Madeleine Millot-Durrenberger, collectionneuse

Madeleine Millot-Durrenberger est aujourd'hui la seule collectionneuse française à concevoir des expositions de ses œuvres, encadrer et accrocher elle-même ses photographies aux quatre coins de l'Europe.

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Madeleine Millot-Durrenberger est aujourd’hui la seule collectionneuse française à concevoir des expositions de ses œuvres, encadrer et accrocher elle-même ses photographies aux quatre coins de l’Europe. Sa collection recense environ un millier de photographies d’art, d’une centaine d’artistes, et elle peut pour au moins une vingtaine d’entre eux organiser une exposition monographique de 20 à 30 œuvres. Grâce à la création des éditions In Extremis, elle édite un livre d’art par exposition, et ces deux activités l’occupent aujourd’hui à plein temps.

Collection Madeleine Millot-Durrenberger
Photographie Eric Rondepierre

Madeleine, merci de vous présenter et de nous parler un peu de vous, de votre famille par exemple.

J’avais un père universitaire académicien, qui était très cultivé, jusqu’aux impressionnistes. Si bien que, par réaction sans doute, j’ai pris la relève et j’ai commencé ma culture vers 18 ans à partir des impressionnistes. Je suis arrivée très vite à l’art contemporain, et plus tard à la photographie. Ce qui m’intéresse dans la photographie, ce sont les artistes qui utilisent la photographie comme art plutôt que les photographes. Dans ces artistes il y a des tempéraments, des inventeurs qui ont un univers spécifique et personnel, c’est ce que je recherche.

Donc vous ne produisez pas vous-même artistiquement ?

Je mets ma capacité créatrice au service de l’organisation de mes expositions, je présente intelligemment, j’espère, ce que font les artistes.

Collection Madeleine Millot-Durrenberger
Exposition Sudek. Festival Reggio Emilia 2009

Quelles est la différence selon vous, entre l’artiste qui utilise la photographie comme médium artistique, et le photographe ?

Je pense qu’il y a des grands dans chaque domaine. Mais je suis plus intéressée par la personne qui invente, et moins par la personne qui va dehors, prends son appareil, voit quelque chose de joli, et le prend en photo. Je préfère les choses qui ne se trouvent pas forcément dans la nature, des choses détournées.
Je penche plus vers les personnes qui n’ont pas besoin de sortir de chez elles pour créer, mais ce n’est pas obligatoire bien sûr. Dans ma collection j’ai des photographies de Cartier-Bresson et de Bernard Plossu qui contredisent complètement cela. En général, je suis plus attirée par le travail de Tom Drahos, de Patrick Tosani, de Bernard Faucon, de tous ces gens qui créent d’abord avant de faire la photo.

Collection Madeleine Millot-Durrenberger
Photographie Georges Rousse

Comment présentez-vous votre métier lorsque vous rencontrez des gens ?

Déjà je n’estime pas que c’est un métier, j’ai eu un métier d’enseignante en sociologie. Être collectionneuse est plutôt une passion ou une méthode pour moi pour faire connaître le travail des artistes puisque j’ai cette chance de posséder leur travail chez moi. J’aurais trouvé injuste vis-à-vis d’eux, de pouvoir acquérir leurs photographies et de les garder dans des tiroirs. C’est peut-être la grande différence qu’il y a entre cette collection et plein de gens qui achètent des œuvres et qui ne se donnent pas le rôle de passeurs.
Pour moi c’est un rôle important qui se traduit par des expositions et par des éditions.

Pour la suite, vous avez une vision sur les expositions futures ?

Oui, tout à fait. C’est pour ça que lorsqu’on me demande une exposition, je dis toujours qu’il faut s’y prendre à l’avance. Déjà parce qu’il faut que je réfléchisse très longtemps en amont pour proposer quelque chose qui se tient et aussi parce que je suis pas mal sollicitée. Je ne veux pas en faire plus que trois par an.
Il y a aussi des projets qui n’aboutissent pas – jamais de mon fait -, pour le moment j’ai un projet qui va aboutir à l’école des Beaux Arts du Havre.
Il y a de plus en plus de photographes qui sont dans ma collection et qui ont des postes dans les écoles d’art, et quand l’école leur propose d’organiser une exposition photo, ils trouvent la solution de facilité en m’appelant. Soit ils me donnent un thème, soit ils me donnent carte blanche. Pour la prochaine exposition au Havre, le thème est « L’identité », je vais donc proposer des autoportraits ou des portraits de photographes.

