Luc Dratwa, interview en marge de la première exposition d’un passionné d’image

L’itinéraire du Belge Luc Dratwa est un parcours - voire une vie - où s’entremêlent les passions pour la photographie et la peinture.

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L’itinéraire du Belge Luc Dratwa est un parcours – voire une vie – où s’entremêlent les passions pour la photographie et la peinture notamment. Cet itinéraire l’a finalement amené à « oser » sa première exposition d’envergure puisqu’il a été exposé durant l’été à la Young Gallery de Bruxelles. THE PHOTO ACADEMY a rencontré pour vous cet artiste à la veille du vernissage de l’exposition.

Photographie Luc Dratwa

Luc Dratwa, quel est ton itinéraire de photographe pour arriver jusqu’à exposer cette année à la galerie Young de Bruxelles ?

Je vais être précis sur le moment où j’ai rencontré l’image. J’avais 13 ans, et j’ai reçu une caméra super 8 d’occasion. C’était de la vidéo avec du film super 8 donc, où le montage se faisait en coupant et en collant ce film. J’ai commencé par là. Après avoir fait quelques choses avec ça, vers 15-16 ans j’ai commencé à peindre. Et j’ai acheté dans la foulée mon premier appareil photo… C’est une suite. Je ne peins plus depuis peu lorsque j’ai été mis dehors de mon atelier, l’immeuble ayant été vendu.
Ce premier appareil photo était un Canon AE1, acheté dans une brocante vers mes 18 ans. Je l’ai acheté tout simplement parce que je le trouvais très beau et surtout qu’il y avait 2 objectifs – ce qui paraissait incroyable – et le prix était intéressant. Je ne l’ai jamais lâché et je m’en servais encore hier au soir ! La photographie est donc une vieille histoire.

Photographie Luc Dratwa

Tu utilises la photographie numérique aujourd’hui aussi ?

J’ai été aussi confronté à l’image quand j’ai rencontré ma femme. Nous avions monté ensemble un magazine qui s’appelait « Domino ». Ce magazine s’adressait aux professionnels du design et de l’architecture et était distribué gratuitement. Il y avait une grosse partie rédactionnelle, ma femme était rédactrice en chef et j’en étais l’éditeur. A ce moment là – c’était il y a plus de 20 ans – j’ai eu accès au Mac pour la mise en page du texte et des photos. J’ai eu accès à une des premières versions d’un logiciel avec lequel on pouvait travailler une image. Ça et « Page maker » m’ont permis de passer à autre chose pour l’édition que ce qui se faisait à l’époque à savoir coller des bandelettes pour monter le magazine. Il y avait là dedans quelque chose comme 20 Mo de mémoire, ce qui était extraordinaire mais qui fait bien rigoler aujourd’hui. Cela étant j’ai pu voir des images sur l’ordinateur depuis longtemps et tout ça a fait que je suis passé au numérique assez rapidement lorsque le Nikon D70 est sorti en abandonnant l’argentique lâchement ! Mais c’est peut-être la meilleure chose que j’ai faite. J’ai tout de même gardé un boitier argentique.

Photographie Luc Dratwa

Tu es passé de Canon à Nikon donc ?

Aucun souci, je n’ai aucun d’état d’âme avec le matériel. Je suis toujours avec Nikon maintenant, mais je pourrais changer. Pas sans soucis parce qu’il y a des problèmes inhérents au changement de matériel, mais je n’ai pas une attache particulière.

Donc tu es passé par le D70, et maintenant ?

Alors je suis passé par le D70 puis le D70s, D200 et enfin D300. Lui-même sera appelé à changer bientôt. Je ne sais pas encore pour quoi, mais je le lâcherai avec tristesse pour peut-être le D3X.

Beaucoup de photographes aimeraient connaître cette sorte de tristesse !

Ce que je veux dire par là est que je suis déçu de la politique de Nikon qui avait tout basé sur son petit capteur, et avait communiqué pendant un moment sur le fait qu’il était essentiel de se diriger vers le petit capteur, que c’était l’avenir. Et puis arrive une espèce de trahison où on te dit : « Bon finalement on retourne au 24×36, vos objectifs à la poubelle » et ainsi de suite. Je trouve ça un peu dommage et le geste commercial me déplaît un petit peu. Bon, c’est la logique du marché… Mais en même temps je suis certain que la qualité va suivre et nous ne sommes pas au bout de l’évolution du numérique.

