La photographie environmentaliste de Carll Goodpasture

On peut se poser la question : comment un scientifique peut trouver sa voie dans la photographie ? Pour Carll Goodpasture, d’origine américaine, le lien entre l'entomologie et la photographie n’est pas si éloigné. Bien que sa photographie ait commencé par des explorations de sa propre identité, de ses souvenirs, des gens et des lieux, sa carrière s’est précisé vers la cause environnementale. Aujourd’hui résident en Norvège, Carll partage avec nous ses réfections sur le sens de ses photos et le dévouement artistique au soutien de la nature.

On peut se poser la question : comment un scientifique peut trouver sa voie dans la photographie ? Pour Carll Goodpasture, d’origine américaine, le lien entre l’entomologie et la photographie n’est pas si éloigné. Bien que sa photographie ait commencé par des explorations de sa propre identité, de ses souvenirs, des gens et des lieux, sa carrière s’est précisé vers la cause environnementale. Aujourd’hui résident en Norvège, Carll partage avec nous ses réfections sur le sens de ses photos et le dévouement artistique au soutien de la nature.

Carll Goodpasture
End of Verdens Ende

Vous dites : « Je crois que mon travail traite de l’inconscience et de la perception. » Pouvez-vous préciser comment vous avez développé ces thèmes pendant des années dans votre photographie ?

Voilà une question qui va plus loin que juste ma photographie.  On va séparer les idées de la conscience, de la progression, et le sujet choisis par le photographe.  En premier, on parle de la question de la perception, ou « la vue » dans la photographie.

J’ai toujours été fasciné par la photographie.  J’essayais imaginer ce qu’est d’être un photographe et ce que ça veut dire. On dit qu’un artiste ne peut jamais s’arrêter d’être attentif. Ceci est surtout vrai pour la photographie.  Le regard et l’œil en réponse à ce qui nous entoure – on va le nommer perception. En regardant une image, la question la plus intéressante est : pourquoi la photo est-elle prise et qu’est ce qu’elle signifie. Non pas : qu’est ce qu’il y a dans cette image, et est-ce une bonne composition. Autrement dit, j’explore l’idée du « conscious camerawork » (le travail conscient ndlr) pour enrichir mes expériences et ma joie de vivre. C’est à dire, j’aime à la pratiquer.
Alors, après une vie de pratique, la critique me demande : comment vous avez développé ces thèmes ? Peut-être la réponse se trouve à deux niveaux : les aspects physiques et les aspects spirituels.  En même temps que la nature, le paysage, et le peuple sont les sujets à longs termes de ma photographie, le sens et la signification ont largement progressé. Dans ce respect, la photographie est une activité holistique qui peut changer notre vie.

Alors maintenant, passons à la question de ce que veut dire : progresser dans la photographie.

Ansel Adams a dit une fois qu’il a maîtrisé le métier quand il a commencé à se répéter. C’est une question importante de savoir ce qu’est l’art aujourd’hui ; est-ce suffisant si c’est nouveau ? Mon point de vue est que nous grandissons et que nous changeons parce que nous vivons. Mais pour faire un changement de vie tout en faisant de l’art, il nous faut aller plus profondément dans notre métier. Faire de la photo une partie essentielle de ma vie à aidé ma progression. Bref, mon travail a progressé depuis l’utilisation d’un appareil comme outil scientifique, pour identifier un insecte, jusqu’à l’utilisation d’un appareil comme outil de l’imagination, pour exprimer mes sentiments sur le changement du climat. A mon avis, c’est ça le progrès ; documenter objectivement une réalité puis créer une réalité en passant par la perception. En regardant ce que les photographies peuvent représenter au-delà du contenu littéral, il y a plein de choses intuitives qui se passent dans une photo.
Je considère que ma photographie est liée intimement à ma progression, ou évolution, en étant humaine ; donc c’est aussi un sort de mon voyage psychologique, ou au moins une opportunité. Par exemple : devinez ce que j’ai appris de la vie en photographiant mon divorce ?

Carll Goodpasture
Ula’s Orange Light

Reconnaître que la progression d’un thème à un autre peut être un aspect de la photographie, c’est une idée qui nécessite de savoir que la photo peut être une approche vers une façon de vivre artistique. Pour moi, ça veut dire qu’il faut développer sa propre conscience et cultiver le développement de soi. Afin de représenter cette idée, j’ai essayé de montrer des séries de portfolios sur mon site, pour suggérer une histoire d’une vie, y compris mes changements de perspectives sur les sujets de la nature et de la photographie de paysages. Comme vous voyez, j’ai commencé avec des photos sur les insectes et j’ai progressé vers un travail qui répond à mes expériences des choses qui n’existent pas devant un appareil photo, comme les solstices ou le changement du climat.

