La vie parisienne de Vee Speers

Parmi l'énergie chaotique et les coupes de champagne de Show Off 2009, une série photo se distingue des autres: The Birthday Party. D'origine Australienne mais résidente à Paris depuis longtemps, Vee Speers nous présente cette série d'un regard à la fois élégant et provocateur sur l'enfance. Dans l'interview suivante, Vee parle de ses trois projets principaux, de ses expériences comme femme photographe et de son nouveau sujet "Immortel".

Parmi l’énergie chaotique et les coupes de champagne de Show Off 2009, une série photo se distingue des autres: The Birthday Party. D’origine Australienne mais résidente à Paris depuis longtemps, Vee Speers nous présente cette série d’un regard à la fois élégant et provocateur sur l’enfance. Dans l’interview suivante, Vee parle de ses trois projets principaux, de ses expériences comme femme photographe et de son nouveau sujet « Immortel ».

Photography Vee Speers
Untitled #50

En tant qu’Australienne, qu’est ce qui vous a conduit à vivre et travailler à Paris ?

Quant on vient d’Australie, on est très loin du reste du monde – c’est assez isolé comme pays. C’est beau, mais peut-être trop confortable. En quelque sorte, j’avais besoin d’une stimulation différente, une stimulation provenant du vieux monde et d’une autre culture. La culture européenne me tentait. En plus, j’ai des origines anglaises et un peu françaises aussi. Dans un sens, on peut dire que je reviens « chez moi ». Quand je suis arrivée, je me suis dit « ouais, c’est ça ! »

Diriez-vous qu’il y a beaucoup d’influences européennes dans votre travail photographique ?

Je pense que oui parce que si j’avais pris ces photos en Australie, l’idée n’aurait pas pu être la même. L’esthétique aurait été différente, les visages auraient été différents. En vivant à l’étranger, on se mélange avec une autre façon de réfléchir. On s’adapte et on change.

Dans une de vos séries, « Bordello », quels sentiments voulez-vous faire surgir en photographiant ces femmes, du point de vue d’une femme ?

Tout d’abord, la notion de respect était énorme : la beauté, le respect et la sensualité. Je trouve que le regard féminin sur une autre femme est très différent du regard masculin. C’est peut-être parce qu’il y a plus de tension sexuelle entre un homme et une femme, ce qui est naturel, n’est-ce pas ? Tandis qu’entre des femmes il y a beaucoup de confiance et de détente. Il y a ni besoin de poser ni de plaire. Je ne critique pas, mais dans les photographies de nu que font les hommes il y a un regard sexuel plus direct ou plus explicite. Plutôt que se concentrer sur la photo comme un nu, j’ai regardé la poésie et la nostalgie au dedans. J’ai voulu raconter une histoire : je vis dans un quartier rouge ; chaque jour je vois des prostituées dans la rue.

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Bordello

J’ai cherché des vrais bordels et j’ai trouvé des endroits fantastiques. Pour un Australien, venir ici c’est trouver des bâtiments formidables et une architecture géniale que nous n’avons pas chez nous, et des anciennes maisons closes – c’était incroyable ! Il n’en reste pas beaucoup. Parfois il n’y a que l’entrée, parfois que les fresques dans un appartement. J’ai trouvé une maison entière à Pigalle qui est actuellement un magasin d’antiquités mais elle est préservée comme un héritage. Elle s’appelait le Shanghai, donc sur un thème oriental. Un décor extraordinaire !!

Comment avez-vous recherché ces lieux ?

C’était bizarre. Comme tout ici, il suffit de demander à quelques personnes. Ce que je trouve incroyable, c’est que les chances de tomber sur la bonne personne doivent être minuscules et pourtant il ne m’a pas fallu longtemps. Peut-être que c’est grâce à mon cercle d’amis artistiques et musicaux – ces gens en savent beaucoup.

De plus, j’ai lu le livre de Laure Adler « La Vie quotidienne dans les maisons closes: 1830-1930 ». Je suis allée à la Mairie pour poser des questions. Aux soirées et aux dîners, je disais « je fais un projet, est-ce qu’il y a quelqu’un qui sait où je peux trouver d’anciens bordels… ? » Et puis quelqu’un a dit « Ah oui, 212 rue de… » C’était aussi facile que ça. C’est ça Paris.

