Lucien Clergue, un Académicien au Panthéon des photographes

Lucien Clergue a quitté l’Académie des Beaux Arts le samedi 15 novembre 2014 pour rejoindre le Panthéon des grands hommes de la photographie. Son décès l’année de ses 80 ans, vient clore douloureusement de nombreux évènements prévus à son honneur. Il vient de finir une expo à Toronto et à New York. Il accepte de nous recevoir en mai 2014, et c’est un homme fatigué que nous avons devant nous et qui nous parle de ses projets, de l’histoire, de la vie. Il nous reçoit à l’Académie des Beaux Arts, dans le haut lieu où se sont passés les premiers instants de légitimité administrative de la photographie. Lucien Clergue nous rappelle quelques points d’histoire savoureux et n’oublie pas de faire état de ses accomplissements en tant qu’artiste et en tant que moteur de lieux artistiques dans sa ville d’Arles.


Lucien Clergue, Sans titre, portfolio Genèse, 1973, héliogravure, Arles, musée Réattu, don du photographe en 1975. © Clergue 2014

Vous êtes le premier photographe administrateur de l’Académie des Beaux Arts et quand vous avez pris ces fonctions, à l’époque, vous avez dit “Ce n’est pas Lucien Clergue qui entre à l’Académie mais la photographie”. Qu’est ce que ça a changé pour la photographie au travers de votre présence à ce poste ?

Tout d’abord il faut préciser un peu quelques points d’histoire : c’est ici qu’en 1839, Arago a annoncé la naissance de la photographie et a offert gratuitement le brevet au monde entier. Nous fêtons aujourd’hui les 175 ans de cet évènement. A cette époque là, c’est l’Académie des Siences qui était au sommet de la situation car il était question de toutes ces techniques nouvelles et ses membres étaient la caution de l’arrivée de la technique photographique. C’est ainsi qu’on se retrouve avec une collection de photos extraordinaire, pratiquement inconnue, répartie entre les différentes académies, 17.000 photographies dont, par exemple, des incunables de Talbot. Si Arago n’avait pas eu un lien avec Daguerre, ça aurait été Hypolyte Bayard et Talbot qui auraient été inventeurs de la photographie. Car le procédé de Talbot, le collodion humide, était quand même beaucoup plus facile à utiliser que ce foutu daguérotype, mais Arago, étant député et académicien, est allé plus vite. Il a foncé chez le premier ministre de l’époque, l’a amené à l’Assemblée Nationale et a fait voter tout de suite une pension à Daguerre ainsi qu’au fils de Niepce. A partir de là la photographie était née en France.

Pour la première fois, étant donné ma présence ici à l’Institut, j’ai obtenu que sorte une collection de photos de l’Egypte ancienne (1840), dont la commissaire est une jeune femme du musée de l’Elysée à Lausanne. Cette exposition sera présentée à Arles au Musées de l’Arles antique. C’est un témoignage important et je suis content que cette expo voit enfin le jour, programmée avant le départ de François Hebel, pour rendre hommage à mon implication dans le Festival.


Lucien Clergue, Jacques-Henri Lartigue, Aaron Siskind, Manuel Alvarez Bravo, André Kertész au musée Réattu lors de l’édition des Rencontres de 1979, épreuve argentique, Arles, musée Réattu, don du photographe. © Clergue 2014

Vous avez donc initité et dirigé le Festival International des Rencontres d’Arles les premières années, créé le fond photo du musée Réattu d’Arles. Comment décririez-vous l’histoire d’amour qu’il y a entre la ville d’Arles et la photographie ?

C’est moi, c’est tout. Et je lance parfois cette boutade qui fait un peu grincer des dents “vous avez du bol que je ne sois pas boucher sinon ça aurait été les Rencontres de la Boucherie” ! Cette idée est sortie du ventre de Jean Vilar et du Festival d’Avignon que je fréquentais dans ma jeunesse. J’ai eu ensuite l’idée de faire quelque chose de similaire dans ma ville. J’avais 35 ans. Mais la direction qu’allait prendre tout ça n’était pas évidente. Quand j’étais jeune, la photographie tout le monde s’en foutait. Il y avait une exposition annuelle, dans le hall de la Bibliothèque Nationale, sur des panneaux de bois sur lesquels on punaisait les photographies. On y mélangeait amateurs et professionnels et les oeuvres accrochées restaient propriété de la Bibliothèque. C’est de cette manière empirique et grotesque, sans selection, que la collection a été constituée. Nous y étions tous, Doisneau, Cartier-Bresson… J’ai survécu à ces gens, mais j’étais aussi un des plus jeunes.


