L’expérience sensorielle du souvenir, avec les montages sonores de Marcela Paniak

Entrer dans l'univers de Marcela Paniak, c'est un voyage qui ne vous laissera pas indemne. La jeune photographe polonaise manie habilement l'intermédialité qui joue de la photo comme un artefact, un souvenir matérialisé. La mémoire et son mécanisme sont au cœur de son travail, propice à l'introspection. Ce qu'il en reste: une innocence touchante, une sensation de nostalgie débordante et parfois irréelle.

Entrer dans l’univers de Marcela Paniak, c’est un voyage qui ne vous laissera pas indemne. La jeune photographe polonaise manie habilement l’intermédialité qui joue de la photo comme un artefact, un souvenir matérialisé. La mémoire et son mécanisme sont au cœur de son travail, propice à l’introspection. Ce qu’il en reste: une innocence touchante, une sensation de nostalgie débordante et parfois irréelle.

Qui êtes-vous Marcela Paniak ? Quand et pourquoi avez-vous commencé à photographier ? Quels sont vos projets actuels ?
Je suis toujours étudiante en photographie, à la Film School de Lodz en Pologne, d’où je viens. L’envie de photographier m’est venue quand j’étais enfant. J’éprouvais une grande curiosité pour le monde qui m’entourait, curiosité qui ne m’a jamais quittée depuis. La photographie a d’abord été un moyen d’exprimer mes émotions générées par cette réalité qui m’entourait et à laquelle j’étais très sensible. L’aspect technique m’importait peu; je privilégiais le message émotionnel qui était pour moi le réel enjeu. Désormais j’essaie de travailler sur le médium photographique à proprement parler et je l’utilise plus consciemment. Je m’intéresse au rôle de l’image visuelle dans le mécanisme humain du souvenir.

Comment qualifieriez-vous votre travail ?
C’est un travail photographique varié qui mêle different moyens d’expression, quelque chose de très émotionnel, destiné à être perçu par les différents sens.

Vous mélangez plusieurs média comme le montage, la vidéo, le dessin. Vous associez photo et musique de façon très poétique. J’ai l’impression que l’étiquette seule de « photographe » ne suffit pas. Qu’en pensez-vous ?
Mon travail se place en effet à la frontière de différents média, mais reste toujours basé sur l’image photographique. La musique a également une signification particulière pour moi. Il y a eu un moment dans ma vie où je me sentais obligée de choisir: photo ou musique ? Mais maintenant j’arrive à combiner les deux. Je ne peux pas me dire “photographe” au sens strict du terme, mais de nos jours l’intermédialité est devenue un phémomène très commun dans l’art contemporain. Parfois, la seule façon d’agir dans la vie est déjà en elle-même une forme d’expression artistique.

Le corps comme vous le représentez est souvent prostré, nu, en morceaux. Pourquoi ? Que disent ces corps ? Est-ce qu’ils souffrent ?
C’est à travers l’art que je mène mon introspection, et j’essaie d’amener mon corps à y collaborer. J’observe le corps, j’en examine les transformations. Parfois je veux l’accepter, d’autres fois le rejeter. Très souvent l’état d’esprit impose au corps un changement d’apparence. Un corps nu est ce qu’il y a de plus vrai. Mais il peut aussi être plus généralement le symbôle de la carnalité (ndlr: tout ce qui touche à la relation avec le corps).

Le sentiment général émanant de vos œuvres est celui d ‘une atmosphère sombre, triste et mystérieuse. Y a-t-il de la joie dans votre travail ? Quel sentiment vous inspire le plus ?
C’est la vie qui m’inspire. La plupart du temps, ce sont mes propres expériences qui constituent le principal thème de mes travaux. Mais je pense qu’en général la photographie est triste; elle tue la vie, le temps et le mouvement, rappelle des évènements qui n’auront plus jamais lieu, nous rend conscients des lieux et des personnes qui changent et qui s’en vont. Je ne travaille pas avec le monde réel; le plus important pour moi c’est le monde créé par l’esprit humain. Nos hallucinations, nos rêves, nos fantasmes sont parfois plus réels que la réalité. Peut-être est-ce là la raison pour laquelle certaines photos paraissent si mystérieuses et même étranges.

Vos photos ressemblent à des artefacts sortis d’un autre temps, retrouvés au fond d’une boîte à souvenirs. À qui appartiennent ces souvenirs ?
J’aime vraiment beaucoup les souvenirs; pas seulement les miens mais aussi ceux des autres, que je les connaisse ou que je ne les connaisse pas. La plupart des mes oeuvres sont étroitement liées à ce sujet.

La série“Fairy Tales, pp. 13-55” est un projet sur mes souvenirs d’enfance. L’histoire montre de vieilles photos miniatures en noir et blanc qui évoquent les livres d’images de l’enfance, enveloppés de mystère, quelque part entre la réalité et le rêve. Il s’agit de souvenirs personnels: des objets et des lieux de mon enfance, mais aussi collectifs avec des thèmes populaires de contes de fées. Ces photos montrent un univers étrange et irréel qui est subjectif comme peuvent l’être nos souvenirs. Les choses ne sont pas comme elles sont mais comme nous les voyons et nous les rappellons Ces photos miniatures créent une sorte d’espace privé, intime, et en même temps elles capturent l’imagination de toutes les personnes qui se souviennent des illustrations de livres de contes ou des diapositives.

