Grégoire Eloy, le photographe de la disparition

Depuis une dizaine d’années, la photographie documentaire française compte un nouveau visage : Grégoire Eloy. Ce natif du Nord photographie essentiellement les pays de l’ex Union Soviétique. Son dernier projet Ressac, sur les pêcheurs de la mer d’Aral, marque un véritable tournant dans sa photographie. L’ex Union Soviétique c’est l’eldorado de Grégoire Eloy. Depuis qu’il a remporté la bourse du talent, section reportage en 2004, avec son travail intitulé Les nouveaux contours de l’Europe il n’a cessé de courir vers l’Est.

Depuis une dizaine d’années, la photographie documentaire française compte un nouveau visage : Grégoire Eloy. Ce natif du Nord photographie essentiellement les pays de l’ex Union Soviétique. Son dernier projet Ressac, sur les pêcheurs de la mer d’Aral,  marque un véritable tournant dans sa photographie.

 Je voulais que mes photographies soient interprétées comme des documents trouvés sur place.

L’ex Union Soviétique c’est l’eldorado de Grégoire Eloy. Depuis qu’il a remporté la bourse du talent, section reportage en 2004, avec son travail intitulé  Les nouveaux contours de l’Europe il n’a cessé de courir vers l’Est. Avec Ressac, réalisé entre 2008 et 2012, il a plongé dans la Mer d’Aral et a exploré ses contours en Ouzbékistan et au Kazakhstan. Mais qu’y a-t-il trouvé ? Un lac d’eau salée qui n’existe presque plus. Et une région qui devient de plus en plus déserte. « C’est un peu étrange mais j’ai vu la mer d’Aral comme un mirage. La mer a reculé de plusieurs dizaines de kilomètres. Les contours sont devenus très arides et le climat a changé. L’eau est partie mais sa présence demeure, en creux, par les traces qu’elle a laissées. »

Avec les nombreux voyages qu’il a effectué là-bas, Grégoire Eloy a gardé beaucoup d’anecdotes mais il en est une qui synthétise parfaitement son attachement à ces gens. Il voulait clore ce projet en leur rendant quelque chose. C’est de Paris et juste avant le vernissage de son exposition à la galerie la petite poule noire, qu’il a eu l’idée de tourner une vidéo sur un ancien pêcheur de la mer d’Aral et un enfant qui ne l’a jamais vue.

La petite ville de Moynaq (Ouzbékistan) qui était un port de pêche il y a encore une trentaine d’années est aujourd’hui entourée par le sable et le sel. Un petit musée est même dédié à son passé prospère. Par le biais d’un contact sur place, Grégoire Eloy a rencontré un vieil homme qui raconte qu’il a été pêcheur, ici même, et qu’il a travaillé dans une usine de traitement de poissons. La discussion s’engage et le photographe propose de l’emmener voir la mer en voiture. Le pêcheur emmène avec lui son petit neveu.

A bord d’un 4X4 il les a accompagné et les a filmé pendant qu’ils découvraient et redécouvraient la mer. Il en est ressorti une installation vidéo d’une dizaine de minutes, où l’on n’entend que le vent et où l’enfant joue, accroupi, avec des cailloux pendant que le grand-oncle regarde l’horizon, passablement nostalgique.

Cette expérience a profondément modifié son approche photographique. « Je travaille essentiellement en argentique. A Black Matter, le projet que j’ai réalisé sur la matière noire à l’institut d’astrophysique de Paris, au CEA et au laboratoire souterrain de Modane, est le seul pour lequel j’ai utilisé le numérique. J’aime toute la chaîne de la photographie argentique, de la prise de vue jusqu’au tirage. » Et effectivement, l’originalité de Ressac tient dans sa forme. Grégoire Eloy travaille comme un artisan, réalisant lui-même ses tirages en Noir et Blanc. Les tirages Couleur étant quant à eux réalisés par Fred Jourda de Picto, laboratoire qu’il connaît bien depuis qu’il a remporté la bourse du talent.

Technique du pré-voilage, de la solarisation, choix du papier, traces de chimie, tout a été pensé pour rendre le tirage unique. « Les images très blanches sont le résultat d’une bande test papier très peu révélée comme si elles étaient à moitié effacées. Pour les pré-voilage et la solarisation, j’ai simplement exposé le papier une fraction de seconde à la lumière blanche pendant le bain du révélateur. » Ce pré-voilage donne une force esthétique à la photo. Toujours dans cette idée d’effacement de l’image, les images ont été découpées assez sommairement. « Je voulais que mes photographies soient interprétées comme des documents trouvés sur place. »

Je n’avais pas envie de faire des photos attendues, avec des couleurs chaudes et des perspectives exagérées.

