Malik Nejmi expose « L’ombre de l’enfance », Prix de Photographie de l’Académie des Beaux-Arts en 2007

L’exposition « L’ombre de l’enfance » explore les tabous et les mythes sociaux et culturels du Mali et du Kenya. Au travers de son travail, Malik Nejmi sonde la question de l’abandon des enfants handicapés. Comme il raconterait une histoire, « ce sont les images qui dictent le récit (...) pas le discours ». Sa démarche comme il l'explique, « cherche à décentrer le regard, à sortir de l’emprise du documentaire ».

L’exposition « L’ombre de l’enfance » explore les tabous et les mythes sociaux et culturels du Mali et du Kenya. Au travers de son travail, Malik Nejmi sonde la question de l’abandon des enfants handicapés. Comme il raconterait une histoire, « ce sont les images qui dictent le récit (…) pas le discours ». Sa démarche comme il l’explique, « cherche à décentrer le regard, à sortir de l’emprise du documentaire ».

Photographie Malik Nejmi

Il y a-t-il un thème majeur qui lie toutes vos séries jusqu’à aujourd’hui ?

Il n’y a ni séries, ni thématique vraiment distinctes. Je suis comme tout artiste dans une position centrique par rapport au monde dans lequel nous vivons. A certains moments de ma vie, je suis happé par un sujet ou confronté à une réalité. Je dirais que j’essaye d’exprimer ma personnalité au travers des sujets qui découlent de ces rencontres. L’immigration, le handicap, la mixité, le retour aux origines, les attaches familiales, l’identité pourront faire partie de mes « séries » et révéler des pratiques et des formats photographiques différents.

Le travail photographique de Pierre Verger, parmi d’autres, a influencé votre travail. Qu’avez-vous adapté de son style ou de sa philosophie à votre propre photographie ?

J’ai surtout voyagé au Bénin à l’aube du XXIème siècle dans un moment où l’Europe était tourmentée par ses sans-papiers. De mon côté je me suis découvert, j’ai cherché mon africanité sur les traces d’un homme qui en a laissé partout où il est passé. Ce que j’aime et respecte chez Verger c’est son approche ethnologique, sensible, humaine voir sensuelle pour intégrer le groupe, la tribu comme on intègrerait une famille. Voilà quelque chose de fondamental quand non seulement les photographies documentent la vie de ce groupe, mais surtout quand nous nous préoccupons de transmettre et de préserver l’identité de ce groupe.
D’autre part, c’est l’enchevêtrement de formes documentaires que l’on retrouve dans ses archives des cérémonies vaudou au Dahomey et au Brésil, – qui vont reconstituer l’histoire par l’image – qui m’offre là toute une école du regard au vu des projets que je mène.

Photographie Malik Nejmi

Vous avez photographié la culture franco-marocaine, qui est aussi la votre. Comment approchez-vous, dans la pratique, de photographier l’identité d’une personne ou d’un peuple ?

J’essaye de trouver ce qui l’affecte dans sa propre culture et de valoriser ce que cette personne ou ce peuple apporte à celui ou celle qui se trouve en face. Les récentes questions d’identité nationale qui m’ont terriblement affectées en début d’année devront forcément aboutir à un travail personnel et introspectif d’autoportraits, à trouver un moyen de saisir mon identité comme une matière, voir un moyen de « transport » de mes émotions.
Plusieurs de mes travaux récents (si ce n’est tous finalement) traitent fondamentalement de l’identité, au travers du prisme de la différence. Si l’on regarde la commande publique Mosaïque sur la diversité culturelle en France, j’ai photographié 5 femmes dans les couples mixtes. Au travers du corps de la féminité j’ai tenté de faire ressentir la puissance de l’expérience amoureuse avec  l’autre, « l’étranger », et de faire parler le corps dans l’espace publique en demandant aux femmes de danser en extérieur dans leur quartier d’habitation. J’extrait ensuite de leurs parcours des entretiens où a l’aide de leur propre photos de famille (mariage, voyage dans le pays du mari, cérémonies …) elles parlent leur expérience respectives. En libérant la parole, en laissant le corps s’exprimer dans  la langue ou la musique de l’autre, elles créent alors des passerelles que chacun peut emprunter…

Photographie Malik Nejmi

Comment décririez vous les interactions avec vos sujets ?

Jusque maintenant, je me laisse guider par mes intuitions naturelles. Je crois que le corps réagit plus que l’esprit par rapport à un sujet. La distance en photographie est une distance physique. Mais je ne suis jamais que le témoin de ma propre histoire, même en situation de reportage, mon travail au final devra justifier la raison de ma présence dans un orphelinat en Afrique par exemple, à ce moment de ma vie. Cette distance avec l’autobiographie est difficile  à dégager, donc aujourd’hui je dirai que je « subi » de me sentir affecté par mes propres images.
Je dirai naïvement que cherche l’aspect pragmatique de la photographie dans son usage, dans le sens qu’elle peut avoir non seulement pour moi, mais surtout pour les gens que je photographie. Jusque l’accrochage, l’installation, tout cela doit être porté pour que les images aient un rôle dans la société.

Photographie Malik Nejmi

Pourquoi raconter des histoires personnelles avec des photos, comme par exemple dans vos séries El Maghreb ?

Pourquoi la raconter aux autres ? Pour sortir du doute, de la honte de soi, je ne sais pas, parce qu’il y a des travaux comme celui-là qui font œuvre, qui deviennent vraiment de la matière. Je pourrai travailler toute ma vie avec ce corpus de 94 photographies de el Maghreb et n’avoir de cesse l’obsession de revenir dessus, par strates successives, jusqu’à l ‘effacement ou l’épuisement.

