Jennifer Des expose ses Sangtiments

Jennifer Des, jeune artiste photographe Belge, a depuis ses débuts voué son travail à étudier le corps et l’apparence. Sa dernière série « Les Sangtiments » nous envoie en pleine face la réalité du corps, l’apparence de la chair. Au-delà de cette série même, ce qui est souvent un tabou est vivement montré par Jennifer Des ; c’est d’ailleurs une constante de son parcours artistique. Elle en évoque les différents aspects avec lesphotographes.com.

Jennifer Des, jeune artiste photographe Belge, a depuis ses débuts voué son travail à étudier le corps et l’apparence. Sa dernière série « Les Sangtiments » nous envoie en pleine face la réalité du corps, l’apparence de la chair. Au-delà de cette série même, ce qui est souvent un tabou est vivement montré par Jennifer Des ; c’est d’ailleurs une constante de son parcours artistique. Elle en évoque les différents aspects avec lesphotographes.com.

Photographie Jennifer Des
© Jennifer Des « Les Sangtiments » Reconstitution

Quel est ton parcours et comment es-tu arrivée à la photographie ?

Au départ, je ne suis pas vraiment photographe, mais graphiste. Tout mon travail est numérique retravaillé grâce à l’ordinateur. On peut dire que c’est un travail d’image plus qu’un travail de photo. Tu as, par exemple, des vrais photographes qui travaillent encore en argentique et qui font leurs tirages eux-mêmes. J’ai plus fait un travail de post-production réellement que via l’instantané.
J’ai fait ma première exposition en 2003 chez Pascal Polar à Bruxelles. J’avais fait tout un travail sur l’apparence. Je commençais à m’intéresser à ce qu’il y avait autour de moi. J’ai toujours été entourée de filles de copines dans mes sorties. J’ai plus d’amies que d’amis et je trouvais intéressant de faire un travail sur la femme. Je trouvais aussi intéressant de voir ces filles bien prendre le superficiel du côté strass et paillettes le soir venu. Parfois on juge en fonction des apparences et je trouvais qu’il y avait un décalage énorme entre le jugement au premier regard de ces filles et la réalité.
Ensuite comme je travaillais sur l’apparence, j’ai fait une autre démarche et cette fois travailler sur l’apparence radicale comparée à celle qui dans le monde de la nuit était éphémère. Je voulais travailler le côté permanent de ce changement. J’en suis arrivé à la chirurgie esthétique et donc j’ai commencé à réaliser des photos en salle d’opération. Liftings, liposuccions, augmentations mammaires. Toutes des choses qui étaient sensées soi-disant rendre la femme belle ; c’était le but de la chirurgie esthétique en tout cas.
Ça m’a plu et j’ai découvert le côté charnel, qui m’a plu et que j’ai décidé de travailler plus en profondeur justement parce qu’il y avait quelque chose de très beau que je trouvais dans l’anatomie du corps.
Pour cette série j’ai décidé de voir d’autres domaines, et notamment la chirurgie cardiaque. La cardiologie était pour moi importante puisque je voulais travailler sur le double sens du cœur, des souffrances, des sentiments.
Ensuite j’ai fait aussi de la traumatologie j’avais envie de montrer l’insertion du métal et je voulais jouer sur le côté dur de la chair, solidité et fragilité.

Photographie Jennifer Des
© Jennifer Des « Les Sangtiments » Extraction

Comment arrive-t-on à prendre des photos en bloc opératoire ?

En demandant les autorisations. Je suis passé devant le comité de l’éthique hospitalière de Bruxelles.

C’est facile d’obtenir ces autorisations ?

Non, c’est très compliqué. Le monde de la médecine est pas du tout un monde artistique et expliquer une démarche artistique à un professeur qui a fait je ne sais combien d’années d’étude qui est pas du tout dans le même état d’esprit, ce n’est pas facile à faire comprendre. Mais j’ai eu la chance de commencer lors de mon premier travail sur la chirurgie esthétique dans le privé via un chirurgien avec qui j’avais des amis communs. J’avais pu avoir accès aux salles d’opération grâce à cette personne après avoir simplement reçu les autorisations des patients. Il était plus facile d’expliquer ma démarche car les patients sont souvent plus ouverts à ce genre de choses. Une fois les premières images de chirurgie, j’avais déjà un travail que j’ai exposé chez Pierre Bergé à Bruxelles. Il y avait donc une certaine crédibilité dans le travail. Et ensuite, quand je suis passé devant le comité d’éthique hospitalier qui était à l’hôpital universitaire, j’avais déjà la démarche et un portfolio.