La dimension formelle forte qu’il y a dans Ressac n’a pas toujours tenu une place centrale dans les autres projets de Grégoire Eloy. Dans Les oubliés du Pipeline, le livre qu’il a publié en 2009 sur les 800 000 réfugiés qui vivent le long du deuxième plus grand Oléoduc au monde (il rejoint Bakou, capitale de l’Azerbaïdjan, à Ceyhan en Turquie) adoptait une forme plus classique de photoreportage. « Ca a été un gros effort pour moi de réaliser Les oubliés du Pipeline. Une fois sur place je me suis le suis imposé comme un devoir de témoignage sans concessions en découvrant la vie dévastée de ces gens déplacés et oubliés. Photographier les gens, ce n’est jamais facile et j’ai toujours cherché à photographier leur univers avant leur visage. Ce sont surtout le quotidien de ces gens, l’intérieur de leur maison, l’espace où ils travaillent, qui m’ont intéressés. Je n’avais pas envie de faire des photos attendues, avec des couleurs chaudes et des perspectives exagérées sur le Pipeline qui de toute façon n’était pas visible.  Ca a également été dur car j’étais en auto financement total et que personne n’attendait les photos ! »

S’attaquer à un sujet comme les causes de l’assèchement de la mer d’Aral pourrait s’apparenter à une enquête journalistique. « Je m’en défends » répond Grégoire Eloy. « Je suis un photographe documentaire et non pas un photojournaliste. Le rythme de la presse ne me plaît pas, je n’y ai jamais trouvé ma place. Lorsque j’étais en Afghanistan en 2004, les photographes que je voyais arriver venaient tous pour être « Embedded » dans l’armée quelques jours puis il repartaient. Ca ressemblait presque à un voyage organisé par un tour operator. Je préfère prendre mon temps, être indépendant, toujours me poser la question de la représentation, remettre en question le medium photographique. »

Si un photographe documentaire ne publie pas dans la presse, où peut-il le faire ? Pour Grégoire Eloy, c’est la publication de livres et l’exposition dans des galeries. La publication d’un livre permet de véritablement fouiller le sujet. Sur une centaine de photographies, il est possible de se faire une idée, de plonger dans le sujet. Avec l’exposition, c’est encore autre chose. La dimension plastique des photographies rend poreuse la distinction entre œuvre artistique et documentaire. Les gens qui se déplacent aux expositions ou achètent le livre ont ainsi déjà le goût de la photographie. Dès lors, ces deux formes de publication impliquent un public restreint. Les livres de Grégoire Eloy sont publiés dans des maisons d’éditions spécialisées et distribuées principalement au sein de librairies dédiées à la photographie. Si les sujets que Grégoire Eloy aborde peuvent toucher un public relativement large, les supports qu’il emploie, eux, ne touchent qu’un public d’initiés.

Je veux faire des images ouvertes, où l’on se fait sa propre histoire.

Avant de photographier les contours de l’Europe, les chantiers navals de Gdansk, et de s’immerger en Asie centrale, Grégoire Eloy a travaillé dix ans dans la finance. Contrairement aux photographes qui commencent leur carrière vers vingt ans, après être sortis de leurs études, Grégoire Eloy a commencé à vivre de la photographie à l’âge de 30 ans.

Un plongeon dans le grand bain qu’il a réalisé auprès de Stanley Greene, non pas photographe documentaire mais photojournaliste chevronné de l’Agence Noor. « Par relations, je suis devenu son assistant. Je me plongeais avec lui dans ses planches contacts, dans ses boîtes de tirages, je l’ai accompagné en reportage. Il m’a ouvert les yeux sur mon propre travail et m’a appris à travailler sur le terrain avec un journaliste, un traducteur, un fixer, à construire mes séries. Quand je suis revenu de mon voyage sur les frontières de l’Europe il m’a dit « ton reportage est un échec d’un point de vue documentaire mais tu as des photos splendides. » Une critique qui a permis à Grégoire Eloy de trouver son propre style. « J’avais finalement recherché une forme de poésie et non de l’information. Alors que le photojournaliste rapporte une scène le plus clairement possible, je veux faire des images ouvertes, où l’on se fait sa propre histoire. »