Le processus photographique d’Ian Paterson

La photographie comme une performance et un portrait. Flâner à Paris et travailler en studio. Le travail d’Ian Paterson incarne ces thèmes, mais son histoire en tant qu’expatrié inspiré par Paris, mélange aussi d’autres techniques notamment le dessin et la peinture. En préparant un retour à la chambre noire, Paterson nous décrit son processus et ses phases artistiques, quelques temps après la sortie de son nouveau livre « Searching for Godot. »

En tant qu’artiste et étranger, Paris vous inspire ?

Absolument ! Quand j’ai vécu au Canada, j’ai étudié l’histoire de l’art et j’ai eu la chance de trouver un poste au musée. J’ai été nommé conservateur pour cinq ans après avoir obtenu mon diplôme. C’était super, mais il arrivait un moment où je m’ennuyais. Donc, j’ai décidé de tenter ma chance et j’ai voyagé en Europe avec mon sac à dos. Je suis tombé sous le charme de Paris. Là, j’y ai eu plein d’idées  – les idées sortaient de partout. Je me suis dit que si je devenais artiste, ce serait ici,  à Paris.

Mais il y a un revers à tout cela. J’aurais pu vivre à Londres, à Berlin ou à Paris. Je suis un romantique, j’ai choisi Paris. A Berlin, ou à Londres, mon travail artistique aurait été probablement plus d’avant-garde. Mais nous sommes qui nous sommes.

Vous êtes Professeur de dessin à l’Ecole Parsons depuis plusieurs années. Cela, a-t-il influencé votre travail personnel ?

Oui, parce que j’enseigne à des gens qui viennent de partout dans le monde. Ils sont frais, ils n’ont pas encore d’attitude, et ils trouvent des idées très originales. C’est une nouvelle génération. Ils m’ont appris beaucoup de choses, et pas seulement visuellement.
Si on ne devient pas un professeur coincé dans le passé, on reste ouvert à ce que les élèves nous apprennent. Enseigner est une expérience très positive.

Comment faites-vous se rencontrer dessin et peinture avec votre photographie ?

Je travaille toujours avec les règles fondamentales : composition, lumière, ombre, texture ; il y a néanmoins une différence en termes d’interprétation. Et il y a un rapport entre la photographie et la réalité que peut-être le dessin n’a pas.
La réalité de la photographie c’est qu’il est difficile de vraiment entrer dans un sujet – la photographie traite beaucoup de choses de l’extérieur, tandis qu’avec le dessin et la peinture, on peut entrer dans les sujets plus directement.

Personnellement, je lutte avec le rapport entre le dessin et moi-même, et la photographie et moi-même. Parfois, je fais de la photographie pendant un an et pas de dessin, et parfois c’est l’inverse.

Vous êtes dans quelle phase actuellement ?

Dans le dessin. Tant de choses ont été faites déjà en photographie ! Et pour les photographes de ma génération, la photographie numérique nous a vraiment perturbé parce qu’elle a changé énormément de choses. C’est plus difficile maintenant de trouver le matériel pour « La photo argentique » et surtout pour le sténopé. On se demande : « Pourquoi autant se compliquer ? »
Cela m’a fait beaucoup réfléchir sur ce que je peux faire, qui n’était pas déjà fait .

C’est très difficile pour moi de retourner dans la chambre noire à cause des produits chimiques, des moments très longs sans lumière – difficile physiquement et mentalement. Je trouve qu’avec le dessin, le processus créatif me convient. Je ne suis pas sur d’aimer autant le processus en photographie.
Mais je prévois de retourner dans la chambre noire en novembre. J’ai quelques idées en tête. Mes projets commencent toujours avec de petites esquisses, c’est un début. Cette fois-ci, ce sera un travail de studio et plutôt un travail de chambre noire pour créer des photogrammes.

La dernière série exposé à la Galerie Paviot, c’était « Matchstick Men ». Je vais pousser cette série plus loin.

Trouvez-vous des thèmes récurrents aussi bien dans la peinture, le dessin et la photographie ?