Photographie Jennifer Des
© Jennifer Des « Les Sangtiments » Insertion

Comment arriver à expliquer une telle démarche auprès du comité d’éthique ?

Je suis arrivée avec le catalogue de l’exposition chez Pierre Bergé et cette salle est bien connue. J’ai aussi eu pour cette exposition la chance d’exposer avec Delphine Boël qui est la fille du roi, avec Wim Delvoye, un grand artiste Belge et Pascal Bernier. J’étais la seule pas vraiment connue de cette exposition et ça m’a tiré vers le haut. Donc quand je suis arrivée devant ce comité, j’avais des gens de références reconnus dans l’art conceptuel et ma démarche était cohérente dans mes explications par rapport à ce que j’avais l’intention de faire. Donc ça a pu marcher.

Combien de temps cela prend-il pour voir aboutir ce genre de démarche ?

J’ai quand même mis plus d’un an. J’ai dû passer deux fois devant ce comité et entre temps il y a eu des changements, d’autres personnes. Donc il y a eu des délais le temps pour eux de se revoir et pour délibérer.
Ensuite, une fois qu’on a cette autorisation du comité de l’éthique, ce n’est pas pour autant qu’on a l’autorisation des chefs de services parce qu’il y a des chirurgiens qui n’ont pas envie d’être photographiés pendant qu’ils travaillent : ils sont préoccupés par un réel problème avec des patients.  Ce n’est pas de la chirurgie esthétique ici, ce n’est pas le choix du patient, c’est vraiment une obligation médicale. Donc, en général, les professeurs n’ont pas envie de s’encombrer. Il y a un vrai problème à régler plus important qu’une artiste qui vient faire des photos.

Photographie Jennifer Des
© Jennifer Des « Les Sangtiments » Intégration bleu

Pratiquement, comment ça se passe dans la salle d’opération ? J’imagine qu’il y a pas mal d’activité…

J’ai eu la chance de tomber sur un professeur extraordinaire, très compréhensif et très ouvert d’esprit et qui à chaque fois qu’il opérait me disait : « regarde ci, regarde ça ». C’était chouette.
Je pense aussi qu’à partir du moment où un médecin donne son autorisation, il a envie d’aller jusqu’au bout, il ne dit pas juste oui pour rendre service.

Donc c’était essentiel d’avoir cette aide là. Savais-tu déjà ce que tu voulais photographier précisément ?

Non mais j’ai fait plusieurs cardio avant de savoir. C’est un peu dur quand même de voir ce genre de choses, donc on ne fait pas tout de suite les bonnes photos. On photographie puis deux ou trois jours après, on reprend ça en se disant : « tiens ça, ça pourrait être intéressant ». Une semaine après on refait une opération, et ainsi de suite ; je crois qu’au bout de la troisième, on arrive enfin à déterminer quelles images pourraient être intéressantes et à développer. Pour ma quatrième fois en salle d’opération et bien voilà, je savais plutôt ce que je voulais et ma série est partie là-dessus.

Photographie Jennifer Des
© Jennifer Des « Les Sangtiments » Intervention

D’où vient ce choix de photographier ces opérations chirurgicales ?

Mais, comme je l’ai dit tout à l’heure, ce n’est pas vraiment un choix. D’abord, j’ai photographié en premier mes amis autour de moi. J’étais intéressée par ce côté un peu décalé, superficiel de la vie.  La chirurgie esthétique, c’était pour montrer  l’apparence d’une manière définitive et radicale. Puis ce côté charnel m’a plu mais je n’ai jamais décidé de travailler dans des salles d’opération ou de photographier des cœurs ouverts. C’est un processus, des choses qui sont arrivées. J’en suis arrivée là parce que ça faisait partie de la continuité de mon travail, pas à cause d’un choix. Il y a simplement l’envie de continuer ma démarche en fait.

Dans ce sens là, as-tu déjà pensé à ce qui allait suivre ?

