Klavdij Sluban, photographe intemporel

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Pour fêter le tout premier anniversaire de notre web-magazine, nous avions envie de revenir sur une interview qui nous semblait perfectible. Non pas que les réponses de Klavdij Sluban n’étaient pas intéressantes, au contraire, il avait su prendre le contrepied d’un questionnaire trop formaté que nous lui avions fait parvenir par mail pendant son séjour à New-York. Mais c’est plutôt le constat de notre propre évolution, au contact de notre sujet que sont les interviews de photographes, et de notre goût pour l’homme et le travail de Klavdij Sluban, que nous l’avons rencontré pour l’interroger à nouveau.

“Le style est un point d’équilibre, entre une évidence extérieure et une exigence intérieure.”

Vous dites que vous avez travaillé dans le même style pendant 14 ans. Comment voyez vous l’évolution de votre style, comment approfondissez-vous votre travail ?

Il faut se poser la question de la forme, en permanence. Quand on fait un travail d’auteur, il faut que la poubelle soit bien pleine, il faut jeter beaucoup de choses. Le style est un point d’équilibre, entre une évidence extérieure et une exigence intérieure. C’est très difficile. A un moment on croit avoir trouvé quelque chose qui pourrait s’apparenter à un style, et on se sent rassuré par ce qu’on a trouvé. Le danger qui vient ensuite, c’est de tomber dans une sorte de répétition de soi-même. J’essaye donc d’avancer en dé-construisant.

Extrait de la précédente interview : Mes photos sont touchées donc nul besoin de les re-toucher. Je ne travaille jamais dans l’urgence. J’attends que les photos se reposent puis qu’elles viennent à moi.


Pologne 2005

Comment faites-vous un voyage de cinq ans pour n’en retenir qu’une sélection de quelques dizaines d’images, pour une exposition ou un livre ?

On me demande de plus en plus de faire des workshop, de faire des rencontres avec des photographes. Ponctuellement j’aime bien. C’est comme à l’école, lorsqu’on explique quelque chose à quelqu’un qui ne l’a pas compris, c’est aussi une manière de s’apercevoir que finalement on ne l’a pas compris soit même complètement. Je vais citer Wittgenstein dans la préface du Tractus logico-philosophicus qui disait : « Tout ce qui peut être dit peut être dit clairement, et ce dont on ne peut parler, on doit le taire. » ; pour moi ce qui est important, à un moment, c’est d’arriver à une évidence. Pour arriver à l’évidence, un fois de plus, il faut que la poubelle soit bien pleine. Je félicite et je congratule toujours les gens qui viennent me voir avec 3000 photos d’un voyage de dix jours, et je leur dis, « vous êtes extraordinaire » ! Moi j’arrive à peine à en faire 50 en dix ans… J’ai envie de leur demander s’ils se reconnaissent vraiment dans leur photographie. Cette photo là est-elle vraiment nécessaire ?… Si on l’enlevait, est-ce qu’elle va manquer ? Si on s’aperçoit qu’elle ne va pas manquer, alors on l’enlève, sans regrets.

Extrait de la précédente interview : L’image est devenue omniprésente. La photographie devrait donc bien se porter. Pourtant il n’y a jamais eu autant de confusion que de nos jours. Il faudrait apprendre aux gens à lire une image, à savoir l’interpréter, à apprendre à interpréter son sens. Toutes ces photos qui se superposent sans signification profonde forment un tas qui pourrit sous son propre poids.


St Pétersbourg, Russie 2003

Ça vous arrive de vous apercevoir que pour une exposition il y a une photo, qui, si vous l’aviez enlevée, ne vous aurait pas manquée ?

Les expositions sont pour moi un terrain de répétitions. On met les photos les unes à côté des autres, on ne peut pas la refaire tous les jours, on pense une exposition par rapport à un lieu, et on la laisse un certain temps. Soudain on s’aperçoit, que justement, cette photo est peut-être trop faible, dépareillée avec une autre. C’est la différence avec le livre : je fais un livre après m’être beaucoup trompé lors d’expositions.
Le livre est une exposition suprême. J’aime le livre, il apporte la longévité à une œuvre. Du coup on a aussi moins le droit à l’erreur, et c’est pourquoi il faut faire beaucoup d’erreurs pour les expositions. Mais c’est aussi un problème aujourd’hui, on nous demande de faire le moins d’erreurs possibles, de faire du parfait. Au final on montre quelque chose de tellement lisse que ça en devient stérile. Moi j’aime bien quand il y a des erreurs constructives.

“La photo commence là où s’arrête l’anecdote.”