Collection Madeleine Millot-Durrenberger
Autoportrait Dieter Appelt

Je suis allée cette semaine au Havre pour voir la salle, et c’est toujours intéressant de constater que sur le plan, la salle ne ressemble pas du tout à ce qu’elle est en vrai ! Cette fois ci j’ai bien fait de me déplacer avant, car j’avais réfléchi à quelque chose de dense et d’ »osé », et il s’avère que la salle étant assez étroite, tous ces corps un peu suppliciés auraient plombés l’atmosphère.
J’ai donc un peu élagué, je ne vais pas présenter autre chose mais je vais en exposer moins.

Ça m’est arrivé aussi de ne pas me déplacer pour voir une salle avant et que ça se passe très bien. Par exemple à l’école des Beaux Arts de Nîmes la salle est partagée en trois. D’habitude ils donnent une salle par artiste mais là j’ai eu les trois travées. C’était géant et très beau, dans un hôtel particulier, et j’ai pu faire une grande exposition avec trois thèmes.

Les photographes de votre collection sont des gens qui travaillent encore ?

Presque tous vivants oui ! Sudek est mort, Cartier Bresson, Molinier sont morts aussi.

Collection Madeleine Millot-Durrenberger
Nathalie Savey

Collection Madeleine Millot-Durrenberger
Valerie Graftieaux

Les photographes toujours vivants ont-ils un droit de regard sur les expositions de leurs œuvres ?

Lorsque je fais soit une exposition, soit une édition, je demande l’autorisation au photographe.

Mais pas dans la manière de l’associer ou non dans un triptyque par exemple ?

Ah non ! S’ils ne veulent pas que je les associe avec un autre, je ne le fais pas, mais c’est extrêmement rare. Ceci dit, ça vient de m’arriver avec un jeune photographe qui m’a dit qu’il voulait bien que sa photographie paraisse dans une édition, mais qu’il voulait être payé. Je lui ai rappelé que les plus grands artistes m’écrivent de gentilles petites lettres en remerciant mon investissement et mon bénévolat, et qu’ils acceptent volontiers que j’utilise leur œuvre sans demander quoi que ce soit en retour…
Bien sûr après je leur offre un livre, ce sont des livres tirés à 150 ou 200 exemplaires numérotés.

Vous êtes à l’initiative de la maison d’édition In Extremis, qu’est-ce que le support du livre apporte par rapport à l’exposition ?

C’est une trace, car ce ne sont pas des livres, ce sont des objets d’art. Ce sont des coffrets, tous faits manuellement, avec des vraies photos. Pour les derniers qui sont sortis, ils sont composés de plusieurs cahiers. Dans chaque cahier il y a une photographie, suivie de cinq textes de philosophes, psychanalystes, scientifiques, metteurs en scène, auteurs de romans noirs etc…

Collection Madeleine Millot-Durrenberger
La grande mêlée, Molinier 2000

Collection Madeleine Millot-Durrenberger
Avant l’effacement, 1998

Nous fonctionnons comme une association, subventionnée par l’état et la ville de Strasbourg pour payer les fournitures. La vente des livres d’art permet ensuite de compléter, et lorsque nous sommes rentrés dans nos frais, nous préparons le projet de livre et d’exposition suivant.
Bien sûr, tout ça ne me fait absolument pas vivre, je ne retire aucun bénéfice de mon activité de collectionneuse. Ça me coûte même parfois… Mais maintenant je suis plus pointilleuse, j’exige des structures avec lesquelles j’organise des expositions de me défrayer correctement.

Pourquoi ce nom « In Extremis » ?

