Les reprises d’Eric Valdenaire

Pour Eric Valdenaire, la photographie permet de transcender la première utilité d'un textile. Dans son travail, les tissus deviennent un moyen de raconter des histoires, de partager un regard critique sur notre culture de la consommation et de nous inviter à prendre enfin le temps de regarder de plus près.

Pour Eric Valdenaire, la photographie permet de transcender la première utilité d’un textile. Dans son travail, les tissus deviennent un moyen de raconter des histoires, de partager un regard critique sur notre culture de la consommation et de nous inviter à prendre enfin le temps de regarder de plus près.

Commençons avec votre travail photographique des textiles. Comment vous êtes-vous lancé sur ce sujet ?
J’ai entrepris une reconversion professionnelle pour devenir photographe en 2010-2011, en suivant l’école Spéos. Durant cette année de formation, outre les nombreux devoirs qu’on nous demandait de faire, nous étions amenés à réaliser des travaux personnels. À cette époque-là, j’avais une amie qui était designer textile et qui avait son atelier à deux stations de métro de l’école. J’aimais beaucoup son travail, son univers, et elle avait besoin de photos pour son site et pour sa communication. Pour résumer, pendant un an, j’ai beaucoup travaillé avec elle.
À la fin de l’année, j’ai présenté un portfolio qui était très orienté autour du produit et de la matière textile. Ce n’était pas un sujet de prédilection pour moi, sauf que je trouve ça très beau.

Quel a été votre parcours avant cette reconversion professionnelle ?
Je suis ingénieur en mécanique de formation. J’ai travaillé pendant 17 ans dans l’industrie automobile, années durant lesquelles j’ai occupé des postes à hautes responsabilités techniques puis commerciales. Cela n’a strictement rien à voir avec la photographie. J’ai eu envie, pour diverses raisons, de quitter ce monde-là.

Aviez-vous déjà eu des expériences dans la photographie avant ce moment-là ?
Oui, mais des expériences d’amateur averti. J’ai découvert la photographie à l’âge de 6 ou 7 ans, dans le laboratoire noir et blanc de mon père. Après, quand je suis devenu étudiant, j’ai surtout pratiqué la photographie en voyage. Je trouvais que le voyage était un excellent terrain de jeu pour pratiquer la photographie. Après mes études, je suis devenu salarié et je n’ai pas réussi à pratiquer la photographie au quotidien. Je manquais de disponibilité d’esprit et de temps. Donc je pratiquais la photographie uniquement pendant les vacances, pendant mes voyages.

Pour revenir à aujourd’hui, comment vous organisez-vous dans cette nouvelle profession ?
J’ai principalement trois axes. Le premier c’est d’exploiter mon réseau personnel et professionnel. Je réponds à toute opportunité, ce qui m’amène aujourd’hui à avoir des clients dans la photographie corporate.
Le deuxième, c’est de démarcher des nouveaux clients que je ne connais pas du tout sur la base de mon portfolio. Comme il est très orienté autour des textiles, naturellement je suis allé démarcher des acteurs du secteur textile.
Et la troisième partie, ce sont les travaux personnels. C’est très important pour s’épanouir en tant que photographe. J’ai plein d’idées de projets que j’ai envie de faire, mais le premier que j’ai commencé à mener c’est un travail autour des produits textiles. C’est un sujet particulier : « la reprise ».

Parlons un peu de cette série sur les tissus …
C’est un travail en cours. Ce sont des natures mortes. C’est de la photographie en studio.
Au travers de l’objet que je photographie, je veux parler de l’humain. Ici, j’évoque les personnes qui ont fait les reprises, les personnes qui ont porté les vêtements. Quand on a toute une série de bleus de travail, on peut imaginer l’homme qui passe sa journée au labeur, qui rentre le soir à la maison, éreinté, et sa femme qui reprise sa veste usée par tant d’heures passées.
J’ai toute une série de sacs à grain qui ont été reprisés, certains avec de simples morceaux de paille. J’imagine le paysan qui n’a pas voulu perdre ses grains, et qui donc a précautionneusement bouché son sac. Pareil, j’ai une série de vieux tabliers de cuisine, complètement usés. J’ai prochainement une autre série sur des habits de religieuses. Je ne les ai pas encore vus, mais les vêtements sont complètement usés car c’était la seule et même tenue portée par les religieuses durant toute leur vie.