Carll Goodpasture
Revisiting Norwegian Shore

Vivre en Norvège a-t-il influencé les sujets que vous photographiez ?

Premièrement, il faut comprendre que la Norvège est un lieu à part. On peut conduire de L.A. à New York et voir la même sorte de station essence et le même fast-food qu’on trouve ici, mais en Norvège on ne peut pas conduire cent miles sans tomber sur un beau fjord qui vous coupe le souffle. Le changement extrême de la lumière saisonnière est encore une particularité de la vie ici. L’océan au bout des doigts en est une autre. Et puis il y a la campagne qui est très peu occupée.  Depuis que c’est la septième merveille du monde et un paradis naturel, pour moi, il y a beaucoup de choses à voir.

Mais il y a une explication plus importante qui explique pourquoi ma photographie cherche souvent l’étendue sauvage : j’ai le mal du pays et je me sens seul. Seul parce que la culture ici m’est inconnue et que les paysages sauvages que je retrouve ici me font penser à mon enfance. Ces deux idées sont folles mais émotionnellement fascinantes. Bien sûr, je peux apprendre la langue norvégienne et les côtes ne sont pas du tout comme celles de Californie, mais se déplacer dans un nouveau pays produit un choc culturel extrême, surtout quant on est plus âgé. Donc pour trouver le sens de ce qui ressemble à un lieu familier, je suis forcé d’utiliser mon imagination. Autrement dit, je dirais que la peur, la nostalgie et l’insolite me forcent à me connecter au rationnel et à l’irrationnel de moi-même, et que dans cela il y a une nouvelle opportunité de photographie.  Par exemple, je n’ai jamais pensé à me servir d’un appareil à sténopé jusqu’au moment où j’ai pensé que l’esthétique « nulle » de cet appareil pouvait devenir une métaphore de mon nouveau lieu de vie et ma nouvelle situation.

Carll Goodpasture
A Country Boy’s

Entre 1980-1981, vous avez traversé les États-Unis en demandant aux gens de se photographier.  Quelle était l’inspiration de cette série Diana Self-Portraits ?

L’idée de l’art conceptuel m’a intrigué et l’ambiance de l’enseignement et de l’apprentissage au ‘Creative Art Studio’ à Fargo, Dakota du Nord, m’a inspiré. J’ai pris une année sabbatique et quitté temporairement mon poste dans les sciences pour occuper une résidence d’artiste dans les Ecoles ; j’étais immergé dans la photographie.  Je lisais le récent livre de Susan Sontag, « On Photography », et j’étais dégoûté par son opinion comme quoi la photographie viole les gens en les représentant différemment de comme ils se voient.
Voici un karma extraordinaire : la coïncidence de rencontrer de nouvelles idées dans un nouvel environnement avec les ressources et la motivation pour filer sans pause dans ce territoire inconnu. En lisant Sontag, j’ai pensé que si la photographie est malveillante et exploite les gens, alors je n’ai pas envie d’en faire. Donc j’ai décidé d’examiner comment les gens réagissent à ce que produit un appareil photo. La photographie de portrait me semblait une progression naturelle ; se servir de la photographie comme autobiographie et aider à la rencontre de soi. L’idée, c’était de combiner la rencontre avec un étranger et la perception psychologique et visuelle de l’apparence d’une personne.

Carll Goodpasture
Raining Cats and Dogs

La série Diana Self-Portraits, comment a-t-elle affecté votre mentalité de photographe ?

En effet, avoir le courage de prendre une nouvelle direction dans mon travail était une expérience qui m’a nécessité beaucoup de changements. C’était un long chemin de la photo traditionnelle vers la photo conceptuelle. J’ai travaillé pendant une décennie pour développer une technique impeccable et j’ai adopté un point de vue traditionnel de la photographie documentaire, « straight photography ». Il a eu aussi ce moment important dans l’histoire de la photographie avec l’arrivée du livre de Sontag en 1977, le livre Camera Lucida de Roland Barthe en 1980, et le nadir de l’art conceptuel. Essayer un projet photographique et conceptuel m’intéressais. Au début je n’ai pas mis une pellicule dans l’appareil – l’art était seulement l’idée de la rencontre, selon Sontag la théorie serait mise en valeur par l’appareil. Pourtant, la première fois j’ai mis une pellicule et j’ai regardé les photos, j’ai été abasourdi par la beauté de l’image : la photo était mieux que l’idée ! L’art conceptuel : très peu pour moi ! Après tout, et peut-être comme symbole du présent, ma photographie devient de plus en plus « conceptuelle » dans d’autre sens.

