Marc Pussemier nous raconte sa librairie spécialisée : « La librairie photographique ».

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Marc Pussemier tient une petite librairie de quartier très sympathique près de l’église du quartier Jourdain à Paris. Ce lieu, ouvert depuis trois ans, est spécialisé en livres photo et la clientèle vient chercher la proximité du connaisseur, les conseils du passionné et des occasions de découvrir de nouvelles choses. Les photographes et surtout le monde de l’édition sont directement concernés par l’existence de ces libraires spécialisés, et pourtant les choses ne sont pas si simples qu’elle paraissent…

En tant que libraire vous êtes un peu « le dernier maillon de la chaîne » des professionnels, comment décririez-vous le monde du livre de photos et de l’édition aujourd’hui ?

Marc Pussemier : Pour nous libraires spécialisés, la difficulté vient qu’il y a énormément de nouveautés. Il y a beaucoup trop de livres  qui sortent et nous trouvons – je le partage avec des collègues – que les livres n’ont pas le temps de vivre leur vie. Nous avons entre trois mois et un an pour les retourner… Moi j’attends toujours la dernière limite évidemment pour laisser sa chance au bouquin mais ça ne suffit pas toujours. Ceci dit, nous avons besoin de la nouveauté et nous ne pourrions pas vivre uniquement avec le fonds et les amateurs de photographies recherchent la nouveauté.

Cette tendance, ça s’explique comment vous pensez ?

MP : Je ne sais pas… c’est comme le cinéma, il y a trop de films, ils restent sur les écrans trois semaines et on n’a pas le temps de les voir…

Une cliente : excusez-moi, je ne vous dérange pas ?

MP : non, non. Pas du tout !

C : Moi j’habite depuis longtemps dans le quartier mais c’est la première fois que je viens, je passe tout le temps devant et je n’ai jamais le temps de rentrer.

Est-ce qu’on la voit assez cette librairie ?

C : Oui oui, je l’ai vue dès qu’elle a ouvert.

Mais vous n’êtes pas entrée ?

C : je n’ai pas eu le temps. Pourtant je suis vraiment amatrice de photo… D’ailleurs je voulais vous demander, vous faites des choses sur la vidéo ou pas du tout ?

MP : non pas vraiment, ici c’est photo uniquement. Je vous avoue que lorsque je vais voir une exposition comme celles au Jeu de Paume je zappe les vidéos. Il faut vraiment du temps pour les regarder et pour moi la vidéo c’est plutôt à la maison.

C : Oui mais je pensais au livre sur la vidéo.

MP : Alors là oui un peu, sur la vidéaste finlandaise Ahtila par exemple. Je ne l’ai pas trop gardé parce que ça ne marchait pas vraiment. J’ai le livre de Jordi Colomer quand même, pour suivre un peu l’actualité. Mais disons que le fond c’est quand même la photo.

Marc, quel est votre parcours avant d’ouvrir cette librairie ?

MP : Avant j’étais agent de photographe chez Trademarc, et j’ai commencé en 1981 et j’ai arrêté en 2006 au bout de vingt cinq ans de bons et loyaux services !

Pour l’envie d’ouvrir une librairie ou pour l’envie de quitter ce métier ?

MP : Les deux. Envie de quitter le métier d’agent à cause d’un gros ras-le-bol, d’être pris en tenaille entre les clients et les photographes, photographes que j’ai beaucoup gâtés, peut-être un peu trop…

Est-ce qu’on a l’impression de plus vivre artistiquement la photo en étant libraire qu’en étant agent de photographe ?

MP : On vit plus la photo en étant agent, mais ça dépend un peu quel type d’agent on est. Moi je m’occupais de photographes qui faisaient de la pub et de la mode. Ce n’était pas des photo-reporters. Quand je dis que je gâtais beaucoup mes photographes, c’est que je voyais les mannequins pour eux, je bookais les bons coiffeurs, les bons maquilleurs, les bons studios. Je faisais entièrement la production. Quand les photographes cherchaient un décor, et comme je suis assez curieux, je leur indiquais des super endroits etc. Je vivais la photo de cette manière là.
Mais on vit la photo en étant libraire aussi. La similitude c’est que je continue à montrer des images. Avant c’est ce que je faisais, je me trimballais avec les books de mes photographes sous le bras, dans les agences de pub ou dans les rédactions. Ici j’aide mes clients à choisir leurs livres, c’est pareil.

