Les paradoxes photographiques de Joel Peter Witkin

Au travers de conversations relatant de politique, de religion, d’art ou d’histoire, Joel Peter Witkin élucide avec nous certain des paradoxes fascinants qui règnent autour de son travail photographique. « Résoudre » des images, l’art comme incarnation, la sagesse acquise grâce aux petits boulots, la scène artistique New-Yorkaise, le sujet de l’avortement – ces sujets très variés apparaissent dans ses propos dès qu’il s’assoit avec nous, après sa conférence à la BNF de paris.

“Le négatif photo est un point de départ pour moi.”

Joel Peter Witkin
Le photographe américain Joel-Peter Witkin

Dans votre travail vous explorez le monde des « freaks », la religion et les influences de l’histoire de l’art. Quelles connections trouvez-vous entre ces sujets ?

Premièrement, je ne suis pas à l’aise avec le terme de « freaks ». C’est un terme terrible et sensationnaliste. Merci mon Dieu, il n’y a plus de Freak Shows (représentation théâtralisée avec des monstres de la nature ndlr). Quand j’étais adolescent, j’allais à Conny Island avec mon frère pour prendre des photos des gens. The Barker (l’homme qui présente les freaks en criant devant un théâtre ndlr), qui essayait de faire s’attrouper les badauds, disait à beaucoup de gens : « Si vous ne vivez pas dans la vertu, vos enfants ressembleront à ces gens là ». C’était cruel, stupide, et des mots bien primitifs.

Je ne peux pas être cerné, comme beaucoup d’artiste – il n’y a pas de A, B, C, D, pour parler de mon travail. Certains artistes fonctionnent par cycles, mais pour moi, cela n’a jamais été aussi simple, car je photographie des gens qui ont tous des caractéristiques et une conscience différente. Je ne sais jamais qui je vais rencontrer. Je travaille avec ces gens, je ne les utilise pas. La même chose s’applique à des restes humains ou des objets inanimés.

Mon travail n’est pas linéaire, c’est plutôt une phénoménologie.

Pensez-vous que le tirage photographique devrait être unique ? Que pensez-vous de l’aspect reproductible dans la photographie ?

Je vais contre ça. Dans mon cas, je veux imposer ma main, ma signature sur l’oeuvre photographique. Je veux que les gens sachent que je n’ai aucun lien avec « le moment décisif ». Le négatif photo est un point de départ pour moi. Je suis un tireur autant qu’un photographe.

J’ai besoin de connaitre chaque centimètre carré du tirage sur lequel je travaille. Ca me prend des jours, parfois des semaines ou des mois pour résoudre une image. Pour ce qui est des ventes, je garde un recueil qui référence la manière dont j’ai fait chaque tirage, mais j’ai quand même besoin de recommencer le processus de découverte pour chaque nouveau tirage. Mes pensées vont se calquer sur ce moment et j’ai besoin de revivre les émotions de ce moment.

Vous disiez en blaguant que durant deux opérations, les chirurgiens qui vous ont opérés n’ont pas vu de sang sortir de votre corps : il n’y avait que des photos à l’intérieur de vous. Est-ce une métaphore pour dire que c’est la photographie qui vous fait vivre ? 

Il y a deux choses dans ma vie : ma foie religieuse et mon engagement avec la vie au travers de la photographie.

Si la photographie coule dans vos veines, alors que dire de la chair présentée dans votre photographie ?

La chair est le vêtement de notre existence corporelle. Elle nous signale si nous la portons bien, ou si nous sommes nés avec des problèmes physiques. Tous, d’un point de vue théologique, avons des passifs et des dons et nous devons faire avec dans la vie. Nous devons accepter la peine comme la découverte.

Il y a à peu près dix ans, j’ai fait une image à propos de l’avortement. C’était un cadavre comme un Christ, et une foetus à ses côtés. Ils étaient plus ou moins enlacés. Ce n’était pas titré « avortement », mais basé sur un poème d’Auden, où on pouvait lire la phrase « Le glacier frappe dans le placard ». C’est comme si la nature était une rébellion prête à nous accabler car nous n’allons pas dans le sens des causes et des effets de la nature.

L’avortement est un sujet qui divise actuellement. Je suis démocrate et je ne suis pas en accord avec certaines choses dont Obama parle. Ce n’est pas un respect pour la vie. En fait, je pense que la vie se forme à la conception et je pense que nous avons déjà une âme à ce moment. Comment une mère peut-elle détruire la vie dans son corps ? La principale raison était scientifique, mais l’action faite, et la mère le sait, est de couper les liens du foetus et le détruire. C’est une forme d’assassinat et les gens ne réagissent pas.