“Draft Book” concerne mes parents et on y trouve des personnes dont j’aimerais me souvenir pour toujours. Mes parents ont eux-mêmes immortalisé leur histoire à travers des photographies, des dessins et des écrits tout au long de leur vie. Ils ont laissé des traces qui témoignent de leur présence. Mon travail est d’arrêter le temps, de capturer leurs souvenirs et de les empêcher de tomber dans l’oubli. Je dessine des scènes de mon enfance. Je trouve et rassemble les contenus: des photos; des lettres, des brouillons de cahiers d’écolier, et je les arrange en une histoire cohérente. Je voudrais que ce “cahier de brouillon” soit un moyen d’immortaliser le passé.

Je me souviens également de personnes inconnues grâce à de vieilles photos perdues. Elles sont présentées dans “Elysium”. Ces oeuvres sont des cartes de visite ornées de fleurs séchées. Elles montrent l’enjeu de la mortalité humaine, l’immortalité de l’image et le temps qui passe. Il y a plein d’histoires à lire dans chacune de ces vieilles photos mais nous ne pouvons pas toutes les connaître. Je trouve ces images sur des marchés aux puces. Malgré leur peu de valeur pécunière elles sont d’une grande valeur pour moi.La photographie est idéale pour capturer les souvenirs, pour ressusciter quelque chose que n’existera plus jamais dans la vraie vie.

Pourquoi utilisez-vous principalement le noir et blanc ? Quand est-ce que l’usage de la couleur devient pertinent ?
Le noir et blanc rend l’image plus graphique, et montre ce que l’on peut voir mais également ce qu’on ne peut pas voir. De plus le monde en noir et blanc est une vision abstraite de la réalité. Ce procédé modifie la réalité à laquelle nous sommes habitués. L’utilisation d’une technique monochromatique réduit l’image à l’étude de la lumière, et au contour des objets et des personnes. Le message devient plus symbolique. Parfois je n’utilise la couleur que pour accentuer une atmosphère sensuelle. C’est souvent le cas quand je veux capturer le charme d’un superbe endroit. Dans ce cas, la lumière dessine l’image et je ne peux pas la voir en noir et blanc uniquement, car l’atmosphère particulière d’un lieu est aussi rendue par sa couleur.

Vous utilisez beaucoup le principe d’association d’images. On a l’impression qu’une histoire nous est contée. Quelle histoire ?
J’ai principalement recours à la série photographique, pour montrer des images très similaires ou au contraire des images qui racontent chacune quelque chose de très différent, et qui sont associées comme des scènes individuelles. Les histoires sont celles de ma vie mais parfois il s’agit de situations que j’imagine. C’est exactement ça que je veux faire en utilisant un procédé photographique créatif: matérialiser mes rêves.

Il n’ y a que la photographie qui est capable de montrer cette communication avec la réalité environnante. Avec le temps je me suis intéréssée à l’art en lui-même et, arrivée à la fin de mes études, je redécouvre le médium par le biais de la théorie.

L’utilisation d’un dispositif sonore dans vos œuvres crée des moments de grâce, très poétiques et très émouvants. D’où provient cette musique et comment la choisissez-vous ?
J’expérimente la musique partout où je peux: à la radio, dans les films, les concert, ou dans la rue. Quand je présente l’image avec une bande sonore, cela crée l’impression d’une image vivante. Je place et traite cette image entre la photo et le film. L’image indique le sujet de l’oeuvre et le son capture l’imagination, exactement comme dans un film cinématographique.

D’abord la musique apparaît et ensuite je crée une image. Je n’essaie pas d’illustrer en utilisant mon appareil. C’est juste une impression visuelle provoquée par le son que j’entends. Nous ne pouvons par exemple pas imaginer le cinéma contemporain sans image ou sans musique.

Êtes-vous le modèle de vos photos ? Considérez-vous que les œuvres dans lesquelles vous apparaissez sont des autoportraits ? C’est la mise en scène de votre vie personnelle ?
Je ne montre personne d’autre que moi ou mon partenaire parce que je pense que c’est ce qu’il y a de plus vrai, et je sais comment nous représenter. Ces photos ont certainement quelque chose de l’autoportrait, mais pas toujours dans le sens littéral du mot. C’est plutôt métaphorique, c’est comme portraitiser mon état d’esprit en utilisant mon corps. L’idée de la mise en scène, c’est d’arranger les éléments artistiques tels que l’espace, le décor, la lumière, la composition, les costumes, le jeu, et les détails formels comme la couleur et de les localiser dans le champ. C’est exactement comme ça que j’illustre ma vie en utilisant la photographie. Ou peut-être que la vie entière est une mise en scène.

Vous jouez beaucoup, déguisez et cachez le dispositif photographique. On pense se trouver face à des dessins ou de la gravure. Quel procédé utilisez-vous pour un tel rendu ?
J’avais l’habitude de passer beaucoup de temps dans ma chambre noire. J’expérimentais différents médias qui mélangeaient des techniques différentes. Dans mon école j’ai eu l’opportunité de tester beaucoup de procédés photographiques anciens : litographies, tirages de chlorure-bromure, albumine, processus de collodion humide, calotype, cyanotype… Parfois mon but est d’obtenir l’effet prédéfini et tous mes efforts pointent en ce sens, mais de temps en temps j’aime lorsque quelque chose se produit par accident. Avec le développement de la photographie numérique, la forme de l’oeuvre est souvent trop vite oubliée. L’image n’est plus qu’un amas de pixels conservé dans une myriade de dossiers dans un ordinateur. Alors que la photographie qui a une réelle matérialité, des dimensions, une texture, un grammage, une couleur, une odeur, des égratignures, du brillant, des imperfections, des annotations, des traces de doigts et des signes de vie, prend une grande valeur car elle atteste de l’histoire qui se passe.

Visitez le site de Marcela Paniak.

Propos recueillis JV