Photographie Luc Dratwa

Pendant cette vie de photographe numérique, quelles activités poursuivais-tu ?

Assez simplement, il y a tout d’abord un pan classique avec les photos de famille, de vacances… mais que j’essayais de soigner. Et puis un autre côté de la photo qui n’appartenait qu’à moi. J’ai toujours monté des expositions pour moi tout seul, sur mon ordinateur. Bon, celle-ci (« Windows », NDLR), elle est sortie. Je suis peut-être mûr aujourd’hui. Il y a une question de maturation pour moi. C’est la conjonction de plein de choses : tout d’abord être content de son travail probablement, ensuite mûrir pour exposer parce que ce n’est pas simple. Exposer c’est s’exposer, et c’est un pas qui n’est pas simple. Alors ça a l’air teinté de trucs joyeux, mais c’est aussi des remises en question, sortir de son confort, se montrer. Ça veut dire se rendre plus fragile, plus attaquable. Tu n’es plus à l’abri de la critique. Il y a un côté dangereux à ça et je crois qu’il faut, avant d’exposer, pouvoir envisager le danger que représente le fait d’affronter le regard des autres.

Jusqu’à présent tu n’avais pas franchi ce pas justement, à savoir sortir d’une certaine bulle de confort ?

Je ne sais pas si on peut parler de bulle, mais ça peut venir aussi d’un manque de conviction sur la qualité de mon boulot. J’ai une certaine exigence, avec moi-même aussi, qui fait que ce n’était peut-être pas assez bien. Malgré le fait que j’ai été poussé par mon entourage à exposer.

Photographie Luc Dratwa

C’est dans ce sens que je parlais de « bulle de confort », à savoir les avis que l’on peut parfois recevoir de la part de proches qui ne reflètent peut-être que moyennement la réalité des choses…

C’est évident que les proches sont un public acquis, mais il y a des moyens d’aller tâter le terrain par exemple avec des forums sur internet. Des endroits où tu peux espérer obtenir un regard qui n’est pas teinté de compassion permanente. Il y a des gens qui sont capables de te dire : « Écoute c’est très moyen ce que t’as fait là ». C’est évidemment plus difficile d’obtenir des critiques objectives dans son entourage.

Est-ce que ces échanges virtuels t’ont permis d’avancer pour la création de cette exposition par exemple ?

Bien sûr mais pas seulement. J’aime en tout cas beaucoup cette forme d’échange. Tout d’abord, c’est anonyme, on ne connaît pas l’autre généralement. On peut se permettre de dire plus de choses. Ça permet de voir plein de choses, le travail des autres. Confronter tes photos à un autre regard amène inévitablement des choses positives. C’est une des composantes – il y en a d’autres évidemment – de l’éducation photographique.
A mes débuts en photo, ce que j’essayais de faire c’était de copier. Je pense que l’éducation est notamment basée sur le mimétisme. Quelque soit cette éducation, tu dois pouvoir reproduire ce qu’on t’as appris ou ce que tu as appris tout seul pour pouvoir t’en dégager par la suite.

Qu’est-ce qui a fait que tu as sauté le pas et décidé de monter cette expo et de démarcher une galerie ?

Justement quand je me suis dégagé de ce mimétisme et que j’ai senti que mon travail m’appartennait pleinement. Alors il y a des inspirations, clairement, on ne vit pas sans inspiration et je n’ai rien inventé, mais c’est ce sentiment d’avoir fait quelque chose « à moi » qui m’a fait montrer mon travail.

En parlant d’inspirations, quels sont les photographes dont tu admires particulièrement le travail ?

Je vais commencer par te dire Rembrandt. C’est ce que j’ai répondu à un copain qui me demandait au détour d’une conversation qui était le premier grand photographe. J’ai une admiration sans borne pour l’école flamande en peinture et en particulier Rembrandt, ou Vermeer, Carravagio, et tous ces maîtres des lumières ! Évidemment il n’avait pas de boîtier, mais pour moi c’était un photographe qui faisait avec ce qu’il avait à l’époque : une toile blanche et de la peinture. Il avait cet avantage mais aussi cette difficulté de créer la lumière de toute pièce.
Sinon j’ai trois noms qui me viennent. Tout d’abord Saul Leiter qui a photographié New-York. Ce type possède la science de l’instant, du milliardième de seconde. C’est vraiment quelqu’un qui mérite d’être vu. Sinon Désirée Dolron, une photographe Hollandaise qui pourtant ne produit que peu. Mais son travail est déjà impressionnant techniquement et à voir exposé c’est somptueux. C’est moins une influence que quelqu’un dont j’admire le travail.

