Les paysages défigurés de Timothy Hannem

Timothy nous parle de sa pratique de la photographie presque sportive et de sa passion pour l'Urbex

L’explorateur urbain Timothy Hannem, chasseur de ruines mais aussi illustrateur et auteur de plusieurs blogs, connaît 50 Lieux Secrets et abandonnés en France.

En pratiquant l’urbex, la visite de lieux abandonnés et souvent cachés, son but est de transmettre au public ce qu’il a lui-même ressenti sur place, quelles pièces il a visité, ce qu’il y a trouvé.
Pour reconstituer la visite d’une façon aussi complète, il prend plaisir à mettre autant de textes que d’images et va jusqu’à ajouter des vues aériennes sur son blog histoire de montrer l’évolution du lieu avec le temps.

Aujourd’hui, il nous livre son expérience à travers sa photographie et son témoignage.

Peux-tu nous expliquer ta démarche ?

J’aime explorer ces lieux pour le côté paisible qu’il y a à déambuler dans ces lieux souvent en ruines, vides et à l’histoire méconnue. C’est un peu comme un voyage dans le passé. Je cherche des indices, des traces de vie, je fais une sorte d’enquête en reconstituant leur histoire…

Quand un lecteur du blog me dit «J’ai eu l’impression d’y être», je me dis que j’ai atteint mon but. Enfin, cette activité est bien évidemment illégale, car ces lieux appartiennent toujours à quelqu’un même si le panneau «Propriété Privée» est couvert de mousse depuis une trentaine d’années.

– D’où te vient cette passion pour l’urbex ?

Ces lieux m’ont toujours fasciné. En voyant des films comme les Goonies ou Stand By Me j’ai eu envie de vivre les mêmes peurs que les personnages de ces films : la peur de l’inconnu, du noir et la peur de me perdre. J’ai donc commencé à visiter d’autres endroits à côté de chez moi, et ça m’a beaucoup plu. Le plaisir de l’interdit étant très puissant quand on est petit, ce fut une sorte de révélation.

« Au plaisir de se faire peur s’est ajouté un intérêt historique pour les lieux en eux-mêmes: qui avait vécu là ? Pourquoi les gens étaient-ils partis ? Depuis quand ? »

Le contraste entre cette vie passée et l’état de ruine d’aujourd’hui procure un état de nostalgie assez grisant. On ressent de la tristesse à voir ce patrimoine en ruines, mais en même temps on est heureux à présent de pouvoir visiter une sorte de «maison hantée» comme un gamin. Un sentiment paradoxal intéressant. Le fait de pouvoir faire ce que l’on veut (sans pour autant faire ce que l’on veut) est également fascinant.

Enfin, se faire un petit shoot d’adrénaline en visitant ces endroits est une expérience qui me plaît beaucoup : ne pas se faire voir, rester discret, utiliser sa vue et son ouïe…

Ayant une vie d’adulte (le boulot, le loyer à payer, les factures etc), visiter ces lieux est une belle évasion, un bol d’air, un pas de côté hors de la société.

On part une journée en balade et on se sent en vacances. Je me sens bien plus vivant là-bas qu’en ville. C’est devenu presque vital, j’ai besoin de cette respiration.

Manoir à la Lanterne

– D’après toi, quelle place tient la photo dans l’urbex ? Est-ce que cela a réinventé la façon d’explorer ?

Aujourd’hui, à notre époque où l’image est omniprésente, explorer sans ramener de photos (ou montrer en direct qu’on y est) est très rare, chacun tient à montrer ce qu’il a visité, chacun tient à partager pour diverses raisons les sensations fortes que procurent les images de ces lieux.

Est-ce que ça réinvente la façon d’explorer ? Oui, car dans les années 80/90, quand j’explorais un lieu avec des amis, c’était vraiment pour le plaisir de l’exploration «pure», la recherche d’adrénaline, on ne visitait pas ça pour obtenir de la matière afin de montrer sur notre profil, notre page ou notre site ce qu’on avait visité. Aujourd’hui, quand je visite un lieu, je ressens moi-même une très légère pression à «ramener de la bonne matière» pour mon site, pression qui peut (des fois) perturber ma promenade quand je n’arrive pas à faire la photo que je peux faire. Je n’explore donc pas de la même façon qu’il y a une vingtaine d’années.

– Certains disent que l’urbex s’est embourgeoisé à cause du partage de photographies sur les réseaux sociaux et que cela pourrait avoir des effets négatifs sur la pratique des passionnés, qu’en penses-tu ?