Lucien Clergue, Nu de la plage, Camargue, 1970, portfolio Genèse, 1973, héliogravure, Arles, musée Réattu, don du photographe en 1975. © Clergue 2014

La presse n’a pas toujours été tendre avec vos photographies de nus, les premières surtout, et je suggère une interprétation personnelle qui serait le point de vue de l’appareil photo dans vos nus. De bas en haut, le corps devenu magistral, n’est-ce pas la représentation de la femme qui a un peu heurté l’oeil de la critique à l’époque ?

Il ne faut pas oublier qu’à l’époque où j’ai montré ces photos, la censure était extrêmement sévère. La majorité à 21 ans ne rendait pas très facile de faire poser les jeunes filles. Une décision assez stupide d’un tribunal de Bordeaux avait statué de la manière suivante : là où il y a le poil il ne peut y avoir la tête, et là où il y a la tête, il ne faut pas le poil. Si on voyait quelqu’un pris en photo nu intégralement, de face, il fallait dessiner un slip par dessus. Il s’agissait des premières revues de naturisme, allemandes pour la plupart. Au collège j’avais déjà dit à mes copains : « quand je serais grand, je montrerai tout !”.
Comme je suis myope, je faisais des photos de portions de corps, et c’est vrai que la tête ça ne marchait pas, les filles dans l’eau, les cheveux dégoulinants… Alors que les seins étaient dans leur plénitude. Je suis donc tombé pile dans la loi, dans ce qu’il était autorisé de montrer.

« Lorsque je photographie le nu, je fais reculer les frontières de la mort. »


Lucien Clergue, Née de la vague, 1968, héliogravure, Arles, musée Réattu, don du photographe en 1980. © Clergue 2014

Qu’est ce que la photo de nu évoque pour vous ? Qu’est ce qui vous y a conduit ?

La définition de la photographie de nu est simple pour moi : lorsque je photographie le nu, je fais reculer les frontières de la mort. La femme est l’essentiel de la vie, quand elle est devant moi, je ne pense pas à la mort.
Il m’est arrivé, surtout au début, de passer une après-midi sur la plage à photographier une fille nue, puis après cela de partir me balader dans les environs et prendre en photo un cadavre de chat mort. Eros e tanatos, je n’avais pas peur de mêler les deux, de passer de l’un à l’autre. Il faut dire que j’avais commencé avec les cimetières et les charognes, j’étais dépressif, et lorsque j’ai montré mes premières photo de nu à mon docteur, il a ri et m’a dit que je n’avais enfin plus besoin de lui. Merci à toutes les filles qui ont posé et qui m’ont aidé à survivre ! C’est encore le cas aujourd’hui, ce sont les dernières photos que je peux faire… (Lucien Clergue souffre d’un cancer de la plèvre au moment où nous enregistrons ces propos, ndlr)

Comment est accueillie votre photographie outre-Atlantique ?

Les américains sont très pointus concernant la photographie.

Au bon sens du terme ?

Oui, en ce moment j’ai une expo à New York et y sont présentés beaucoup de vintages. Mais il font la distinction entre vintage, first print, pièce unique, platinum. En France la notion de platinum n’existe pas, les gens ne savent pas ce que c’est. (Souvent tiré par le photographe lui-même, le tirage dit Platinum s’utilise quand le procédé de tirage est monochrome et apporte un panel de tonalités la plus large possible. A la différence du tirage argentique classique dont les sels reposent sur le vernis gelatine ou l’emulsion d’albumine : le tirage platinum repose directement à la surface du papier, ndlr). Par exemple, on n’a pas enseigné à l’Ecole d’Arles le tirage platinum !


Lucien Clergue, Vent sur les sables, Camargue, 1972, portfolio Langage des sables, 1975, épreuve argentique, Arles, musée Réattu, don du photographe en 1980. © Clergue 2014

Quelle direction avez vous souhaité prendre, pour les acquisitions lors de la création du fond photo du musée Réattu d’Arles ?