Vous parlez d’un habit que vous n’avez pas encore vu … Comment trouvez-vous les textiles que vous photographiez ?
Au début j’ai commencé tout seul en allant chiner dans des lieux comme les Puces de Saint-Ouen. Petit à petit, le bouche à l’oreille s’est fait. Maintenant, on vient me voir et on me propose des pièces. Ça devient vraiment intéressant.

Vous en êtes où dans ce projet en cours sur les textiles ?
Je suis loin d’avoir fait tout le tour de mon projet sur les textiles. Je ne sais pas où ça va me mener. Pour l’instant, j’ai l’attitude d’un collectionneur. Je collectionne des textiles à droite à gauche, et j’en fais des centaines et des milliers d’images.
Sur un lot d’une vingtaine de vêtements, j’ai dû sortir au final 150 images retenues. C’est déjà beaucoup. J’ai une banque d’images qui est assez importante. J’engrange, j’engrange ! Je n’ai pas envie de savoir ce que ça va devenir pour l’instant. C’est un projet en cours qui va se trouver par lui-même.
Aujourd’hui, quand nous avons un trou dans notre chaussette, on descend à la boutique en bas de chez nous et on achète de nouvelles chaussettes en fibre synthétique importée d’Asie. Avant, toutes nos grand-mères avaient un œuf en bois dans leur boîte à couture pour repriser les chaussettes de la famille. Et ce n’était pas il y a si longtemps !
Au delà du patrimoine textile, j’ai des idées de projets autour du patrimoine humain, du patrimoine industriel. J’ai passé des années dans le monde de l’industrie, et ça c’est un sujet que j’irai taquiner photographiquement un jour.

Par rapport à l’élément humain dans vos images, et toutes les histoires qu’on peut imaginer vis à vis de ces reprises, pensez-vous rajouter du texte à vos photos ?
J’ai ma propre vision de mes images, mais je n’ai pas forcement envie de l’imposer au lecteur. Evidemment, si on me propose un vêtement avec une histoire qui va avec, comme celle des bonnes sœurs par exemple, je mettrais un texte avec l’image qui racontera l’histoire.
A partir du moment où mes images sont diffusées, elles ne m’appartiennent plus. Donc si des personnes veulent y voir autres choses que ce que j’y vois moi, c’est très bien. Plus les gens s’approprient mon travail photographique, mieux je me porte – que ce soit en bien ou en mal. Si quelqu’un me dit « Je déteste votre image » c’est presque le plus beau compliment qu’on peut me faire. Ça veut dire que mon image n’a pas laissé indifférent, que mon image a généré de l’émotion.

Techniquement, quelles sont les particularités pour photographier ces textiles ?
Le mot clef, c’est « texture ». Il faut rendre compte, grâce à la lumière de studio, de la texture de la matière. Il faut que l’image ne soit pas trop plate, donc pas de lumière trop diffuse. D’un autre côté, il y a une notion de transparence qu’il est important de rendre compte.
Je mets toujours un éclairage derrière les textiles. Je passe mon temps à balancer l’éclairage de face et l’éclairage de derrière, pour jouer entre la transparence et l’opacité.
Quand il est question de gros plans, c’est un peu moins compliqué. Par contre, lorsqu’on prend des pièces entières et que l’on veut les présenter sur un fond blanc, c’est autre chose. Je ne suis pas retoucheur, du coup le fond blanc est présent à la prise de vue obligatoirement.
La grosse question c’est : est-ce qu’on prend le tissus horizontalement ou verticalement ? Est-ce qu’on prend le tissus éclairé par derrière en mettant l’appareil horizontal, ou est-ce qu’on pose la pièce à plat et on prend la photo par le dessus ? En fait, je me sers de ces deux approches.
Evidemment, il faut aussi respecter la chromie pendant toute la chaine graphique. Ça passe par la prise d’une charte colorimétrique au début de chaque séance, la création d’un profil pour chaque séance, etc. Mais ça c’est la base des prises de vue en studio.