Avant, les clients étaient des gens initiés qui avait besoin du travail de vos photographes. Aujourd’hui vos clients ce sont des gens qui vous pouvez même conseiller, donc le travail artistique de montrer des images est même presque plus qualitatif non ?

MP : Oui. Le métier d’agent a beaucoup changé entre le moment où j’ai commencé et le moment où j’ai fini. C’est aussi une des raisons qui m’a poussé vers la sortie. Au début nous étions des conseils. On nous montrait une maquette et on nous donnait le cahier des charges, et on nous demandait si on avait le photographe adéquat. On disait oui ou non, et quelque fois ça nous arrivait de dire non. On leur indiquait un autre agent qui avait un photographe plus adapté, qui pouvait mieux réaliser leur projet. Maintenant c’est inenvisageable ! Nos photographes doivent pouvoir répondre présent au client et c’est souvent raté du coup.

Donc les conseils du libraire spécialisé, ça s’applique comment ?

MP : Il y a tous les cas. La personne qui va me demander le livre de untel que je connais ou que je ne connais pas. Quand je ne connais pas c’est génial parce que j’apprends aussi.
Il y a bien sûr la personne qui me demande de la conseiller pour un cadeau. Là je fais des propositions, je fais attention à ce que la personne me décrit de celui ou celle qui va recevoir le cadeau, et en fonction de ça et du budget, j’oriente un peu son choix.

On peut vous comparer un peu au disquaire presque non ?

MP : un peu oui, tout à fait. Nous sommes vraiment des conseils, et en même temps on met aussi un peu en avant ce qui nous plaît. Ceci dit ce n’est pas toujours très facile de le savoir à l’avance. Il faut que je vous raconte comment on nous présente les livres, ce n’est pas si simple : les représentants commerciaux des éditeurs viennent avec une photocopie de la première page du bouquin, avec une photocopie de la couverture du bouquin qui souvent n’est pas encore vraiment définie, avec les points forts, le prix et les dimensions du livre. Pour connaitre le contenu du livre c’est vraiment très difficile…

Ils ne vous présentent pas un exemplaire ?

MP : non, très rarement. Il y a même des éditeurs spécialisés dans la photo qui nous montrent des photocopies noir et blanc, même pas couleur, avec quelques photos hyper pixélisées qui ne nous permettent même pas de nous rendre compte du travail du photographe, de la mise en page du livre ou de la qualité du papier ou de l’impression, ce qui est très important. Pour un livre de photo c’est un comble !
Par exemple,  le livre « Petites machines à image » de Laurent Millet, qui est extraordinaire et que je recommande à tout le monde, est édité chez un grand nom qu’est Filigranes, m’a été présenté sans que je puisse voir une seule des photos qui sont à l’intérieur. Et pourtant elles sont merveilleuses à mon sens. Quand je l’ai eu en main et que j’ai vu ces images, ces petites constructions merveilleuses, j’ai eu envie de le vendre à tout prix ! Mais du coup j’en avais commandé qu’un seul exemplaire, je n’allais pas en commander cinq en n’ayant rien vu du contenu. Et j’ai tout de suite pris mon téléphone pour en re-commander.

La cliente : Du coup je vais jeter un œil, c’est quoi ces petites machines à image ?

MP : Mon chouchou du moment ! C’est entre le land-art, Calder, Miro je trouve, Klee aussi… c’est extraordinaire.

C : Il fait comment ces photos ?

MP : Ce sont des calotypes, directement sur papier. Ensuite il les met côte à côte pour avoir une continuité.

C : C’est très beau. Elle est très bien votre librairie, vous faites souvent des accrochages ?

MP : Oui, toutes les six semaines.

C : Et vous prévenez ou pas ?

MP : Oui tout à fait, donnez moi votre adresse mail.