Photographie Luc Dratwa

Dans le travail de Dolron, en particulier se série de portraits, on est aux frontières de la peinture…

J’aime cette dimension et cette confusion entre peinture et photo. Et justement chez Désirée Dolron je me suis particulièrement attardé sur sa série de portrait. Je suis sensible au fait qu’il y a du travail derrière cette série, on le sent à tous les niveaux. J’aime aussi le reste de son travail, mais on s’éloigne un petit peu.

Sinon Joel Meyerowitz fait aussi partie de ceux qui m’inspirent. Un type qui a beaucoup de succès. J’aime en particulier les ambiances qu’il arrive à retranscrire. J’apprécie aussi le ressenti qu’on a de se trouver devant un travail bien global avec cette espèce d’impression que tout a été pris à la même seconde !

Sur ton travail « Windows », on est justement dans cette idée. Combien de temps a-t-il fallu pour réaliser l’ensemble de ce travail ?

Une période de 2 ans environ avec plusieurs voyages à New York.

Quelle est l’histoire de cette série ?

Elle est très simple. Il y a 3 ans, j’ai fait un voyage avec mes enfants et ma femme à New York. La visite au Rockefeller center m’a particulièrement scotchée. Ça se passe au 66ème étage, tu es entre le ciel et New York, dans un autre monde. C’est vraiment incroyable comme endroit. J’ai eu l’opportunité d’avoir du temps et j’y suis resté 4 ou 5 heures, en ne prenant qu’une seule photo. J’y suis retourné quelques mois plus tard pour des essais et toutes les prises de vue ont été réalisées lors des voyages suivants. Alors j’étais devant ces fenêtres et j’attendais, comme un pêcheur ! Et j’essayais de « mouliner » quand je sentais qu’il le fallait.

Photographie Luc Dratwa

Qu’est-ce qui t’as fait pensé que tu pouvais tirer produire une exposition de ce travail ?

J’étais dans une suite logique depuis plusieurs années, avec un sujet en tête, sujet que j’ai traité. Je suis allé au bout des choses ; j’ai senti que ce travail était « ficelé ».
J’ai choisi de travailler sur des séries, il n’y a bien entendu pas obligation de fonctionner ainsi, mais c’est ce qui me plaît dans la photo. Je trouve peut-être une rigueur dans cette manière de fonctionner qui me fait défaut le reste du temps !
Ensuite, j’ai fait comme je fais d’habitude avec ces séries et j’en ai tiré quelques unes dans un format plus petit que celui exposé. J’ai aussi fait un essai chez le photocopieur du coin où pour quelques euros tu obtiens une image de piètre qualité mais d’un très grand format. Alors l’encre ne tient pas !  Mais ça m’a permis de me rendre compte que ce format en 1,5 mètres fonctionnait bien, chose qui n’est pas évidente quand on regarde seulement les photos sur l’ordinateur. Donc j’en ai tiré au laboratoire une première dans ce format, puis une deuxième, puis une troisième…Et je me suis dit : « c’est le moment », je me suis senti prêt, j’ai senti que c’était possible.

Ensuite, la démarche c’était de venir ici, les tirages sous le bras ?

Effectivement, je suis passé voir Pascal Young qui a regardé ce travail, qui a trouvé ça bien et qui m’a accueilli dans sa galerie. Alors c’était impressionnant d’être exposé à la suite de Michel Comte, c’est une vraie reconnaissance d’avoir eu la chance d’exposer ici. C’est une première reconnaissance qui est assez solide je pense. Le jour où j’ai su que ça se ferait j’ai été très euphorique…avant de me poser tout un tas de questions et de douter de tout ! Je n’avais pas eu vraiment l’occasion de me frotter aux critiques mis à part sur les forums. Là je passais chez un galeriste qui a un œil photographie certain qui a exposé des gens qui comptent…

Ce qui t’encourage à continuer ?