J’ai remarqué que des images qui me plaisaient étaient des images un peu graphiques, un petit peu plus abstraites. Donc, là pour le moment, je travaille sur une image encore plus graphique et abstraite pour ma prochaine série. Ce qui m’intéresse dans cette prochaine série c’est de me dégager de cette envie de vouloir savoir quelle partie du corps représente une image. Sortir de cette curiosité et proposer une image qui soit esthétique et qui plaise sans susciter l’envie de savoir quelle partie du corps il s’agit.

Photographie Jennifer Des
© Jennifer Des « Les Sangtiments » Fond abysal

Quel est ton regard sur cette transition entre un travail plus de reportage sur le milieu de la nuit à un travail abstrait ?

Disons que pour moi, il n’y a pas vraiment de transition ; c’est vraiment une succession de choses qui se sont établies naturellement. Pour moi ce qui fait un artiste comme Pascal Bernier par exemple – et c’est ça que j’admire – c’est d’avoir un réel discours dans son travail et de rester cohérent dans sa démarche artistique. Le résultat compte, c’est sûr que c’est primordial mais ce il faut avoir un discours quand même cohérent.

Sur cette exposition, par exemple, qu’est-ce qu’il faut retenir de ces photographies, il y  a-t-il des questions à se poser ? Un message ?

Dans mon travail je n’ai pas vraiment de message mais plutôt un discours à proposer. Je n’ai pas envie de choquer par mes images, je souhaite montrer que notre anatomie est quelque chose d’esthétique. J’ai envie de soulever un peu les tabous qu’on a encore aujourd’hui dans notre société par rapport au corps. Par exemple il y a beaucoup de gens qui se voilent la face et qui ne veulent pas savoir comment on est et qu’est ce qui se passe à l’intérieur.

Cherches-tu justement à confronter, à provoquer, avec ces images ?

Comme je l’ai dit, je ne cherche pas du tout à choquer, mais plutôt de faire venir les  gens dans un univers où on peut avoir de fausses images et si ça fait réfléchir tant mieux. J’ai seulement envie de nous montrer tels que nous sommes.
Dans mon travail précédent, je trouvais ça dommage par exemple qu’on puisse juger une jeune fille qui est peut-être trop maquillée, peut-être habillée d’une manière trop aguicheuse. Et en plus d’avoir un jugement faux. Je crois que dans ce travail là, il y aussi un petit peu de ça, avec l’idée de lever ce tabou justement qu’on a par rapport au corps et dire que voilà c’est encore une fausse image, il y a des choses très belles qui s’y passent.

C’est beau d’une autre manière qu’une fleur par exemple ou un coucher de soleil…

Non mais justement, j’ai une œuvre intitulée « coucher de soleil ».

Photographie Jennifer Des
© Jennifer Des « Les Sangtiments » Liposusion

Cette œuvre qui est une liposuccion d’un ventre est devenue abstraite en fait. Et voilà, puis il y a aussi le papillon. C’est une manière aussi de rendre tout ça un peu plus poétique.

Photographie Jennifer Des
© Jennifer Des « Les Sangtiments » Papillion

Pour revenir un petit peu à ton parcours, est-ce que tu fais de la photographie à 100% ou bien partages-tu ton temps avec ton métier de graphiste ?

En fait, je n’ai jamais exercé mon métier de graphiste. Je suis juste diplômée et j’ai réalisé ma première exposition quand j’étais encore étudiante. Je ne travaille pas à côté. On peut dire que je suis photographe à 100%. Non seulement je n’ai pas d’autres métiers mais je ne sais même pas de forcément des choses commerciales à côté. J’ai un studio chez moi à la maison et je travaille parfois pour des portfolios de mannequins. Donc, ça reste lié à la photo même si ce n’est pas spécialement un travail très artistique mais plus commercial. Ça m’arrive de le faire.

Est-ce que c’est possible en ce moment de vivre d’une photographie artistique, une photo qui n’est pas commerciale, une photo qui n’est pas disons « mainstream » ?

Disons que j’ai la chance d’avoir un producteur artistique, un mécène,  qui me soutient dans mon travail depuis maintenant 5 ans. Cela me permet par exemple de pouvoir réaliser une exposition sans contrainte, pouvoir sortir des tirages, travailler avec un bon équipement, un bon appareil photo. C’est important parce qu’il y a aujourd’hui beaucoup d’artistes, beaucoup de photographes qui n’ont pas toujours la chance de pouvoir travailler dans les bonnes conditions. J’ai cette chance et c’est grâce à cette personne.

