur faisaient revenir des valeurs différentes dans l’image que je trouvais super intéressantes. Autant je savais qu’il y avait énormément de choses qui conditionnent le travail à la prise de vue, la post-production, le tirage ou encore le lieu dans lequel tu exposes, autant j’ai découvert l’éclairage d’une expo cette année, c’est énorme.

Ces connaissances te paraissent essentielles ?

Je pense qu’on peut passer à côté de certaines choses effectivement. J’étais aussi pas mal dans la débrouille avant mais ce n’est plus permis désormais : un montage d’exposition se passe comme-ci et il faut faire en sorte que ça fonctionne selon ces règles là. On apprend énormément auprès des techniciens lors du montage de l’exposition. Je n’avais jamais participé pleinement au montage d’une exposition même pour la BNF. Les tirages étaient déjà aux murs de la BNF, même si on avait travaillé le plan auparavant, et je n’ai pas pris part à la réalisation en elle-même.

Photographie Marikel Lahana
La Dame en rouge, « La vanité des ecchymoses », © Marikel Lahana

Pour revenir un peu sur ton travail et tes influences, j’ai lu que tu avais des influences telles que Léa Crespi, mais aussi Gus Van Sant, David Lynch…Qu’est-ce que tu apprécies chez eux ?

Et bien par exemple, chez David Lynch, ça peut être une image comme celle-ci. Ses ambiances m’ont inspiré et quand j’ai vu cette dame qui était dans son fauteuil roulant dans une maison de retraite devant un fond tout à fait quelconque, j’ai vu une ambiance qui pourrait lui correspondre. Après avoir parlé à la dame et eu son accord pour une photographie, je l’ai seulement déplacée de quelques mètres devant cette espèce de tenture rouge qui reprend le rouge de son pull. J’ai vu cette scène, elle m’a interpellée je pense à cause de ce que je connais de l’œuvre de David Lynch.

Photographie Marikel Lahana
Boue, « La vanité des ecchymoses », © Marikel Lahana

Comment procèdes-tu sur une scène comme celle-là ?

Je vois le cadrage que je veux et ensuite je mesure la lumière à différents endroits de l’image pour savoir ce que ça va rendre. Par exemple le rideau, je ne voulais pas qu’il soit noir donc j’ai dû m’assurer qu’il n’y avait pas trop de diaphs de différence avec le sujet. Je ne voulais pas non plus cramer certaines parties et garder du détail sur d’autres, donc tout ça mis ensemble m’a donné mon réglage. Ça a un côté anxiogène mais j’aime ce processus car il faut faire attention, être concentré sur les détails de ton image. Si j’avais utilisé le numérique ici, j’aurais fait beaucoup plus d’essais, fait plus de choses au niveau des cadrages. Ici j’avais du temps – le temps que m’a accordé cette dame –, je m’en suis donc servi pour par exemple savoir comment positionner ses mains. En numérique j’aurais shooté déjà, ensuite je me serais dit : tiens peut-être la main comme ceci ou comme cela. Mais en argentique on voit aussi très bien ce que l’on fait sur le verre dépoli du moyen-format. L’approche reste plus mentale et au moment de prendre la photo tu as une certaine appréhension. C’est un type de photographie plus tranquille, sans être sur le vif, dans l’urgence de l’événement qui se déroule, la temporalité est différente.

Pour revenir à tes références, quelle est l’importance de voir ce que d’autres photographes ou artistes font ?

