« Images de mémoire du quartier Ménilmontant-Amandiers » : rencontre avec Cécile Cée

Cécile Cée est photographe et la créatrice du projet artistique « Images de mémoire du quartier Ménilmontant-Amandiers ». Nous avons voulu en savoir plus sur ce projet et sur l’influence du métier de photographe de Cécile Cée dans sa conception. Entre art, mémoire et communauté, nous avons découvert un évènement qui rassemble les foules.

Cécile Cée est photographe et la créatrice du projet artistique « Images de mémoire du quartier Ménilmontant-Amandiers ». Nous avons voulu en savoir plus sur ce projet et sur l’influence du métier de photographe de Cécile Cée dans sa conception. Entre art, mémoire et communauté, nous avons découvert un évènement qui rassemble les foules.

Comment avez-vous eu l’idée de créer « Images de mémoire du quartier Ménilmontant-Amandiers » ? 
Le projet « Image de mémoire » a deux origines : d’une part, une résidence photographique que j’avais faite en 2011-2012 dans ville de Colombes (92), et d’autre part un travail de médiation que je mène depuis 2008, dans le XXe arrondissement, avec l’association Les Voix Andalouses.

Pendant ma résidence à Colombes, j’avais créé avec les enfants et les jeunes de la ville des photographies sur le thème de Don Quichotte ; ces photographies devaient être affichées en grand partout dans la ville à la fin de la résidence, mais pour diverses raison le projet n’est pas allé au bout, et nous avons édité un petit catalogue (« Tout contre les moulins », visible sur mon site).

Entre temps, j’avais parlé de cette idée de faire habiller les murs d’une ville par les réalisations de ses habitants à l’association Les Voix Andalouses, avec laquelle je collabore depuis longtemps, notamment à travers des ateliers Polaroid. Akim El Sikameya, le directeur de l’association, m’a dit : « pourquoi tu ne proposerais pas le projet dans le XXe arrondissement ? »

J’ai réfléchi à son idée, et j’ai donc proposé un projet remanié à la ville de Paris. Je voulais travailler cette fois-ci sur la mémoire d’un quartier, avec les jeunes habitants, et que les photographies réalisées se retrouvent en grand sur les murs du quartier, mais sans passer par des affiches : directement sur les murs, comme si la mémoire du quartier allait ressurgir.

Votre métier de photographe a-t-il eu un impact dans ce projet ?
Pour ce type de projet, je ne pense pas d’abord comme photographe, mais plutôt comme artiste : je pense fermement que les artistes ont un rôle à jouer dans la « cité » (au sens noble du terme), une sorte de mission qui est de promouvoir l’acte créateur. Créer, c’est le contraire de consommer, c’est s’éduquer soi-même en créant, c’est presque le sens de la vie selon moi !

On peut dire que pour ce projet, ce n’est pas mon métier de photographe mais ma vocation de photographe qui a eu un impact fondamental.

Quels ont été les retours des personnes vis-à-vis de cette idée?
Nos partenaires représentant de la ville de Paris ont été très favorables à l’idée, et nous ont beaucoup aidés, notamment pour nous mettre en relation avec des associations partenaires et avec les organisateurs de la Nuit Blanche. J’ai soumis également le projet à la DRAC Ile-de-France, qui me connaissait depuis ma résidence de Colombes, et ils ont été notre premier soutien financier.

Ce projet implique les résidents du quartier. Pouvez-vous nous expliquer quel est le rôle de chacun ?
Tout d’abord, on a travaillé avec deux groupes de jeunes du quartier, et un groupe d’anciens. Il faut préciser que le quartier des Amandiers, dans lequel on a mené le projet, a une histoire très particulière. Avant-guerre, il ressemblait à Belleville ou Ménilmontant, c’était un quartier de faubourg très cosmopolite, avec un café tous les deux mètres et un commerce à chaque coin de rue. Mais dans les années 50, il a été détruit pour insalubrité, et reconstruit sur plus de quarante ans sous forme de barres d’immeubles type « ZAC ». En gros, il a perdu son âme en quelques décennies, et cela a d’ailleurs généré beaucoup de polémiques.

Aujourd’hui, le quartier est toujours très cosmopolite, mais ce ne sont plus les mêmes habitants : pour la plupart, ils ne connaissent pas l’histoire de ce quartier, son importance pendant la Commune par exemple, ni même son apparence d’avant.

L’idée initiale du projet était donc de faire rencontrer des anciens du quartier, qui l’ont connu au temps où tout le monde vivait en famille dans la rue, et les jeunes habitants d’aujourd’hui, afin de transmettre une histoire et que les jeunes se reconnaissent dans cette histoire. J’ai formé les jeunes à la technique de la photo studio, et on a élaboré ensemble des mises en scènes photographiques qui expriment leur interprétation des récits faits par les anciens. Pour une partie de ces mises en scène, ils ont sollicité des anciens comme modèles, ce qui était vraiment génial : la rencontre a eu lieu !