Il y a forcément des effets négatifs si les gens partagent «mal» leurs photos : dire dans quel département ça se situe, ne pas prendre la peine de floutter des documents, donner des indices trop précis (années de fermeture pour une usine par exemple) etc.

Quand je publie une visite, je m’assure de l’avoir fait lire à mes amis une bonne semaine à l’avance histoire qu’ils me disent si telle ou telle photo pose problème, si on peut y déceler des indices etc.

L’engouement pour cette pratique, des appareils numériques hyper abordables… le fait que ce soit une mode, des gens qui en font et s’arrêtent trois mois après… tout cela peut conduire à la dégradation des lieux, mais il ne faut pas oublier que les premiers à casser peuvent être les gens du coin (même si cela reste difficile à prouver.)

Domaine des Trois Colonnes

– Quelle est ta recette pour choisir la bonne photo, celle qui illustrera ton récit ?

Pour résumer une visite, ce sera généralement une image du sujet le plus emblématique vu sur place. Une vue de l’extérieur fait toujours l’affaire, mais récemment j’ai visité un manoir où il reste un fauteuil monte-escalier, chose que je n’avais encore jamais vu dans un lieu. Pour cet endroit, je choisirais cette image sans aucune hésitation, quitte à zapper une image extérieure bien plus efficace.

– Une de tes propres photos préférées et pourquoi ? Quelle anecdote se cache derrière ?

Ma photo préférée est celle du Domaine des III Colonnes en automne.

Ce lieu me fascine car il a une histoire très riche, une architecture unique, et offre de nombreuses choses à voir sur place. J’ai du le visiter plus d’une dizaine de fois.

Pourquoi cette photo du manoir en particulier et pas une autre ? Car elle a été faite un jour où nous sommes venus avec des amis explorer une petite île située sur le lac derrière la grande demeure. Poser le pied sur cette île est impossible à moins d’avoir un canot ou une grenouillère. Étant venus avec un petit bateau gonflable, nous avons traversé l’eau vaseuse et avons enfin pu toucher ces fameuses colonnes (visibles depuis la rive) qui font que j’ai inventé le nom «Domaine des III Colonnes».

Mais nous avons aussi vu autre chose : une statue encore debout, dont nous ignorions totalement l’existence, la végétation étant très forte à cet endroit. Découvrir cette statue couverte de lierre est probablement mon meilleur souvenir d’exploration urbaine. La beauté de l’automne, la camaraderie, la belle surprise, le plaisir de devoir raconter cela en détails sur mon site et que les gens partagent la même émotion… Pour ces raisons cette photo est un merveilleux souvenir pour moi.

«Domaine des III Colonnes»

– Quelle photo résume pour toi la pratique de l’urbex ?
Dans l’exploration urbaine, on fait toujours des photos de groupe à la fin, des photos souvenir qu’on ne publie pas forcément, qu’on met sur nos profils privés, entre amis, pour rire. Cette photo où je pose en compagnie d’Yxelle et Antoine à côté de la statue découverte sur l’île symbolise très bien pour moi la camaraderie, le plaisir de l’exploration, la surprise, et surtout elle est «naturelle». Pas de retouche, pas de méga grand angle, on voit le lieu tel qu’il est, et surtout il y a une belle histoire derrière cette photo, ce qui est le plus important pour moi.

Si on parle d’une photo faite par quelqu’un d’autre, ça serait celle faite par Edouard Bergé dans une ancienne carrière aménagée en bunker durant la deuxième guerre mondiale. Ce qui n’est pas à rater dans cette carrière, c’est le grand escalier carré menant à la surface.

La photo d’Edouard est la première photo «urbex» qui m’a scotché, et je trouve qu’elle symbolise bien l’exploration urbaine car on y retrouve tout ce qui me plaît dans cette passion : la peur de l’inconnu (obscurité), le plaisir de se perdre (l’escalier a un côté labyrinthe, on dirait du Maurits Cornelis Escher), le fait de prendre le temps de poser toutes ces bougies pour créer une ambiance visuellement très forte, et surtout, que ce soit complètement pour le fun, sans autre motivation que de créer un beau souvenir. La photo date de 2002, avant Facebook et la course aux likes. Le petit détail qui tue : c’est de l’argentique ! Respect infini.

– As-tu déjà eu de mauvaises surprises en arrivant sur un lieu ? Le danger t’a-t-il déjà empêché d’explorer un lieu ?