Là aussi il est bon de repasser un peu l’histoire : M. Jean-Maurice Rouquette a été nommé en 1956 et en tant qu’archéologue il a eu besoin de demander de l’aide pour la création d’une exposition. J’ai tout de suite proposé Picasso et nous avons pu mettre en route une exposition de 114 dessins dont 57 inédits. L’exposition a été un succès et j’ai fait promettre ensuite que je puisse ouvrir pour le musée un département photographie. Et puisque le musée n’avait pas de fond pour composer ce département, j’ai été missionné pour le créer. J’ai écrit 40 lettres à 40 photographes que j’estimais. Le premier à répondre a été Paul Strand, qui nous a offert non pas des tirages mais des héliogravures qui étaient sa spécialité à l’époque. Et le seul à refuser fut Cartier-Bresson.
Au fil du temps j’ai collecté des photos auprès d’autres photographes. L’oncle de Peter Beard, Jerom Heill, était très lié avec Edward Weston et nous a donné 36 de ses monographies dont une vingtaine de vintages dont certains valent maintenant plusieurs milions. Une autre amie dont le mari avait été journaliste dans les années 30-50, a pu nous transmettre aussi une partie de sa collection ; vous savez comment étaient les journalistes à l’époque : suite à un article ils ne rendaient pas les photos !
Moi aussi j’ai donné des photos. Je me souviens aussi d’une anecdote : j’ai un ami qui avait acheté un livre en série limitée dans lequel il y avait un petit tirage de Brassaï. Je lui ai dit, “allez hop, au musée”. Et maintenant il me le reproche car il aurait pu en tirer aujourd’hui une belle somme. Mais je lui rappelle que sa photo est maintenant au musée pour l’éternité et qu’il devrait en être fier !
Il y a maintenant près de cinq mille oeuvres, y compris des dessins de Picasso et d’autres artistes de l’époque, César, Armand etc. Le musée est riche en art contemporain.

Parmi tout ça, quels sont les projets qui vous occupent le plus aujourd’hui ?

Il y a aujourd’hui une avalanche de projets. Dans l’immédiat il y a des célébrations un peu partout car c’est l’année de mes 80 ans, à New-York, Toronto, Aix-en-provence. Le 4 juillet à Arles s’ouvrira l’exposition du musée Réattu, puis aux Ateliers la grande exposition de François Hebel me concernant. Toutes ces expos vont faire des catalogues, notament celui du Réattu publié chez Galimard. Ça c’est l’immédiat qui me concerne.
Jusqu’à aujourd’hui, ce sont 80 livres qui ont été publiés sur mon travail dont une trentaine de livres de luxe en tirages très limités. J’ai aussi fait quelques films dans les années 60-70 dont l’un sélectionné au Festival de Cannes en 68.

« j’espère que la ville (d’Arles) construira le lieu où mon oeuvre pourra être exposée »


Lucien Clergue, Saltimbanques, Arles, 1954, épreuve argentique, Arles, musée Réattu, don du photographe en 1965. © Clergue 2014

Qui citeriez-vous comme bon photographe aujourd’hui ? Quelle bonne découverte auriez-vous en tête ?…

J’ai une assistante aujourd’hui, Katharine Cooper, qui a obtenu l’année passée le Grand Prix de l’Académie et qui postule cette année pour la Casa de Velasquez. J’ai bon espoir qu’elle y parvienne et pour moi c’est une valeur sûre de qualité et j’en suis très fier.
A part ça, ce n’est pas évident, il y a tellement de jeunes partout… C’est difficile de sortir un nom. J’ai beaucoup d’estime pour Frederic Brenner, qui n’est pas vraiment un jeune ; Blaise Perrin qui sort de l’Ecole de Photo d’Arles, Magali Lambert qui est très talentueuse, Jean-François Spricigo bien sûr, Grand Prix de l’Académie également.
Arles va connaître la construction de la nouvelle école, c’est la première école construite en France pour la photographie, et j’y ai joué un rôle important. Et pardonnez moi de penser à moi, mais j’espère que la ville construira le lieu où mon oeuvre pourra être exposée de manière pérenne à la portée du public. Nous sommes en pourparler avec la mairie d’Arles et ils sembleraient avoir un lieu à mettre à ma disposition.

Un musée donc…

Le terme de musée m’agace un peu, je préférerais quelque chose de dynamique, d’actif. Voir des oeuvres de moi du début, et des oeuvres actuelles, et surtout exposer des jeunes. Nous pourrions y présenter des archives ainsi que ma bibliothèque et ma documentation sur la photographie qui sont considérables. Une sorte d’institut…

Comment l’appelleriez vous cet institut ?