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Bordello

Dans ce même projet, vous avez parlé de l’importance de la séduction chez les femmes. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Ce n’était pas vraiment « l’importance de la séduction » mais plutôt les masques qu’on porte, ce qu’on montre et ce qu’on cache. Je me suis intéressée à ce que nous voyons et ce que nous ne voyons pas – le jeu entre les intérieurs et les extérieurs. La séduction est comme un jeu autour des masques et du mystère. C’est un jeu mais c’est aussi la vie. Nous ne sommes pas que des machines qui circulent.

Avez-vous vécu la discrimination en tant que femme photographe?

Quand j’ai commencé en Australie, il y avait très peu de femmes photographes. En arrivant à Paris, en fait, le manque était encore plus grand. J’ai été assistante dans la mode pendant un moment et là, c’était encore des hommes photographes pour la plupart. On voyait que ça les arrangeait bien. C’était plus difficile pour les femmes, et voici la raison pour laquelle il n’y avait pas beaucoup de femmes travaillant dans la mode. C’est un monde dominé par les hommes dans la plupart des situations, n’est-ce pas ? Pour la photographie, je crois que c’est toujours le cas aujourd’hui…

Je pense que ça motive – la motivation d’être vue. Je trouve qu’il faut être deux fois plus dure, ou deux fois plus concentrée, deux fois plus douée. Je sais que le monde est comme ça, mais ça ne m’a jamais gêné dans mon travail photographique. Parce que je viens d’une famille de filles, il n’y avait jamais de tâches pour les garçons ou pour les filles ; les filles faisaient tout. Ma mère a énormément travaillé.

C’est très difficile de publier un livre, c’est très difficile d’être représentée par une galerie. C’est dur, dur, dur, mais ça ne m’a jamais empêché de continuer à travailler. J’ai toujours pensé : si je suis assez douée, je vais être connue et c’est tout ! Il n’y a pas de secret pour le succès – il suffit de beaucoup travailler et d’avoir de bonnes idées. Je trouve qu’il faut être motivé – homme ou femme.

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Untitled #48

Votre projet récent, « The Birthday Party », de quoi parle-t-il exactement?

Capturer les derniers jours de l’enfance, voir cette fuite chez ma fille, se rendre compte que devenir un adolescent veut dire perdre l’innocence et que la vie est comme ça. Je voulais vraiment saisir ce petit monde – ça a été ma motivation initiale. Après ça, j’ai voulu entrer plus en avant dans ce sujet et explorer l’enfance du regard d’un enfant. J’ai photographié les enfants en contre plongée pour qu’ils soient dominants. Nous regardons toujours un enfant de haut – ils sont petits. Mais mes photos sont prises de la hauteur de l’enfant, donc ils nous dominent. Ils ne sourient pas mais ils contrôlent la situation. Ils ne sont pas malheureux – ils sont dans leur monde à eux.

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Untitled #29

Il y a aussi les sous-entendus autour de la violence, des ombres et de la guerre. Quelles idées vouliez-vous explorer ?

Au début, j’ai vu cela comme une évidence : les garçons jouent avec des fusils, même si on leur interdit. Confisquer le fusil et ils vont trouver un bâton. Ils le font, ils sont impulsifs. Et puis j’ai réfléchi à une manière où ils auraient pu se protéger et se déguiser. Ils se battent et ils font des jeux de guerre : les cowboys et les indiens. Tout ça traite de la nature humaine, de qui nous sommes et de comment on apprend à contrôler et à cacher les choses. Non pas la violence, mais l’anarchie peut-être. C’est l’expression de l’individu, de l’anarchie et de la spontanéité.

Pour commencer, j’ai voulu faire entrer dans le cliché : le garçon avec le fusil et la fille avec sa poupée, mais exagéré. Donc, le garçon tenait un gros fusil et la fille était couverte par les poupées. J’en ai fait quelques-uns comme ça. Les symboles de la guerre sont arrivés avec le masque à gaz. Ça, c’était le côté noir, mais les enfants vont essayer toutes sortes de choses combatives, ou de choses que nous trouverons bizarres.

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Untitled #47

Ensuite, je me suis rendu compte que c’était ma réaction à notre monde et ce à quoi les enfants sont exposés. Dans le monde réel, les enfants sont dans des guerres ; parfois, les enfants ont des fusils. J’ai ponctué le projet avec ces idées, les idées venant naturellement les unes après les autres. Je ne voulais pas revenir en arrière : l’enfance n’est pas que sympa et formidable – chez eux, c’est bien et mauvais, imaginaire et sucré, dangereux et effrayant. J’ai essayé de montrer cette tranche de la vie.

