Galerie Young, la photographie version XL

La réputation de la galerie Young de Bruxelles n’est plus à faire après avoir exposé des photographes tels que Patrick Demarchelier, Claude Azoulay ou encore plus récemment Josef Hoflehner.

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La réputation de la galerie Young de Bruxelles n’est plus à faire après avoir exposé des photographes tels que Patrick Demarchelier, Claude Azoulay ou encore plus récemment Josef Hoflehner. L’œil est d’entrée frappé par la taille des tirages présentés : le grand format est ici une marque de fabrique. Ceci, ainsi qu’une programmation diversifiée et une passion sincère pour le métier ont permis à Pascal Young – le directeur de la galerie – de rencontrer un succès certain.  Rencontre au cœur de Bruxelles.

Pascal Young, comment êtes-vous venu à ouvrir une première galerie en 2000 ?

La passion de la photographie depuis toujours. J’ai personnellement fait beaucoup de photos en tant qu’amateur passionné il y a une trentaine d’années. Mais c’est surtout en allant fréquemment à New-York – la capitale mondiale de la photo d’art – depuis environ 15 ans, en visitant les galeries photo de Soho que je me suis dit que c’était ce domaine qui me passionnait et dans lequel je voulais travailler. J’ai fait des études de graphisme ici à Bruxelles et je travaillais dans la décoration d’intérieur depuis pas mal d’années et j’ai tout laissé tomber pour ouvrir une petite galerie en 2000.

Apparemment la transition a été couronnée de succès puisque vous avez ouvert une seconde galerie peu de temps après ?

La première galerie faisait 70m2, avec peu de murs, à front de chaussée à Uccle (un faubourg au sud de Bruxelles, ndlr). On a commencé par faire quelques expos sympas, par exemple Claude Azoulay. On a eu un petit peu de monde. Puis j’ai pu ouvrir la seconde galerie de 200 m2 derrière la première. On a exposé des gens comme Jean-Marie Périer qui ont été de beaux succès, il y avait foule ! Ca a continué plus de deux ans dans cette deuxième galerie. Au niveau visibilité et affluence, l’apogée fut l’exposition de Richard Gere avec ses photos du Tibet. Le raz de marée ! Pas au niveau vente, mais niveau notoriété. Il y a eu une grosse couverture médiatique, 13 chaînes de télé, plus de 120 journalistes. Et par hasard la conférence de presse s’est faite dans l’hôtel ici (L’hôtel Conrad qui surplombe la galerie, ndlr) où on logeait le photographe.

Comment êtes vous arrivé justement à l’endroit que vous occupez désormais, au pied de l’hôtel Conrad ?

Aucun lien avec la conférence de presse de Richard Gere ! J’ai appris qu’il restait un emplacement commercial qui n’avait jamais été loué depuis 15 ans et l’ouverture de l’hôtel. Donc j’ai eu la chance de récupérer ce dernier emplacement libre ici. On est beaucoup plus central et la clientèle qui fréquente la galerie maintenant ne venait pas forcément lorsque nous étions à l’extérieur de Bruxelles. On a une clientèle beaucoup plus internationale également.


Au niveau de votre programme d’exposition, vous passez bientôt de Toygiants – haut en couleur – de Daniel et Geo Fuchs à l’exposition « Icebergs » de David Burdeny pour une tout autre ambiance…

Oui, on passe de « l’exubérance » de couleurs d’un sujet plutôt art contemporain aux paysages plus zen de Burdeny. On revient à des choses plus classiques. Par exemple, on prépare une exposition de Michel Comte, qui est actuellement au musée de Düsseldorf avec 360 pièces. Il a tout le musée « Forum Kultur und Wirtschaft » pour ses grands tirages. Ensuite, on va présenter à la galerie en juin, juillet et août une trentaine de ces grands formats pour une exposition assez unique.

Mais ensuite, j’ai vu la programmation en projet de Nick Veasey et ses photos aux rayons X !

Très original c’est sûr. Mais c’est un choix car la photographie est composée de tellement de disciplines différentes, d’artistes différents. Certaines galeries se spécialisent dans une voie : le noir et blanc, le vintage, etc. On choisit l’éclectisme, on essaye d’ouvrir le débat.