Photographie Jennifer Des
© Jennifer Des « Les Sangtiments » Protège moi

Comment as-tu obtenu ce soutien ?

C’est un producteur de cinéma que j’ai eu la chance de rencontrer par hasard.
Il me soutient moi et une autre de mes amies qui est scénographe. Elle est spécialisée dans les costumes du XVIIIème siècle… Il nous soutient, je pense, vraiment toutes les deux parce qu’on a un travail très ciblé et très difficile. Moi, je suis dans les images qui ne sont pas évidentes, c’est-à-dire pas spécialement commerciales, c’est vraiment un art conceptuel ce qui n’est pas facile aujourd’hui.
Pour mon amie spécialisée dans les costumes du XVIIIème : de temps en temps on peut faire des pièces de théâtres mais bon il n’y a pas énormément. Voilà un peu les raisons pour lesquelles il nous aide.

Pour revenir à ce travail, tu penses que tu es allée loin dans ce travail ? Jusqu’où on peut aller, est-ce qu’il y a des limites ?

Bien sûr que non. En tout cas, je n’ai pas la prétention, en tout cas à mon âge et encore aujourd’hui de dire que j’ai été au bout des choses. D’ailleurs je me demande si un artiste peut vraiment un jour le revendiquer, je n’en sais rien. Là, j’ai proposé quelque chose, et j’ai déjà autre chose encore en tête, j’ai un autre travail qui arrive et  je pense qu’on n’a pas fini d’élaborer à chaque fois un sujet et on a toujours un travail, une idée à développer.

Donc là, comment as-tu procédé? C’était un travail en numérique que tu retravailles après. J’ai une photo en tête où on voit un torse ouvert et rien à l’intérieur…

J’ai effectivement effacé l’intérieur. Ce qui est assez étonnant c’est que beaucoup des gens qui ont regardé cette photo pensaient que j’avais seulement enlevé le cœur. C’est drôle parce que quand on opère, on a un drap sur le corps et on ouvre juste la partie qu’on va ouvrir et donc on ne voit pas le corps du patient, on ne voit qu’un drap vert. Alors en fait, j’ai juste détouré l’intérieur et l’extérieur de l’écarteur. Ensuite j’ai demandé à une de mes amies de poser en buste pour moi et j’y ai appliqué le travail en retirant le cœur. J’ai seulement gardé l’ouverture, la cicatrice en fait.

Photographie Jennifer Des
© Jennifer Des « Les Sangtiments » Intégration

Il y a un vrai travail de photo-montage, autre exemple là avec le cœur protégé par des épines…

Oui, ça c’est un rosier que j’ai photographié, scanné, détouré, enfin bref il y a plein de techniques. J’ai fait du bricolage, du collage parce que c’est aussi ça qui m’a excité dans ce travail. Comme je te disais, je ne suis pas spécialement photographe, je fais de l’image, j’adore chipoter. Ce que je trouve gai, c’est de pouvoir justement créer une image à base de vérité. Je ne trahis pas non plus la vérité. Si je montre un cœur, c’est un vrai cœur, il n’y a rien que j’invente.

On disait que tout à l’heure que ce type de photo n’est pas une photo qui est commerciale dans le sens où…

Où on ne va pas la mettre sur la petite table de la salle à manger !

Justement, quelle peut être sa place?

Mais il y a plein d’artistes qui ne sont pas spécialement dans un esthétisme…
Je crois qu’il y a un travail qu’on achète par coup de cœur et qu’on laisse chez soi dans son salon parce qu’on trouve ça beau et décoratif. Et il y a aussi des œuvres qu’on achète parce qu’on aime l’art conceptuel, parce qu’on aime une certaine démarche artistique en fait ou parce qu’on croit en un artiste ou parce qu’on se dit, tiens il est jeune, il est encore accessible dans ses tarifs, il y a des gens qui sont collectionneurs, qui peuvent investir aussi dans ces conditions. Donc, tout le monde n’achète pas une œuvre pour la même raison.

Propos recueillis à Bruxelles par MF

site de la photographe Jennifer Des