Et pour les échanges filles travesties en garçons et vice-versa… ?

Quel garçon n’a jamais mis les chaussures de sa maman ? Je connais des garçons qui portent des vêtements de femmes même sans réfléchir. Je me souviens, quand j’étais une gamine, j’étais facilement Robin des Bois. J’avais un arc et des flèches que j’avais fabriqué moi-même et je courais partout dans mon grand jardin en Australie – j’ai couru après ma sœur, en lançant des flèches. Je ne savais pas que les filles étaient censées faire autrement.

Ces photos, se réfèrent-elles à des éléments d’autoportrait ?

Susan Bright, qui a écrit l’introduction de mon livre, m’a montré que c’était peut-être un autoportrait. Quand j’étais petite, tour à tour soit je voulais chanter et jouer, soit j’étais timide. Tout ça traite de mes émotions et je suppose que mes expériences sont similaires à celles des autres enfants. Parfois, on se sent las, incertain et seul, d’autres fois on se sent comme l’enfant le plus populaire de l’école. L’école peut être difficile, grandir dans une grande famille peut l’être aussi. Il faut être d’attaque. Je trouve que la série The Birthday Party parle de moi et de mes enfants, et puis des gens en général.

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Untitled #51

Les bloggers semblent adorer votre travail et ils montrent plusieurs de vos images sur leurs sites. Que pensez-vous de ça ?

Je suis flattée et reconnaissante. J’adore communiquer avec ces moyens, plus qu’avec les mots. Je suis complètement flattée que je puisse travailler et qu’autant de monde réponde à mes images. Certaines personnes vont trop loin parfois – ils adorent vraiment ce travail. J’ai été bouleversée par la réponse à cette série. Je ne sais pas pourquoi, mais peut-être qu’il y a un peu de chacun dans cette œuvre. Tout le monde peut comprendre une enfance perdue. J’espère malgré tout que c’est un bon souvenir.

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Otis

Photography Vee Speers
Isabelle

Quel lien existe-t-il entre vos trois projets ; Parisiens, Bordellos et The Birthday Party ?

A la base, dans le projet « Parisiens », ce sont des Parisiens excentriques sur lesquels je suis tombée par hasard. Évidemment, je suis une photographe de portrait et donc j’aime les visages peu communs. J’aime la beauté, mais ça ne doit pas être une beauté au sens classique du terme. Ces Parisiens étaient étranges, peu communs, différents. Je les ai placés dans une mise en scène. J’ai fait peut-être 15 images et puis The Birthday Party est arrivé. Ce nouveau projet a dominé et je n’avais plus le temps pour d’autres. Les gens me parlent souvent des Parisiens. On accède à un certain niveau dans notre carrière où les gens veulent voir les œuvres plus anciennes, on est donc forcé de tout montrer. Les Parisiens vont avoir leur moment aussi.

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Avril

Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

Sur une nouvelle série intitulée « Immortel ». Elle parle de mes pensées sur l’obsession pour la jeunesse, la beauté, et notre peur de la mort. Je me suis en partie inspirée du portrait de Dorian Gray, par Oscar Wilde. C’est l’histoire d’un homme qui vend son âme au diable en échange de la beauté éternelle. Il fait faire une peinture de lui-même se représentant comme un jeune homme – et puis, il la met dans son grenier. La peinture y reste pendant 200 ans. L’homme devient décadent, extravagant et malfaisant. L’échange avec le diable est tel que l’homme reste jeune et beau, mais devient fou. A la fin, l’homme cours au grenier et enlève le rideau de la peinture, il se voit comme un vieil homme, décrépit, et puis meurt. Ensuite l’image redevient celle d’un jeune homme comme au début.

Donc, les œuvres ont une esthétique que j’imagine ressembler à celle de la peinture de Dorian, même si je ne l’ai jamais vue. Les portraits ont une orientation autour de la Renaissance Italienne. Les femmes que je prends en photo sont toutes jeunes, entre 18-25, dans l’apogée de leur jeunesse et de leur beauté. Puis, je mets les portraits devant les paysages australiens. Les photos sont d’un autre monde, c’est étrange – c’est ce que j’adore.

Propos recueillis par LG

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