Parallèlement au projet avec les ados, on a sollicité tous les habitants de la place Henri Matisse (qui est au cœur du quartier), afin qu’ils participent à la révélation des photographies faites par les jeunes pendant la Nuit Blanche : on leur a demandé d’éteindre leurs lumières et fermer leur volets, et on leur a aussi proposé de venir avec nous le soir de la Nuit Blanche pour révéler les photos sur les murs.

Ces personnes ont-elles facilement participées ? D’après vous pourquoi ?
Les jeunes ont été très impliqués dans le projet. La rencontre avec les anciens était très émouvante, les jeunes étaient très curieux, ils posaient plein de question et ils en redemandaient ! Les séances photos dans lesquelles les personnes âgées ont posées pour les jeunes étaient aussi très drôles : les petits photographes en herbe n’osaient pas trop « donner des ordres » à leurs modèles, ils prenaient tout un tas de pincettes qu’ils  ne prennent jamais entre eux !

Les anciens au début étaient un peu réticents face au projet, ils se demandaient bien à quoi pouvait rimer tout ça : mais quand ils ont vu le résultat des photos, ils ont été emballés !

Et quant aux habitants, ils se sont montrés très gentils, ouverts et curieux.

C’était vraiment un beau projet, très émouvant, j’ai reçu beaucoup de gratification humaine. Les gens étaient très heureux qu’il se passe quelque chose dans le quartier : c’est la première fois que la Nuit Blanche est venue dans le quartier des Amandiers !

Quelles difficultés avez-vous rencontré dans le quotidien de ce projet ?
J’ai rencontré des difficultés inhérentes à ce type de gros projet, qui implique beaucoup de partenaires : des lourdeurs administratives parfois, des problèmes logistiques pour faire rentrer les emplois du temps des uns et des autres dans les mêmes cases… J’ai eu des soucis techniques aussi, parce que le procédé de révélation des photographies sur les murs était complètement expérimental, c’était une vraie gageure ! Je suis un peu une tête brûlée, j’ai tendance à dire « on va faire venir un éléphant rose au milieu de la place et il va rester tout gentil pendant toute la nuit ! ». C’était un peu ça avec mon idée de transformer le quartier en labo photo à ciel ouvert : je me disais que ça pouvait fonctionner, mais au tout début du projet, je n’avais aucune idée de comment j’allais faire !

Mais sinon, il y a aussi un certain nombre de difficultés qu’on m’avait prédites et qui ne se sont pas produites : les gens étaient plutôt très sceptiques au début sur la possibilité d’organiser un évènement aussi artistique et expérimental, qui supposait l’implication totale des habitants (parce que sans leur engagement, techniquement c’était impossible), dans ce quartier-là. En fait, beaucoup d’habitants eux-mêmes ont une image négative de leur quartier. Alors que moi, je dois dire que je n’ai rencontré que des gens adorables, investis, curieux et contents du projet (bon, j’avoue, un ou deux râleurs parce que j’ai plongé le quartier dans le noir pendant deux nuits !).

Vous avez le soutien de la ville de Paris qui cautionne alors « Images de mémoire » dans la perpétuité de la vie de quartier parisienne. Pensez-vous que l’art soit une aide à la construction d’une identité et à la continuité d’une identité ?
Ouh là c’est une question difficile !

Tout d’abord, j’ai un peu de mal avec la notion « d’identité ». C’est un terme que je n’aime pas beaucoup à cause de son aspect figé : l’identique, le même… Moi je suis plutôt partante pour aller toujours vers ce qui est autre, différent… En même temps, on ne peut pas aller vers l’autre si on ne sait pas qui on est. C’est une question très complexe. Alors je ne pense pas vraiment que l’art « aide à la construction d’une identité », je pense plutôt que l’art aide à questionner son identité et celle des autres. En ce sens, ça me semble plus intéressant. Pour ce qui est de la construction de son identité, je pense que c’est plutôt du côté de la mémoire et de l’histoire qu’il faut chercher.

Vous êtes très attachée à l’Art de mémoire. Qu’est ce qui a déclenché chez vous cet intérêt ? Est-ce accentué par votre profession de photographe plasticienne ?
L’Art de la mémoire, c’est aussi un sacré truc.