Extrait de la précédente interview : Comment vous qualifieriez vous en tant que photographe ? Le plus approprié serait photographe auteur. Ce qui veut dire que par rapport à la situation impressionnée sur la pellicule, que je donne autant à voir de la réalité au moment de la prise de vue que mon état d’âme à cet instant précis.


St Pétersbourg, Russie 2003

Dans votre travail, vous parlez de votre point de vue de l’Est vers l’Occident, alors même que vous habitez en Occident maintenant et que votre travail représente votre vue vers l’Est, depuis vos voyages, depuis un train… Comment voyez-vous cet échange ? Quelle est votre direction ?

A un moment la question se pose : où est notre propre place ? Je peux dire que je suis français, j’ai un passeport, une citoyenneté française. Mais je me sens en permanence déplacé. C’est dû à une histoire personnelle, à celle de mon pays d’origine aussi bien sur, l’ex-Yougoslavie. Je suis très conscient de ce qu’est une production de l’Occident, artistique, commerciale, publicitaire, qui se sert d’autres parties du monde. Mais j’espère ne pas entrer là-dedans !… Par mes entrailles, je me sens appartenir à un certain Est, et en même temps c’est très difficile de le définir, je dis un certain Est car il est très diffus. Il y a quelque chose d’affectif pour moi, les paysages enneigés mais aussi un régime politique, qui recouvre tout de la même manière que la neige. Il y a une série de couches qui font que ma perception sera différente de celle d’un autre être, qui aurait vécu toute sa vie en France. Ce sont des choses aussi subtiles qu’une odeur, des réminiscences, un état d’esprit… Pour moi puiser dans les deux, l’Est et l’Occident, est une manière de justifier ma présence au monde. Je peux faire ce type de voyages car je viens de l’Occident, mais ne m’inspire vraiment que cet Est là.

Extrait de la précédente interview : Chaque pas que je fais en avant est également un pas en profondeur, au fond de moi-même. Continuer cette photo qui me permet d’explorer le monde tout en poursuivant ma quête.

Photographie Klavdij Sluban
Lituanie, 2001

Beaucoup de photos sont prisent depuis les vitres du Transibérien que vous avez emprunté pendant 5 ans. Quelle est la place symbolique qu’il occupe pour vous ?

J’ai mon pass Navigo Transibérien, ça fait beaucoup de zones mais c’est pratique !! Dans la notion du voyage, le Transibérien pour moi c’est le contraire de la télévision : le paysage est fixe et c’est moi qui dessine.
Je suis bien dans le Transibérien… Ce n’est pas moi qui choisit où je vais, je suis le trajet du train, et c’est très important pour moi dans la mesure ou je ne fais pas un reportage. Mon travail est uniquement autour de mes voyages et je puise dans ce qui s’offre à moi. Le reporter part avec une idée en tête et dois rendre compte de ce pour quoi il est parti. Moi je ne sais pas du tout ce que je vais voir, il y a une réelle découverte à chaque fois. « Toujours pareil, jamais identique », et même si le paysage était le même parfois, et bien moi j’étais différent.

Extrait de la précédente interview : La photographie est une manière de dénouer ma langue. Aux mots j’ai préféré l’image, mais il n’est pas improbable que les mots reprennent la place occupée actuellement par l’image.


Lituanie, 2001

Vous disiez dans la précédente interview qu’il était probable « que les mots prennent la place occupée actuellement par les images ». Vous envisagez toujours de passer à une nouvelle forme d’expression ?

Tout devient compliqué avec la technique, sans pourtant que la technique ne soit elle même compliquée. C’est très symptomatique de notre époque actuelle, il y a tellement d’offres pour finalement n’avoir qu’une seule paire de chaussures à ses pieds, il y a un tel spectre de possibilités de montrer ses images, que ça devient du grand n’importe quoi ! Ceux qui ont, en terme commercial, les plus grosses parts de marché, sont loin d’être les meilleurs.
Ce n’est plus le photographe, qui fait des photos, et qui a la maitrise de sa diffusion, mais une flopée de gens et de médiums autour de lui. Mais moi je ne voudrais pas tout ça.

Photographie Klavdij Sluban
Finlande, 2004

J’ai l’impression parfois d’être un produit de tête de gondole, et c’est à ce moment où il faut commencer à se poser des questions. Je ne suis pas dupe par rapport à tout ça. Il y a des gens qui ont intérêt à vous mettre en avant et que vous réussissiez.
Je crois aux rencontres. Sinon on ne fréquente que les gens de son monde. Je suis quelqu’un de suffisamment peu important pour ne pas avoir à me perdre dans des compromis avec les uns et les autres.