L’Islam, comme la chrétienté, veut diffuser son message et convertir la planète. Je pense qu’il y aura certainement une guerre entre ces deux croyances. C’est une chose affreuse. J’ai toujours dis que si on peut envoyer quelqu’un sur la lune, en revanche une personne meurt de la faim toute les trois secondes. C’est criminel.

Je pense que le but de l’art est de créer un langage que les gens peuvent comprendre.

Vous avez dis de vos travaux que ce sont des « incarnations » des choses. Peuvent-ils être aussi des déclarations politiques ?

Oui. En fait nous sommes tous des victimes de la politique. Nous avons de moins en moins de pouvoir, particulièrement aux Etats-Unis maintenant, avec les républicains qui réclament des preuves d’identité, qui sont des manières de limiter les inscriptions électorales.

Je pense que nous sommes dans une guerre déclarée aux Etats-Unis entre le parti démocrate et républicain.

Pour revenir sur l’exposition actuelle à la BNF, Enfer ou Ciel, qu’est ce qui vous a attiré vers ces dessins et ces gravures antiques ?

Cette exposition tourne autour de l’art contemporain, qui est le mien, et l’art du passé, fait par les Maitres. J’interprète l’expo ainsi : les Maitres et moi cherchons les même choses. J’appelle cela l’incarnation. C’est un évènement très singulier qui devient une entité corporelle qui peut engager d’autres consciences. L’art vrai c’est cela.

Lors de la conférence plus tôt dans la journée, j’ai dit que l’art concerne tout ce qui est nouveau dans le monde. L’art n’est pas simplement rusé. Si on peut expliquer l’oeuvre en une phrase, ce sera soit très brillant, soit très stupide.

Vous avez fait beaucoup de recherches pour vos projets, mais étiez-vous influencé par des dessins antiques similaires, comme ceux choisis pour cette exposition à la BNF, lorsque vous avez réalisé vos photographies ? 

Bien sur ! Mon frère et moi vivions à Greenpoint, à Brooklyn, et il nous tardait de partir de là. Nous y vivions à l’époque où c’était un taudis. Quand j’étais petit je disais toujours (ce n’est pas vrai, j’invente), que je pensais que tous les chats étaient borgne.

Et donc, comment vous êtes vous échappés ?

En gros j’ai fini le lycée et je suis partis. J’ai fait différents boulots depuis l’âge de 12 ans : livreur de journaux, marchand de bonbons et serveur. Pendant les weekends, j’aidais les vieilles femmes à fleurir les cimetières. Nous n’avions pas beaucoup d’argent. Tous ces travaux m’ont préparés à échanger avec les gens avec respect.

Il semblerait que vous soyez mieux reçu, ou au moins plus populaire, en France qu’aux Etats-Unis. Est-ce vrai ?

Tout à fait. Actuellement aux Etats-Unis, le public est très axé sur la tendance. Les grandes galeries comme Gagosian ou Pace, ne sont pas intéressés par une vision romantique de la promotion de l’art. Ils sont intéressés surtout par l’argent. Ils sont entourés d’artistes qui travaillent vite, et dont les travaux sont populaires ; des gens comme Kiki Smith et Jim Dine. Ils ont gagné des millions de dollars avec ces artistes.

Avec l’économie qui baisse, je ne pourrais pas vivre de la vente de mon travail. Je ne suis pas à la mode car mon travail traite de la morale. Il s’agit de la vie et ne montre ni la beauté, ni l’évasion, ou la caricature du féminisme comme une certaine Cindy Sherman. Il n’y a rien de mauvais dans le féminisme, mais en ce moment à New-York, si vous êtes une femme, vous avez l’avantage. Si vous êtes un homme, moitié juif et produisant des images pleins de sens, les gens ne veulent pas en entendre parler.

En revanche, en Europe, les gens sont plus cultivés ; ils sont fidèles à leurs artistes, ce qui n’est pas toujours une bonne chose. Ils ont une certaine profondeur. J’ai vu des familles venir à mes expositions, qui expliquaient à leurs enfants mes oeuvres les plus compliquées, comme Feast of Fools. Ceci ne serait pas toléré aux Etats-Unis.

An ending quote or joke?

Pour finir, une citation, un mot léger ?

J’ai récemment signé des livres dans lesquels je cite cet proverbe irlandais : « Nous sommes tous déguisés en nous-même ». C’est une phrase merveilleuse. Cette citation est maintenant dans une cinquantaine de livres. C’est une belle manière de définir l’Humain.

Nous remercions la Galérie Baudoin Lebon pour l’utilisation des photographies de Witkin.

Merci à Marc Puissemier et sa librairie photographique pour son aide précieuse

Propos recueillis par LG & RD