Il porterait mon nom.

Portrait © Photographie de Périer

Propos recueillis par RD

Lucien Clergue, repères biographiques

1934

Naissance à Arles, le 14 août, enfant unique d’un épicier.
Premiers cours de violon à sept ans.

1949

Premier apprentissage de la photographie.

1952

Mort de sa mère.
Rencontre avec l’écrivain Jean-Marie Magnan, qui restera un ami fidèle.

1953

Première rencontre avec Picasso à la sortie des arènes d’Arles.

1954

Premières séries de photos : prises de vue du Jules César de Jean Renoir joué dans les arènes d’Arles, photographies de ruines, début des Saltimbanques.

1955

Visite l’atelier de Picasso à Cannes. Poursuit les Saltimbanques et débute la série des charognes. 
Rencontre le guitariste Manitas de Plata aux Saintes-Maries-de-la-Mer.

1956

Première rencontre avec Jean Cocteau à Paris.
Début des Nus sur les plages de Camargue.

1957

Premier livre : Corps mémorable, illustrant des poèmes de Paul Eluard (Pierre Seghers, Paris) ; couverture de Picasso, poème d’introduction par Jean Cocteau.

1958

Première exposition en Suisse, au Kunstgewerbe museum de Zurich.

1959

Photographe de plateau sur le tournage du Testament d’Orphée de Cocteau. Le 31 décembre, il démissione de son travail à l’usine et se met à son compte en tant que photographe.

1961

Participation, avec Yasuhiro Ishimoto et Bill Brandt à la dernière exposition d’Edward Steichen Diogene with a camera N°5 au Museum of Modern Art de New York.

1962

Invité chez l’architecte Oscar Niemeyer à Brasilia.
Exposition au musée du Louvre / Pavillon de Marsan à Paris, au musée Réattu à Arles.

1963

Epouse Yolande Wartel. Naissance de leur fille Anne. Parution des livres Naissance d’Aphrodite, avec des textes de Frederico Garcia Lorca, ainsi que Toros Muertos, avec des textes et des poèmes de Jean Cocteau et Jean-Marie Magnan (éd. Editec, Paris).

1965

Première rencontre avec le poète Saint-John Perse.
Travaux dans les marais de Camargue. Premier film Le drame du taureau. Création du département photographique du musée Réattu.

1968

Réalise le film Picasso, Guerre, Amour et Paix.
Nomination aux Oscars pour le film Delta de sel (1967), montré au festival de Cannes.

1969

Création des « Rencontres Internationales de la Photographie » à Arles avec Jean-Maurice Rouquette et Michel Tournier.

1971

Rencontre, au cours d’un tour du monde, Ansel Adams à Carmel, où il photographie le parc de Point Lobos. Neil, un des fils d’Edward Weston, lui montre l’atelier de son père.

1973

Mort de Picasso. Le livre Genèse paraît avec 50 photographies et des extraits du cycle de poèmes Amers de Saint-John Perse (Pierre Belfond, Paris).

1974

Ansel Adams se rend aux « Rencontres Internationales de la Photographie » d’Arles.
Élection de Clergue à l’Académie d’Arles. Chargé de cours à l’Université de Provence, à Marseille.

1975

Le Centre National d’Art Contemporain achète 60 photographies du Langage des sables pour la collection du Centre Pompidou, à Paris.

1979

Docteur es lettres avec option photographie, en présence de Roland Barthes et Raymond Jean, Université de Provence, Marseille.

1980

Reçoit le titre de Chevalier de l’Ordre du Mérite.

1982

Ouverture de l’École Nationale Supérieure de la Photographie à Arles, où il enseigne également.

1986

Consacré Photographe de l’Année au festival international de la photographie d’Higashikawa, au Japon.

1999

Consacré Photographe de l’Année à Benevento, en Italie.

2003

Reçoit le titre de Chevalier de la Légion d’honneur.

2006

Premier photographe élu à l’Académie des Beaux-Arts.

2007

Rétrospective « Lucien Clergue, né photographe » organisée par le musée Réattu à l’espace Van Gogh à Arles.

2008

Lauréat du Prix Feria à Millas pour l’ensemble de son oeuvre photographique taurine.

2013

Préside pour l’année l’Académie des Beaux-Arts.