Carll Goodpasture
Summer Solstice

Vos projets comme Imagining Place et A Long Time to See tentent de capturer les idées et les souvenirs liés à la terre. Comment approchez-vous au fait de photographier vos souvenirs personnels par rapport aux souvenirs d’un peuple ?

Wow !  C’est une question compliquée.  Peut-être sommes nous revenus à l’idée d’objet contre sujet dans la photographie, et c’est ce qui est au cœur de la photographie d’aujourd’hui. Comment photographier mes idées et mes souvenirs ? Si l’image montre une personne dans un paysage, on dirait peut-être que la connexion à la terre a été capturée, ou que les objets inclus dans la photographie représentent une idée, comme la connexion à la terre. Il me semble que capturer l’idée d’un souvenir lié à la terre est plus complexe. La personne dans le paysage peut être en train de regarder la photographie et donc elle représente cette idée. Barthes semble suggérer que la photographie est un souvenir mais pour accéder à cette idée il faut lire et comprendre les notions de Camera Lucida. C’est-à-dire que l’objet représenté ne capture peut-être pas le sujet comme le photographe le voulait. Capturer l’idée d’un souvenir personnel ou d’un souvenir d’un peuple liées à la terre sera plus compliqué ; voir même impossible, il me semble, avec la notion de « straight photography ».

Carll Goodpasture
Spring Equinox

J’utilise une approche traditionnelle dans mon travail pour capturer les idées liées à un lieu : mélange de mots et d’images. La photographie conceptuelle a tendance à utiliser seulement des objets pour transmettre ses idées donc elle demande beaucoup plus au spectateur. Elle est aussi plus ambigüe. J’aime bien l’ambigüité visuelle dans mon travail mais j’essaie aussi de montrer un sens clair et de communiquer la signification dans le résultat de mes projets. J’emploie souvent des signes, des symboles, et des métaphores dans mes images, alors que le sujet de mon travail n’est pas normalement la photographie, plutôt une idée qui traite du monde naturel ou de mes sentiments et de mes souvenirs d’un lieu. Une des meilleures façons d’expliquer le sujet d’un projet photographique est la poésie. Donc, la réponse à la question est : j’utilise l’histoire poétique, y compris dans les titres des photographies, avec des images pour capturer l’idée d’un souvenir liée à la terre.  Pour décrire les souvenirs d’un peuple, utilisez leurs mots ; utilisez vos mots pour montrer un souvenir personnel.

Carll Goodpasture
Une Femme, 2004

Votre rapport à l’environnement via la photographie, comment a-t-elle évolué pendant les années ?

En somme, je suis devenu beaucoup plus impliqué sur tous les niveaux de mon travail. Comme d’autres de ma génération, j’ai commencé avec un intérêt passif et une connaissance limitée des problèmes environnementaux, mais tout ça change. Ma façon de l’expliquer, c’est que notre connaissance de la situation délicate de l’humanité augmente rapidement. Le sentiment d’urgence entre dans tous les aspects de la société.

J’ai commencé comme scientifique qui utilisait la photographie comme partie intime dans ma profession, donc la biologie et la photographie sont des intérêts de toute une vie et on peut dire que l’environnement était un extra pour moi. J’ai appris que si nous restions passionnés, la nature de notre travail évolue parce que nous grandissons et que la connaissance grandit aussi. La biologie est aux racines de la science de l’environnement et l’art est essentiel à la communication entre les humains.

Aujourd’hui, je travaille à plein temps comme artiste et je laisse mon travail accessible aux professionnels qui se sentent concernés par l’environnement. Mon but en étant artiste est de créer une connaissance de la nature, un aperçu marquant, que je crois que seul un biologiste qui travaille comme artiste peut interpréter.

Carll Goodpasture
Vanishing Pollinator

Vous avez aussi documenté les problèmes écologiques dans votre projet Vanishing Pollinators, avec le Smithsonian National Zoological Park.  Pouvez-vous décrire ce projet ?