Photographie Malik Nejmi

L’immigration est aussi un thème important dans votre travail. Que voulez-vous dire sur ce sujet, personnellement, politiquement, ou artistiquement ?

Je ne suis pas engagé politiquement dans la thématique de l’immigration. Je ne démonte pas de mécanisme politique. Je suis un anti-reporter sur la question. Les photographies et le livre de « el Maghreb » traitent de l’immigration sans qu’aucune image ne montre distinctement d’immigrés en situation de transit ou de clandestinité. Sur ce sujet je cherche toujours à décentrer le regard, à sortir de l’emprise documentaire parce que je pense que le piège est là où l’on pense témoigner de la question migratoire. Ce qui m’intéresse est artistique, comment un artiste va traiter de l‘immigration dans le vaste monde. Comment, aujourd’hui, dans les enjeux de la mondialisation, un photographe va traverser ces parcours, ces histoires d’hommes et de femmes qui subissent la violence et l’acharnement des lois d’accueil ? Et comment va t’il dégager une voie parallèle au politique.

Photographie Malik Nejmi

Vous parlez d’une poésie et d’un lyrisme dans votre travail photographique – pourriez-vous expliquer ?

Oui, comme je raconte une histoire, ce sont les images qui dictent le récit. La vérité est dans l’image, pas dans le discours. La poésie documentaire que je porte et revendique est certainement liée à ma capacité à refuser toute forme de « statement » artistique. Je ne sais pas faire du Malik Nejmi, comme Ben ferait du Ben … Mes acquis photographiques sont très pauvres, je manque de technique et je ne veux pas savoir quel sera mon prochain sujet. Alors je me laisse porter par des formes de révélations où l’imaginaire agit considérablement sur le réel. On retrouvera alors une forme de récit autour duquel s’impressionnera mon imaginaire, un imaginaire social bercé d’une vision en altitude, une enfance française en banlieue. Mon enfance c’est ma chambre noire et ma capacité à absorber la nature du sujet traité dans ce prisme-là. La poésie, je la tiens certainement d’une acculturation presque totale pour laisser s’échapper des sentiments qui ne seront affectés par aucune influence. C’est pour moi la seule manière possible de restituer des travaux bruts, authentiques et de laisser le sujet pénétrer ma propre histoire.

Photographie Malik Nejmi

Parlez nous de la série qui sera exposée à l’Atelier du Midi pendant les Rencontres d’Arles cette année.

L’exposition « L’ombre de l’enfance » traite de ce cas douloureux d’enfants handicapés et abandonnés au Mali et au Kenya. C’est autour de la question du « tabou » et des mythes sociaux et culturels ancrés que je questionne la question de l’abandon. Au Mali les enfants handicapés appartiennent à la communauté des Djinns, des esprits malins. On les place soi-disant à l’entrée du village sur la termitière pour que les esprits s’en emparent et les transforment en serpent. Au Kenya, dans le district Samburu (Massaï du Nord) le handicap n’existe pas dans le langage, tout comme la génétique. Les populations se réfèrent au Dieu créateur et les hommes sont des guerriers. Ce peuple nomade définit donc un enfant anormalement constitué comme un « Ngoki », c’est à dire quelqu’un « incomplet ». Deux femmes, Juliette Soto et Grace Seneiya travaillent dans ces pays respectifs et œuvrent pour la dignité de l’enfant. A Bamako, la Pouponnière d’Etat qui est un centre d’adoption international recueille donc depuis 10 ans les enfants de l’association Léo dans un système de maintient des enfants avec une équipe de nounous et des thérapeutes. Au Kenya, c’est la question de la réhabilitation en milieu Samburu qui est au cœur du projet. L’historique des enfants est presque toujours reconstitués, les enfants sont visibles à l’église, à l’école, suivent des formations pour réintégrer et aider la famille.

Photographie Malik Nejmi

Les photographies de 2008 sont des polaroïds petits formats comme des carnets de bords d’une vie au centre, des documents qui ne surdimensionnent pas la souffrance des enfants. Des textes et des entretiens annotent ces images particulières. Peu de documents de ce genre racontent le quotidien comme cela avec affection. Aucune ONG ni association n’est derrière ce travail, il n’y a pas de commande à caractère humanitaire, mais juste une rencontre au Mali qui a déclenché cette approche. Aujourd’hui je présente une nouvelle série réalisée en 2009 à la Pouponnière de Bamako réalisée au moyen format et qui est plus recentrée sur deux suites d’images. La série « La cour » évoque ce lieu central à la Pouponnière et s’attache à montrer la solidarité entre les enfants et les efforts de représentations qu’ils génèrent pour sortir du handicap et être perçus par les visiteurs (les parents adoptifs par exemple) comme des enfants à part entière. La série « Chambres » raconte la vie dans les dortoirs, la salle des repas et les séances de musicothérapie. On voit les enfant parfois s’empêtrer dans leurs moustiquaires et tenter de sortir du lit, de se sauver. Il y a aussi des temps de sieste, des temps où les nounous reprennent une vie de femme et consolent les plus malheureux.

Ce travail avait reçu le Prix de Photographie de l’Académie des Beaux-Arts en 2007 et il est montré en l’Etat à l’Atelier du Midi. Patrick Ruet, le galeriste, est un ami de longue date et depuis trois ans nous discutons régulièrement de la notion de témoignage en photographie. Il est à l’initiative aussi de cette sensibilisation artistique autour de ce que j’appelle « l’impossible photographie humanitaire ».

Interview par LG & RD

Lien vers le site du photographe Malik Nejmi

Exposition :  « L’ombre de l’enfance » de Malik Nejmi du 2 au 21 juillet 2010 – Vernissage le lundi 5 juillet à 18h30 à l‘Atelier du Midi à Arles