Je ne sais pas – je n’y ai jamais pensé. Mais je sais que dans la photo, je travaille souvent sur un sujet classique, et en même temps je travaille aussi sur des choses plus expérimentales.
Pour « Illuminations », je prenais aussi des photos dans le Jardin du Luxembourg, ce qui est très classique.

Je suis un photographe autodidacte. Je ne suis pas doué pour les chiffres, les ordinateurs, tout ça. Peut-être c’est pour ça que j’aime le sténopé, les photogrammes, et les choses très simples.

La forme circulaire semble être importante dans votre travail. Il y a-t-il une raison spéciale pour cela ?

Les cercles n’ont ni début ni fin. Et sur nos rétines, l’image qu’on voit est probablement circulaire. Nous sommes aisément branchés rectangles et carrés, en terme d’image, et j’aime l’idée de quelque chose de rond, de plus doux.
J’aime beaucoup l’art japonais ; il y a un cercle qui s’appelle Enzo. C’est une forme utilisée par beaucoup d’artistes Zen pour essayer de ne pas dessiner un cercle parfait.

Êtes-vous un artiste Zen ?

Non, je ne pratique pas cette discipline.

Cet élément circulaire apparaît dans les séries comme « Illuminations 1 » et « Illuminations 2 ». Des autoportraits ?

Oui, ce sont toutes des séries d’autoportraits, mais elles sont toutes masquées. On ne voit pas mon visage parce que quand les gens regardent la photo, je veux qu’ils pensent qu’ils pourraient se voir dedans. Je ne souhaite pas être identifié. Et les cercles qui apparaissent dans beaucoup de ces images, c’est le petit trou du sténopé lui-même.
J’étais masqué pendant 12 minutes pour chaque image. C’est devenu presque comme une performance. J’étais aveugle, dans le noir pendant 12 minutes, en train de réfléchir sur ce que je faisais, mais sans bouger. C’était un test d’endurance, et une performance pour moi.

Tout cela se faisait en solitaire ?

Oui, et chose intéressante, pour une série de six images il y a plus d’une heure de travail.

Techniquement parlant, comment ouvriez-vous le sténopé en étant aussi le modèle ?

Le temps d’exposition était si long que ce n’était pas un problème. J’ai utilisé du papier comme négatif, et non pas du film, donc l’exposition était très longue.
Cette série a été exposée au Centre Pompidou . Ils m’ont demandé de faire une performance dans leur espace, mais j’ai refusé – je suis trop timide.

Exposer au Centre Pompidou, c’était comment ?

C’était formidable. Beaucoup de monde à l’expo. Mais, dans les années 80, les photographes travaillaient en grand format, et l’ensemble de mon travail était en petit format. Je n’ai donc pas eu le succès que d’autres on eu à cause d’une histoire d’échelle. Ma photographie est plus intime et j’aime l’idée que quand vous regardez une de mes photos, c’est une expérience individuelle. Il n’y a pas 10 personnes qui regardent en même temps, c’est seulement vous.

Vous avez publié quelques livres et votre site indique que vous êtes en train de publier une nouvelle parution « Searching for Godot » (A la recherche de Godot). Pouvez-vous nous parler de ce livre ?

Je ne peux pas dire grande chose parce que c’est un secret. Mais quand Becket était toujours vivant, je l’ai vu trois fois, dans un cadre personnel. J’ai toujours été fasciné par son personnage et son écriture et j’ai été particulièrement fasciné par « Waiting for Godot. »

J’ai commencé à réfléchir de plus en plus, et j’ai commencé à faire des recherches sur le sens de ce livre. Il y a eu des milliers de théories, et Godot a toujours tout nié.
J’ai interviewé les gens qui connaissaient bien Beckett ; j’ai interviewé un des acteurs original de la pièce originale, un homme dénommé Jean Martin, qui a joué « Lucky ». Je travaille sur ce projet depuis 10 ans, par ci par là, et petit à petit je trouvais ma réponse sur Godot.
Donc j’ai crée un petit livre sur cette histoire, avec des dessins. Le livre est fini et maintenant j’ai décidé de le publier moi-même.

Ian Paterson est représenté par la Galerie Françoise Paviot, merci d’adresser toutes questions à la galerie.

Propos recueillis par LG