Oui, inévitablement. Je pense que je ne suis plus tout jeune mais la cinquantaine n’est pas non plus la vieillesse ! Il me reste encore des années de validité et de santé. Je ne lâcherais pas car j’aime ça. C’est quand même un rêve de pouvoir se dire que peut-être un jour une passion profonde se transforme et devienne une activité qui te permette de vivre. J’aimerais bien y arriver mais sans être prêt à faire n’importe quoi : je n’ai pas envie d’abimer ma passion. J’aimerais que ce soit possible de travailler seulement sur mes projets. Je ne suis pas certain que ça me plairait autant de faire que de la photo si c’est pour exécuter des choses qui ne plaisent absolument pas. J’aurais besoin d’une certaine liberté, qui n’est d’ailleurs pas la même pour tout le monde. Après je n’en sais rien, c’est peut-être le prix à payer pour faire le rêve. On verra donc et je peux tout imaginer.

Photographie Luc Dratwa

Que penses tu de l’avènement du numérique en photographie ?

Je veux sortir de cette idée qu’il faille absolument une continuité et qu’on rentre dans une bagarre entre argentique et numérique. Le numérique existe, ce n’est ni un plus ni un moins, c’est une façon de faire les choses. Les procédés sont différents évidemment mais fondamentalement on parle de la même chose. C’est à dire qu’à la prise de vue ça se passe presque de la même manière, le « prétraitement » – lorsqu’on pense à une photo avant de la faire – est identique. Pour le post traitement, je ne sais pas si c’est tellement éloigné de changer une densité dans un bain ou grâce à un curseur. L’important est l’image qui est au mur. D’où qu’elle sorte. Est-ce qu’elle me touche ? Est-ce qu’elle m’interpelle ? Ça ne m’intéresse que très peu de savoir ce qu’utilisait exactement Rembrandt comme mélange de couleurs par exemple. Le temps nous dira ce qu’il adviendra de tout ça. On parle simplement de photo, un bon tirage ou pas, de l’émotion ou pas, voilà ce qui reste au bout du compte.

La photographie reste tout de même, en tout cas désormais, intiment liée à des produits de consommation avec par exemple des nouveautés tous les mois.

C’est comme avec les bagnoles où il faut changer tout le temps, comme avec tout. L’important est de connaître son matériel, et on ne le connaît pas au bout de six mois. Ce n’est pas évident de changer d’appareil. On fait peut-être de meilleures choses avec un appareil que l’on connaît bien qu’avec un appareil plus « performant » qu’on ne connaît pas. C’est pour ça que je disais que vais à regret passer vers un nouvel appareil, c’est un gros travail, c’est une épreuve !

Peux-tu nous parler de ton expérience de produire cette première exposition, entre les premiers tirages utilisés pour démarcher et tout se que tu as dû tirer par la suite ?

J’avais déjà toutes les photos tirées, mais pas en 1,5m. J’étais venu proposer une expo, un produit quasi fini. J’avais tiré 3 grands formats pour démontrer que j’étais capable de mener à bien ce truc, mais que j’avais amené avec le reste.

Photographie Luc Dratwa

Quelle a été l’expérience de passer de 3 grand formats tout en grand format ?

Je vais te répondre que c’était un enfer. Mais c’est un enfer que j’ai voulu. Je suis un sale type, exigent… Ça n’a pas été simple entre le labo et l’encadrement, mais je suis allé au bout de ce que j’avais envie de faire et de ce que je crois.

Combien de temps t’a-t-il fallu ?

Après la postproduction et toutes les photos prêtes à tirer, on parle de quelques mois. Mais dans ces mois là il y a aussi la recherche de la finition au niveau des cadres avec pas mal d’essais.

As-tu des idées pour la suite ?

Oui j’ai deux séries de photo à l’étude et pour lesquelles j’ai déjà fait quelques essais. Une série en noir et blanc et une en couleur. On verra.
Et pour ce qui est l’avenir, j’exposerai à Bruxelles à l’Ambassade US au mois de mai et juin et à Paris en septembre et octobre dans la Galerie Philippe Chaume.

Propos recueillis à Bruxelles par MF