C : Je vous donne ça et puis j’y vais.

Donc il y a un manque à gagner au niveau des éditeurs dans la présentation de leur nouvelles sorties…

MP : Oui alors cette conversation, bien sûr, nous l’avons déjà eu avec eux. Et ce qu’ils nous disent c’est que le système commercial est fait de telle manière que les représentants viennent deux mois avant la mise en place et en forme du livre. Et donc le livre n’est pas encore fait. Et montrer quelques photos, ça coûte de l’argent !…
Quand ils ont quelques subsides ils nous sortent ce qu’ils appellent « les bonnes feuilles », un petit extrait où on se rend compte vraiment de la qualité d’impression. Mais ça c’est un livre sur quinze je dirais.

Qu’est-ce qui dirige vos choix alors ?

MP : La qualité d’impression est très importante. Ce sont quand même des livres entre 30€ et 50€, et je pense que la moindre des choses c’est que ce soit bien imprimé.
Et bien sûr le contenu, la qualité photographique. Ce que j’aime moins c’est la photographie conceptuelle.

Donc il n’y en a pas ?

MP : Donc il y en a ! Parce qu’il faut de tout !
Je suis quand même libraire et un libraire est quand même un commerçant. Mais ce ne sont pas vraiment les livres que je vais mettre en avant. Ce que je mets en avant c’est Robert Frank parce qu’il y a l’exposition au Jeu de Paume en ce moment, ce livre qui vient de sortir et qui a une facture très classique « Les formes parisiennes » d’Otto Steinert, les livres de Depardon, le livre de Yann-Artus Bertrand parce qu’il y a son exposition en ce moment au Grand Palais, et il se vend très bien, le livre sur Prévert car là aussi il y a l’exposition à l’Hôtel de Ville de Paris, Richard Avedon bien sur car on a beaucoup parlé de lui cet été. J’ai aussi quelques magazines, Polka, Connaissances des arts, Images et Réponses Photo.

Vous faîtes des photos pour vous personnellement ?

MP : Je fais quelques photos. Mais fréquenter des photographes qui ont du talent me donne plutôt à penser que je ne serais jamais à la hauteur. Par contre je suis un très bon lecteur de photo. Quand j’étais agent je voyais un photographe par jour qui venait me présenter son portfolio. J’en reçois aussi ici pour les expositions. Je suis très souvent amené à critiquer l’art de la photo.
Il y a aussi des clients avec qui j’ai sympathisé, qui sont photographes amateur et qui viennent me montrer leurs travaux. Et ce n’est pas parce que ce sont des clients que je me gêne pour dire ce que je pense !

Donc il y a vraiment une vie de quartier qui compte pour cette librairie.

MP : Ah oui ! C’est super important. C’était aussi dans mon envie d’ouvrir cette librairie quand j’ai commencé. Dans un quartier le libraire est un élément moteur de la vie culturelle. Donc j’essaie de faire des évènements, des rencontres avec les photographes, quand je fais une expo on organise un vernissage, parfois des signatures de livres, j’ai participé au mois de novembre au « Mois de la photo – OFF » en présentant à La cartonnerie une table avec des livres en rapport avec la thématique des photographes exposés.

Comment est le public d’une librairie spécialisée en photo ?

MP : Il y a de tout. Et je voulais vraiment au départ qu’il y ait de tout. Je voulais qu’il y ait aussi la petite grand-mère qui vient faire un cadeau, et c’est pour ça qu’il y a une petite partie de ce que j’appelle « du petit chat », les livres photo animaliers. J’essaie de satisfaire tout le monde, les plus érudits et les plus exigeants, mais aussi les autres. Et je voulais aussi qu’il y ait tous les prix.

Donc aujourd’hui cette reconversion est heureuse pour vous.

MP : Oui, vraiment. Et au niveau des chiffres ça commence à être viable. Ce n’était pas évident au début.
Et ce qui me plaît beaucoup c’est qu’on apprend aussi des clients. Il y a certains photographes que je connais maintenant grâce à eux et que j’aime beaucoup.

Propos receuillis par RD