C’est un Art qui est né pendant l’Antiquité, à une époque où les orateurs n’avaient pas de papier et de crayon pour noter les discours de trois heures qu’ils allaient prononcer devant l’Assemblée. Il y a avait donc une nécessité vitale à développer sa mémoire, et c’est ainsi qu’on a inventé une mnémotechnique basée sur la construction d’images mentales : chaque partie du discours était traduite en une image symbolique, qui devait être très forte (soit très drôle, soit très belle, soit très choquante) pour être facilement mémorisée. Ensuite, chaque image était placée dans une architecture mentale, que l’orateur n’avait ensuite plus qu’à parcourir de mémoire : il suffisait de décrire les images qu’on y avait placées dans l’ordre pour que le discours se déroule de lui-même. C’était un Art très répandu, qui faisait partie de l’éducation de base de tout honnête homme, et qui s’est conservé longtemps : au Moyen-Âge, les moines l’utilisaient dans leurs bibliothèques pour mémoriser leurs « sommes », toutes les vertus cardinales, les 7 péchés etc. et leur hiérarchie. A la Renaissance, ce sont les savants et les alchimistes qui s’en sont servi pour mémoriser leurs formules et synthétiser leur savoir.

Mais si cet Art m’a intéressé, c’est surtout parce qu’étant basé sur des images, il a énormément inspiré la peinture, depuis l’Antiquité jusqu’au XIXe siècle en gros. En fait, c’est une technique de construction d’images qui a été une source d’inspiration fondamentale pour les artistes visuels pendant des siècles, et ce qui est fou, c’est qu’on l’a complètement oublié !

Et moi, en tant que photographe, ce qui me passionne, c’est comment avec cet Art, je peux déconstruire le lien systématique qu’on fait entre photo et souvenir, pour reconstruire une photographie-mémoire beaucoup plus riche. Je veux dire qu’avec l’Art de la mémoire, la photo n’est plus asservie à l’enregistrement du réel (du souvenir), elle peut être utilisée pour tout son potentiel créatif, onirique, symbolique, imaginaire… C’est ce que je tente de faire en utilisant des décors projetés ou projection mentale derrière des acteurs que je fais poser dans des postures symboliques…

D’ailleurs, avez-vous un avis sur l’Art de mémoire de nos jours à une époque où un grand nombre de personnes veut laisser une trace, être reconnu, célèbre et s’exhibe au quotidien ?
Justement, pour moi, l’Art de la mémoire, c’est tout l’inverse de la trace qu’on laisse. La trace, c’est trivial, ça ne demande aucun effort, c’est que qui s’imprime dans le réel indépendamment de notre volonté. Alors que la mémoire, c’est un travail conscient, difficile et volontaire pour (re)créer l’image de ce qu’on veut exprimer : c’est la noblesse de notre humanité, la mémoire. Les traces, même les animaux en laissent…

Par ailleurs, sans le savoir, on utilise au quotidien un héritage de l’art de mémoire : nos ordinateurs sont organisés en architectures visuelles faites d’icônes dans lesquelles on dépose la mémoire de ce qu’on veut conserver.

Mais cela fait plusieurs années déjà que je m’interroge sur toutes les implications que peut avoir l’Art de la mémoire aujourd’hui : je suis loin d’avoir épuisé le sujet, et plus je lis et je réfléchis sur la question, plus je découvre de choses excitantes pour l’artiste qui est en moi !

La photographie a une place majeure dans ce projet. Pouvez-vous nous dire pourquoi la photographie et non la peinture, la littérature ou la musique ? Pensez-vous que la photographie est plus fédératrice et plus accessible à tous ?
Je me pose toujours la question de savoir pourquoi j’ai choisi la photographie : je suis entrée aux Beaux-Arts de Paris comme peintre… Je crois que ce qui me passionne  avec la photographie, c’est son ambiguïté fondamentale et existentielle entre une technique massifiée que tout le monde utilise pour produire des images, et un art difficile à maîtriser, au carrefour de tous les autres : dans la photographie on peut retrouver la littérature, le cinéma, le dessin, la danse… C’est vrai que c’est très excitant de travailler avec un médium que tout le monde connaît sans le connaître, ça offre des possibilités infinies pour aller vers l’autre et intéresser les gens. Par ailleurs, j’ai beau dire que la photographie ce n’est pas que du souvenir, j’ai aussi des photos de mes proches que je conserve avec affection dans mon téléphone ou mon portefeuille : la photo d’un visage, c’est tout de suite tellement chargé en affect, c’est sûr que ça fait de la photographie un art immédiatement accessible ! Dans mon prochain projet, « Nos murs ont des visages », c’est d’ailleurs cela que je vais explorer : je compte placer mon studio sur une place du quartier, pour proposer aux gens des portraits de famille comme on en réalisait au début du siècle dernier dans les studios de photographe : si les gens sont d’accord, on révèlera ensuite ces photographies sur les façades, pour que les murs prennent vie.

*Crédit photos : Adeline Monnier

Propos recueillis par GT