Tu vois ce que les autres font. Dans une école, tu te dois d’avoir des références, cela permet de savoir où tu situes, comment tu te situes dans le champ de l’art contemporain ou de la photographie, ce qui est un minimum pour savoir si tu fais un duplicata d’untel. Ça aide aussi de savoir que quelqu’un a travaillé sur un même sujet et de chercher comment tu te singularises par rapport à ce qui a déjà été fait. C’est hyper formateur et tu apprends beaucoup du travail d’autres photographes.
Je pense aussi que c’est un passage obligé d’essayer de faire les photos que l’on aime bien. On veut arriver à faire telle ou telle photo. Par contre dès qu’on arrive à la faire, ça ne devient plus satisfaisant. On ne s’y retrouve plus ; on sent que ce n’est pas là où on doit être ou pas là qu’on a envie d’aller. Il y a des espèces d’étapes comme ça avec un certain type d’images qui te fascinent. Par exemple, ce qui m’a plu au départ dans la photographie ce n’est peut-être pas les images les plus intéressantes, des images que je ne referais plus maintenant, mais en même temps je suis passée par là et c’est ce qui forme un parcours.

Photographie Marikel Lahana
sans titre, « Liquid Memory », © Marikel Lahana

Sur le flou par exemple, comment en venir à l’utiliser et à en faire passer l’idée alors qu’on associe souvent photo floue à photo ratée ?

J’ai montré mes photos à un ami très cher. Il avait un avis sur chacune et justement sur une photo avec du flou, il m’a dit : « celle-là elle est trop floue ». Les critères qu’il a utilisé pour juger les images montrent qu’il ne rentrait pas du tout dans l’image en fait. Il avait une certaine grille de lecture. Il est dans cette phase où il faut que l’image soit nette, soit centrée.

Ce sont les règles qui s’apprennent au début pourtant ?

Comme quand tes parents t’éduquent, il y a des valeurs importantes, mais en même temps c’est quand tu vas pouvoir t’approprier ces valeurs, les rendre plus personnelles que ça devient intéressant. C’est très bien de connaître certaines règles de base de la photographie, si tu en as besoin pour réaliser ce que tu recherches. Mais je pense que ce n’est pas suffisant. Ou alors on stagne : on ne sait faire qu’un certain type de belles images. Il est important d’évoluer par rapport à ce qu’on souhaite transmettre, par rapport à soi-même. C’est comme ça que par exemple on peut en arriver à trouver une image floue très intéressante. Mais à ce moment là tu sais pourquoi tu fais du flou, tu n’en fais pas parce que tu as raté une image. Une image proposant un flou alors que l’idée était de faire une photo nette parait inintéressante parce que tu es passé à côté de ce que tu voulais faire. Il ne faut rien s’interdire en matière de flou mais il faut le rechercher et savoir ce qu’on veut dire en l’utilisant, les émotions que l’on souhaite transmettre.

Photographie Marikel Lahana
La pièce, « Fictions aptères », © Marikel Lahana

Penses-tu que de tels travaux prenant appui sur le flou par exemple ne s’adressent pas à tout le monde ? Est-ce que tu vois comme quelque chose de difficilement abordable sans initiation ? Faut-il « savoir » regarder des photographies pour pouvoir en regarder ?

Plus tu sais les regarder plus tu vas les apprécier. Cela dit, la photographie se donne d’emblée, directement. On peut dire d’une photo « j’aime » ou « j’aime pas » ; ça touche ou ça ne touche pas. Des réactions de cet ordre là sont déjà une première lecture de l’image tout à fait louable. Dernièrement à Perpignan, j’ai vu une dame pleurer devant une image alors qu’elle n’était pas spécialement amatrice de photo. Cette personne passait par là pour ne regarder non pas l’expo mais le monument. Elle a été émue, et c’était extrêmement touchant. Elle n’avait pas les mêmes critères qu’un spécialiste de la photo mais ce n’est vraiment pas grave du tout. Ensuite au fur et à mesure de l’intérêt que l’on porte à la photographie, même si on est pas photographe, l’œil va s’aiguiser et on va devenir peut-être plus exigeant avec ce qu’on regarde. C’est de toute façon un passage obligé, on ne naît pas avec ce regard éduqué. Cela dit, par rapport à certains pays comme les pays scandinaves où l’éducation artistique est plus forte, nous ne partons pas du même point forcément. C’est toujours le problème d’avoir accès ou pas à la culture.

Propos recueillis à Tourcoing par MF

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