Il m’est arrivé de ne pas pouvoir visiter un lieu à cause d’une porte fermée, d’une caméra ou d’un vigile, mais comme ça fait partie du jeu ça n’est pas une mauvaise surprise, ce sont plutôt les «risques du métier». Une vraie mauvaise surprise m’est par contre arrivée quand je suis allé visiter un manoir avec ma copine.
L’entrée sur le domaine était on ne peut plus simple : il suffisait d’enjamber un grillage haut d’à peine un mètre. On l’enjambe, et là, bruits de feuilles mortes droit devant : cinq ou six petits rottweilers déboulent des broussailles en aboyant bien fort. Coup de chance inouï, ils ne nous sautent pas dessus (alors qu’ils le pourraient très bien) et se contentent d’aboyer en restant à deux mètres de distance. Nous avons déguerpi sans demander notre reste.

Ce danger pourrait m’empêcher de tenter la visite de certains lieux, mais pour autant, c’est également une forme d’attraction, comme un défi. Il m’est déjà arrivé d’être sur un lieu et de continuer à faire mon «travail» alors qu’en principe j’aurais dû rebrousser chemin. Dans mon livre «URBEX» je parle d’un fort militaire où la police m’a viré (je pensais que c’était des joueurs d’airsoft alors je suis allé leur dire bonjour). En principe j’aurais du rentrer chez moi mais le désir d’adrénaline a pris le dessus : j’ai fait le tour du lieu et ai fait mes photos en me cachant dans les souterrains tandis que la police travaillait en surface. Est-ce que c’était dangereux ? Pas tant que ça, au pire ils m’auraient viré une deuxième fois. Est-ce que ça valait le coup ? Oui, car là encore, il y a une histoire à raconter, et les photos faites ce jour-là, qu’elles soient réussies ou non, ont un vécu intéressant.

Sanatorium dans la forêt

– Il t’es déjà arrivé de te faire surprendre en pleine visite ?

Je me suis fait surprendre de nombreuses fois par la Police, la BAC, des CRS, des vigiles, un propriétaire… Si la personne est à dix mètres de moi, je ne vais pas m’enfuir car ça jetterait la suspicion sur la raison de ma présence ici. Comme je ne suis là que pour faire des photos, je me présente, je reconnais volontiers mes torts et me laisse gentiment raccompagner dehors, avec contrôle d’identité si c’est la police. Bien sûr, si je vois un vigile à cent mètres de moi mais que lui ne m’a pas vu et que j’ai le temps de me cacher, je me cache et j’attends qu’il parte. Jouer au chat et à la souris reste très amusant.

En quinze années d’exploration, je n’ai fini qu’une fois au commissariat, et on m’a laissé partir quinze minutes après, mais ça n’est que mon expérience personnelle, le fait que je sois blanc et blond à lunettes y est probablement pour quelque chose.

– Si tu devais te rappeler un de tes meilleurs souvenirs d’exploration ?

J’en ai beaucoup, mais tous ceux où je tombe sur des animaux me plaisent beaucoup car il y a un effet de surprise à tomber sur une biche, des chatons, des chèvres, des moutons, un cheval etc. Il y a un silence très cool et un jeu de regard qui me plaît, un peu comme si le temps était figé.

On est là, venus explorer un manoir, et on se retrouve à sourire devant une biche située à une dizaine de mètres de nous, se demandant qui vient la déranger. Alors on ne fait aucun bruit, on lève timidement son appareil pour essayer de ramener un souvenir, mais non, elle est déjà partie dans les broussailles. C’est le genre de rencontre que j’adore dessiner en bd, car pour le coup le médium est parfaitement adapté, je peux décomposer la rencontre en plusieurs cases, installer un silence, faire passer l’émotion que j’ai ressenti, un très beau souvenir.

– Recommanderais-tu cette pratique ou non ? Quels conseils aurais-tu à donner aux personnes qui aimeraient se lancer ?

Je ne recommande pas cette pratique aux gens qui comptent visiter un lieu de nuit tout seul en s’éclairant avec leur smartphone. En pratiquant l’exploration urbaine on enfreint la loi et on peut se faire mal (il y a même eu des décès l’année dernière). Si on veut se lancer, alors il faut raisonner comme un randonneur : prévenir un proche où l’on va, à quelle heure on compte y arriver, à quelle heure on compte rentrer, prendre des chaussures de marches, avoir un téléphone chargé à fond, de l’eau, à manger etc. Enfin, le plus utile : une casquette. C’est toujours cool de sortir d’un manoir et de constater que la casquette est couverte de toiles d’araignées, mais pas nos cheveux.