Simplement, tout a commencé par un coup de fil. Je photographiais des fleurs et des insectes pendant plusieurs années pour faire un dossier sur la fécondation, en utilisant le film Color Slide. En 1998, j’avais accumulé un portfolio de tirages très grands et extrêmement beau – c’était des tirages numériques IRIS, sur papier Aquarelle, tirés avec la nouvelle technologie de jet-encre, développé par Nash Editions en Californie. Avec ce travail en tête, j’ai téléphoné au directeur du Smithsonian pour lui suggérer une exposition. J’étais étonné quand il a dit « Alors, la semaine prochaine je serai à mon bureau, envoyez-moi votre travail. » J’ai donc pris un avion pour Washington D.C. et quand j’ai mis mes photos sur la table, tout le monde est resté bouche-bée. A cette époque, des couleurs magnifiques sur un tirage d’art étaient inconnues. Il y avait une nouvelle façon à visualiser un sujet très proche au cœur du Smithsonian et si je pouvais décrocher ce budget, ils organiseraient une exposition centenaire sur le thème de Vanishing Pollinators. Bref, il a fallu une année pendant laquelle j’ai beaucoup travaillé à chercher des bourses. Je les ai trouvées et l’exposition a circulé aux États-Unis pendant plusieurs années.

Quelles techniques avez-vous développé afin de photographier un monde aussi minuscule, comme celui des abeilles ?

La photographie macro est plus ou moins une question d’équipement spécialisé et d’une vraie connaissance de l’histoire naturelle de l’être vivant concerné. Mon intérêt, ou ma spécialité, est la photographie de petites bêtes actives dans leur environnement naturel et mon but est de créer une image informative qui est aussi esthétique. C’est-à-dire : la photographie de la nature est un monde à part. Comme vous dites, c’est compliqué.  (Pour information plus spécifique, voir la partie « how to do it » sur mon site.)

La photographie macro des petites bêtes actives était très difficile avant le flash TTL et les objectifs macros. J’ai commencé à photographier des insectes en 1968, juste après mon retour du Viet Nam. J’ai eu la chance de trouver un poste au Musée de l’histoire naturelle du Conté de Los Angeles, où Charlie Hogue, consultant technique pour ‘The Hellstrom Chronicle,’ était le Conservateur d’entomologie. Charlie et moi avons travaillé ensemble, à inventer et construire l’équipement pour capturer et filmer les petits insectes. Ce travail était vraiment novateur, techniquement et esthétiquement. L’équipement macro était accessible dans les années 1980 et donc quand j’ai commencé ma documentation sur les insectes et les fleurs dans le début des 1990, j’ai pu acquérir les optiques bien calibrées pour macro et des flashs automatiques pour saisir l’action.  Vous me demandez mes techniques; à part le paramétrage de l’appareil photo, il faut que les bestioles coopèrent. Je cultive un jardin pour les insectes, pour qu’ils puissent venir vers moi. J’élève des chenilles, donc quand les papillons sortent de leur chrysalide ils sont déjà des adultes dociles et prêts pour une séance photo.  Et ma situation préférée : je laisse les fenêtres ouvertes pendant l’été pour laisser entrer les insectes dans ma maison.  Les cadres de mes fenêtres deviennent un habitarium naturel pour les araignées et leur proies, et pour moi c’est un confort de prendre des photos à la maison.

Carll Goodpasture
Painted Lilys

Récemment, vous avez participé au mouvement environnemental ‘350.’ Pouvez-vous expliquer ce mouvement et votre engagement pour celui-ci ?

Voila un bon exemple du lien entre l’environnement et ma photographie. Photographier mon composte est un de mes projets quotidien. Au début, j’étais inspiré par l’idée du compost comme métaphore du changement climatique. Mon idée était d’accumuler autant de photographies que la concentration de 350 par million de dioxyde de carbone, le point de changement célèbre, me semblait un concept excellent pour un projet d’art contemporain engagé pour l’environnement. Il se trouve que mon idée concordait fortuitement avec le travail brillant de 350.org, qui est une campagne populaire pour inciter à la conscience du changement du climat. L’idée principale de 350.org est que ce numéro est le plus important pour la planète et il faut que tout le monde le sache. Leur but est un activisme du fond dans un contexte politique, similaire à mon travail pour lequel j’utilise la photographie pour augmenter ce que j’appelle « la conscience de la nature ».  Ces derniers temps, ma participation dans ce mouvement est arrivée à un point culminant ; une exposition de 350 photographies du compost. J’ai invité le public à participer à une grande séance photo pour donner à 350.org une image dont ils pourraient se servir pour promouvoir leur programme. L’événement était un succès en symbolisant le partage de connaissances. Voici la photographie, qui était montré à Times Square parmi mille autres participants au le Jour du Climat des Nations Unies.

Ça a l’air un peu fou ?  Peut-être, mais c’est aussi vrai que mes photographies de mon compost sont étonnamment délicieuse.

Carll Goodpasture
350 Picture of Compost

Propos recueillis par LG et traduits de l’anglais par LG & RD

Lien vers le site de Carll Goodpasture’s photographer website