Extrait de la précédente interview : Avec quel matériel travaillez-vous ? Leica. Parce que je ne pense pas technique, je pense photo.

Photographie Klavdij Sluban
Lituanie, 2001

Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur votre utilisation de cet appareil ?

J’aime mon appareil, il est tout simple, sans pile, un M4P. Je n’en emmène toujours qu’un seul. Il est complètement manuel, sans cellule photométrique, mais je compense les différences de lumière naturellement, comme je respire. A partir du moment où on a ce souci de gérer la lumière ou l’absence de lumière, et qu’on connait son appareil jusque dans ses plus basses lumières, on sait comment il va se comporter dans telle ou telle situation.

Photographie Klavdij Sluban
Sur la route de Kaliningrad, 2004

Le sombre, le noir, dans la photographie qui est basée sur la lumière, c’est votre forme de dé-construction ?

Il y a un terme de Deleuze que j’aime beaucoup, il parle de dés-obscurcissement. On me dit que ce que je fais est sombre, noir, et moi je vois dans cette pénombre un fond de clarté. C’est le processus inverse, on part du noir total pour aller vers la lumière. C’est comme si on regardait du fond de l’eau, vers la luminosité. J’ai fait il y a quelques temps un travail sur l’Indonésie, et lorsque nous cherchions un titre quelqu’un m’a cité une poétesse indonésienne : le titre d’un de ses recueils était « Habis Gelap » ou « Après l’obscurité ». J’ai beaucoup aimé cette phrase et j’ai appelé tout le cycle « Après l’obscurité ». C’est une bonne question, qu’y a t-il après l’obscurité ?…

C’est vous-même qui développez vos photos ?

Non. J’ai pris des cours avec Georges Fèvre chez Picto, il y a très longtemps, et je sais très bien ce qu’est le développement et le tirage. C’est un métier en soit, un sacerdoce. Il faut le faire en essayant d’aimer les photographes dont on réalise les tirages. C’est un métier à part, il faut faire une chose ou une autre, mais pas les deux. Je vais chez différentes enseignes, en prenant le meilleur de chacun.

Photographie Klavdij Sluban
Kaliningrad, Russie 2003

Vous expérimentez une nouvelle technique de tirage, la piezographie, procédé numérique avec des pigments de charbons très résistants au temps, et censé rivaliser avec les méthodes et les résultats de l’argentique. Votre ressenti ?

Ces dernières technologies qu’on m’a offertes, ces différents types de tirages, les gens aiment bien… Mais ce n’est pas au point. Le problème avec les tirages argentiques actuels, c’est qu’ils sont de moins bonne qualité, il y a moins d’argent dans les papiers, la chimie est plus pauvre. Donc on cherche d’autres choses. Ce procédé de piezographie apporte des nuances dans les gris, dans les sombres, qu’on arrive pas à atteindre avec l’argentique. Mais finalement ça ne me dérange pas, je préfère quand même le tirage classique.

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Kaliningrad, Russie 2004

Dernièrement, pour faire mon livre, j’ai fait faire des super scans. Mais un scan pour que ce soit bien, il faut que ce soit interprété. Donc avec ces scans il a fallu faire des tirages de référence, qui finalement ne correspondaient à rien, et comme tout est décentralisé maintenant entre la gravure qui est faite à un endroit, l’imprimerie dans un autre, un autre pays même, avec des gens qui parlent tous des langues différentes : finalement, ce que reçoit la personne en bout de course, ne correspond à rien. La seule solution est de donner un tirage baryté de référence, et qu’il soit utilisé par tous pour éviter de s’en écarter. On croit qu’on gagne du temps à tout éloigner mais c’est le contraire.

Photographie Klavdij Sluban
Finlande, 2002

Quelles sont, vos références, les incontournables de la photo selon vous

Walker Evans est un photographe générique qui régit encore aujourd’hui les axes principaux de la création photographique. Ce qui me touche particulièrement chez lui c’est sa sensibilité littéraire.
D’avoir connu Henri Cartier-Bresson dans le contexte particulier des ateliers photographiques du centre des jeunes détenus de Fleury-Mérogis, a permis une complicité qui a duré plus de sept ans. La vivacité et la spontanéité d’Henri dans son rapport au quotidien ajoutés à une générosité réelle font que je suis heureux d’avoir rencontré cet être exceptionnel. Nous n’avons jamais parlé photo.

Photographie Klavdij Sluban
Riga, Lettonie 2004

“Puiser dans l’Est et l’Occident est une manière de justifier ma présence au monde.”

Photographie Klavdij Sluban
Lettonie, 2002

Photos extraites du cycle « Autres rivages-la mer Baltique »