Dès que tout est installé dans le studio, combien de temps vous faut-il pour une séance photo ?
Ça dépend. Je travaille beaucoup par série, ce qui fait que quand j’ai réussi à caler un format, après je les enchaine. Mais pour la première image, je peux passer une, deux, trois séances jusqu’à ce que ça me convienne.
On rentre alors dans une logique presque « packshot » – c’est-à-dire de reproduire la même image avec juste un produit différent. C’est un travail que de savoir générer à la fois de la répétitivité et de la reproductibilité dans le process. C’est-à-dire que si dans deux mois ou dans un an, on me re-propose un autre boulot de vestes, que je sois capable de refaire exactement le même système d’éclairage et de composition que la première veste qui m’a plu au départ.

Du coup, vous prenez des notes précises ?
Oui, je prends un peu de notes pour me souvenir, mais c’est beaucoup dans la tête aussi.

Il y a une esthétique marquée dans votre série. Nous avons parlé du côté technique dans vos images, mais est-ce qu’il y a d’autres éléments qui sont en jeu par rapport à l’esthétique ?
Je pense que l’échelle est importante. Il y a beaucoup d’images qui sont prises de très près. Je m’attache à raconter l’histoire qui se cache derrière chaque objet, comme je l’ai évoqué tout à l’heure, mais il y a aussi un point de vue, un parti pris, esthétique. Il y a un côté de « donner à voir ». Ce sont des choses que soit on ne se donne pas le temps de voir, soit qu’on ne voit plus. Pour voir le détail de la petite reprise, il faut prendre le temps de prendre le textile, de le mettre entre ses mains, de le mettre à plat, et prendre le temps de regarder le travail qui a été fait. C’est ça mon travail photographique : « donner à voir ». Le facteur de l’échelle est donc de donner à voir de très près, de voir de fil à fil … C’est une première cohérence esthétique dans mon travail.
C’est peut-être mon côté ingénieur, rigoureux, cartésien, (pour ne pas dire psychorigide), qui m’amène à respecter une mise en forme et un processus. Parce que la forme est identique, on comprends qu’il y a plus à voir dans l’image que cette simple forme. Par exemple, prenons l’installation photo derrière nous. Il s’agit d’une série que j’ai fait sur ma deuxième fille. Ce sont des portraits de ma fille bébé, mais ce sont 50 fois le même cadrage. Ce côté répétitif, systématique, dans la forme fait que je donne à voir quelque chose qui n’est pas juste la bouille d’un bébé. Ce sont chacun des détails de son expression, et leur évolution pendant deux ans. Ces images retracent les deux premières années de ma reconversion professionnelle – d’où le nom de cette série. On voit que pendant ces deux ans, on passe par toutes les étapes, en commençant par des pleurs, parce qu’effectivement c’est pas facile !

Comment ça se passe depuis que vous êtes devenu photographe professionnel ? C’est difficile de s’installer en tant que photographe à Paris ?
Très bonne question. J’ai réussit à équilibrer mes charges assez rapidement. Aujourd’hui, après plus de deux ans, les revenus commencent à devenir de plus en plus régulier, mais c’est un travail de fourmi et un travail de persévérance.
Je pense que le fait d’être sur Paris est un avantage. Il y a une grosse activité. Après, commencer de zéro, ce n’est pas simple – financièrement et commercialement parlant. Quand on part d’un carnet de clients qui est nul et vierge, ça ne se fait pas en deux mois.
Partout on entend que la photographie est en crise, mais je suis convaincu du contraire. La photographie ne s’est jamais aussi bien portée. Par contre, il y a un grand nombre des clients de la photographie qui eux sont en crise, à commencer par la presse. Mais pour moi, ce n’est pas la photographie qui est en crise. Il n’y a jamais eu autant de créations, de festivals, de belles productions, de reportages photographiques, …
Aujourd’hui, nous sommes dans un monde d’images. Plus ça va, plus sont nombreux les acteurs qui considèrent que pour se démarquer dans cette nuée d’images, il faut une image de qualité. Il faut sortir du lot des images qui sont désormais produite par tout le monde.

Site d’Eric Valdenaire

Propos recueillis par LG