C’est parce que nous avions eu l’occasion d’avoir une galerie à Strasbourg, qui serait fermée au bout de deux ans d’existence et nous le savions au départ, d’où le nom.

Mon prochain projet fait suite à ma rencontre avec un mathématicien. C’est un génie qui comme tous les génies a été perçu comme un imposteur il y a quelques années. Vingt ans après, tout le monde se rend compte qu’il avait raison. Je l’ai rencontré par hasard dans un vernissage et il s’est proposé pour faire un texte pour mon prochain projet éditorial. Ces éditions permettent aussi de faire des rencontres magnifiques.

Lorsque vous rencontrez un artiste ou que vous vous promenez dans une exposition, qu’est-ce qui vous fait craquer pour une œuvre et qui vous conduit a l’acheter ? Le plaisir, le besoin de compléter un sujet avec une œuvre, une stratégie ?

A l’heure actuelle je suis plutôt dans la période où je préfère compléter ce que j’ai déjà d’un auteur plutôt que d’acquérir les œuvres de plein de personnes nouvelles.
Mais sinon la plupart du temps, ce qui m’intéresse chez un auteur c’est qu’il ait un univers tellement particulier que si quelqu’un faisait la même chose, il le copierait. Une photo de paysage est souvent la même si plusieurs personnes prennent en photo au même endroit. Bernard Faucon, qui installe des choses dans le paysage, est unique. Si des gens font un peu la même photographie aujourd’hui, c’est parce qu’il a existé.

Bernard Plossu est quelqu’un qui est beaucoup copié aussi. Il a une atmosphère très particulière dans ses images, et même les gens qui essaient de reproduire cette ambiance n’y arrivent pas toujours.

C’est cet univers si particulier qui n’appartient qu’à eux, et aussi le contact que je peux avoir avec les gens qui me poussent à acheter leurs photographies.
Des gens dont j’admire le travail sont parfois hautains, et me demandent de m’adresser directement à leur galerie. Dans ce cas ça m’intéresse moyennement bien sûr… Faire un chèque dans une galerie, c’est facile si l’on en a les moyens !

Collection Madeleine Millot-Durrenberger
Photographie Joel-Peter Witkin

Votre première pièce a été acquise pour faire un geste d’aide à un photographe réfugié politique. Vous disiez de ce moment que c’était la vie qui vous avait conduite vers cette œuvre. Est-ce que vous continuez à être régulièrement engagée dans votre choix d’achat ?

Lorsque j’ai acheté cette première œuvre, je n’ai jamais pensé que je ferais une collection. Par contre, quand j’ai acheté les premières œuvres suivantes, j’ai tout de suite songé à partager ces achats en les montrant sur un mur. Pas pour dire que je les avais achetées évidemment, mais pour dire que des photographes créent des choses très belles. Comme je n’avais pas assez de photographies au départ, je leur ai demandé de me prêter d’autres œuvres à eux pour l’accrochage, et avec le temps j’ai acheté de plus en plus de pièces.
Sinon concernant l’achat « engagé », ça fonctionne surtout pour les jeunes, parce que les artistes reconnus qui ont une galerie…

L’engagement réel pour moi, se situe au niveau du choix des photographies. Parmi mes photos de crânes par exemple, il y en a une qui parle des suppliciés de La Commune de Paris. Au lieu de placer dans une exposition une image de crâne de quelqu’un que je ne connais pas et dont la photo est sans histoire, j’ai plutôt choisi l’histoire de La Commune car elle se rattache à une option politique qui est la mienne.

Comment voyez-vous le futur de votre collection ?

C’est la grande question, le grand mystère… Ma fille a fait de l’histoire de l’art pendant ses études supérieures, j’aurai espéré qu’elle reprendrenne la collection mais apparemment ça ne sera pas le cas. Par contre son fils qui a 14 ans maintenant s’y intéresse énormément. On verra…

Ceci dit la question qu’on me pose inévitablement, c’est : « Est-ce que vous vendez des photographies ? »

… et je vous ne l’ai pas posée !

Mais je vais vous y répondre. Il y a deux raisons pour lesquelles je n’en vends pas. La première c’est que j’ai un très mauvais rapport à l’argent donc ça me suffit déjà d’avoir à gérer avec les artistes l’achat de leurs œuvres, c’est pour moi un calvaire, je ne discute jamais les prix !
La deuxième raison, c’est que les photographies de ma collection qui se vendraient bien et cher, elle sont très bien chez moi ! Je pense en particulier aux photos de Sudek ou de Molinier, elles sont nécessaires pour ma démarche d’exposition. En revanche, toutes les photos que je possède de jeunes photographes, elle n’intéresseraient personnes si j’essayai de les vendre.

Collection Madeleine Millot-Durrenberger
Photographie Colette Hyvrard

Comment voyez-vous les gens qui collectionnent autour de vous ?

La plupart du temps, les gens qui collectionnent des photographies, le font pour mettre au mur ou pour conserver chez eux. Des gens qui ont ma démarche, il n’y en a pas.
Regis Durand organise chaque année une exposition d’une collection. J’étais la première, et pour le second collectionneur ça n’a pas loupé : il lui a demandé de venir chercher les photos chez lui, de les encadrer et de les accrocher. Moi j’avais fait tout ça moi-même, et aucun autre collectionneur ne le fera.

Techniquement parlant, mon système d’encadrement m’est personnel, et je ne veux pas que mes photographies apparaissent dans un encadrement qui est presque aussi cher que la photo. Ce que je veux montrer c’est l’œuvre, et pas le prix du cadre ! Je ne veux même pas qu’il y ait de cadre du tout, mon système est un système de Kraft qui donne une très belle homogénéité à mes expositions.

Lorsque vous déplacez les œuvres de votre collection, vous avez des conditions strictes de sécurité ?

Ça commence oui. Les structures qui hébergent les expositions paient une assurance spéciale. Autrefois il n’y avait rien de tel de prévu, et heureusement il ne m’est arrivé aucun vol ni accident lors du transport. Maintenant les galeries sont beaucoup plus structurées et ont des services d’assurances « clou à clou ».

Votre actualité aujourd’hui ?

L’exposition Sudek est en cours au festival Reggio Emilia en Italie. Ils ont fait un grand catalogue dont le premier chapitre était un hommage à Sudek, et les organisateurs m’ont demandé d’organiser cette exposition. J’ai prêté des photographies que j’avais dans ma collection, et nous nous sommes très vite rendus compte que ce n’était pas suffisant et qu’il fallait que j’en emprunte, et ils m’ont laissé le faire avec qui je voulais. J’ai commencé par en emprunter au musée de Strasbourg parce que j’avais eu une mission pour ce musée, et que j’avais acheté des Sudek pour leur collection. J’ai demandé aussi à la galerie parisienne de Michèle Chomette, et à deux collectionneurs italiens qui avaient chacun une ou deux photos qui amélioraient l’ensemble. Enfin, il y avait aussi La Collection Sudek qui m’a été prêtée par l’héritière Sudek. Nous avions donc une exposition d’une cinquantaine d’œuvres. Les photographes contemporains qui participaient à ce festival étaient, toutes générations confondues, admiratifs de Sudek indépendamment de mon exposition. J’ai pu constater que Sudek est le père des photographes contemporains.

Collection Madeleine Millot-Durrenberger
Photographie Josef Sudek

Vous l’admirez depuis longtemps ?

Oui. Dès que j’ai eu l’occasion de pouvoir acheter des photos de lui, je ne m’en suis pas privée. Mais j’ai aussi développé ma démarche avec lui : à l’intérieur du corpus d’un artiste j’essaye de construire quelque chose qui, au mur, viendrait aider la compréhension de l’œuvre entière de l’artiste. Pour ça j’ai besoin la plupart du temps de former des triptyques sur un sujet. Par exemple trois natures mortes, trois paysages, trois fenêtres de l’atelier pour Sudek parce qu’il en a fait beaucoup etc… Je pense que, moins que trois on peut se demander si c’est un hasard, alors que trois photographies, on voit que c’est un travail sur une série, sur la durée.

Propos reccueillis par RD