Comment choisissez-vous les artistes justement puisque vous couvrez un large panel de sujets photographiques ? Avec une demi-douzaine d’expositions par an, le choix doit être rude ?

Le choix de la programmation est ce qu’il y a de plus important pour la survie de la galerie. Il ne faut pas se tromper. D’un autre côté, on n’est jamais sûr de rien. On peut être persuadé de faire un tabac mais finir un peu déçu. A l’inverse on peut y croire sans être absolument certain du résultat et connaître un succès. C’est difficile. Je ne pense pas que ça puisse s’apprendre quelque part…
Il faut aussi préciser que nous avons énormément de demandes spontanées. J’essaye de recevoir tout le monde poliment. Ce n’est parfois, d’après ce que j’entends, plus le cas partout. Mais d’un autre côté, cela prend du temps et le niveau de ce qu’on nous présente n’est pas forcément extraordinaire. Mais c’est le métier, et il y a de temps en temps des découvertes intéressantes, donc on est obligés de tout voir et on sélectionne parfois un projet pour une expo.

Entre l’intérêt que vous portez à un photographe et l’exposition en elle-même, il peut se passer longtemps ?

Oui ça peut être le cas. Je travaille beaucoup sur Internet où il est possible de voir toutes les expositions dans toutes les galeries du monde. C’est assez fantastique de pouvoir se documenter comme ça. Mais à raison de cinq expos par an, il y a tellement plus de projets qu’on a envie de réaliser, il faudrait plus de galeries, plus d’espace, pouvoir en faire deux à la fois.

C’est un de vos projets ?

Oui, j’aimerais beaucoup ouvrir une deuxième galerie. Peut-être en Belgique… Mais c’est sûr qu’une galerie à Londres serait formidable ou à Paris ça serait magnifique. Mais la conjoncture actuelle n’est pas pour favoriser ceci.

Vous ressentez sur le marché de l’art la période mouvementée que traverse l’économie ?

On sent effectivement un ralentissement depuis septembre, mais par exemple dans le cadre « Toygiants » on a eu énormément de succès au vernissage et on a quand même réalisé de très belles ventes en pleine crise. Je crois que si l’expo plaît, les ventes se font. Mais il faut de très bons sujets, c’est le plus compliqué !


En quoi consiste votre travail de galeriste au quotidien ?

Je crois que vu de l’extérieur, on ne se rend pas toujours compte du travail en amont. L’envers du décor c’est quand même beaucoup beaucoup de travail. C’est avoir un site internet performant, tout le temps mis à jour. On travaille quasiment toute la semaine dessus, mais en mettant beaucoup de nouveautés à travers des mises à jour régulières, la fréquentation suit. De partout dans le monde, en Chine, aux USA. Beaucoup de visiteurs en Inde ou en Russie également.

Le site date de quand ?

Limité dans un premier temps, il a beaucoup évolué depuis 4 ans, mais il reste encore beaucoup de choses à faire. Pour l’instant, on peut dire qu’il génère pas mal de ventes, quasiment autant que la galerie. Donc il est vital pour nous. Il faut dire que la photographie se prête merveilleusement bien à un site Internet. On y passe beaucoup de temps. Au quotidien, cela veut dire traiter les 30-40 demandes quotidiennes pour des photographies, sur les tarifs des éditions, etc. Environ 10% de ces contacts se concrétisent en ventes. Lorsqu’on reçoit le paiement, les photos sont commandées aux photographes et envoyées ensuite. Tout ça prend pas mal de temps, entre expéditions, factures, etc.
Il y a toute la partie vernissage, exposition. C’est comme un magazine qui sortirait tous les deux mois. Le lendemain d’un vernissage, on attaque les dossiers de presse, que l’on doit faire en trois langues en Belgique (français, néerlandais et anglais). Ce sont des dossiers de presse esthétiques, bien fournis, d’une quinzaine de pages. On a plus de 200 adresses de journalistes dans le monde à qui on envoie ce dossier.
Il reste toute la partie vernissage, entre la réalisation du carton d’invitation, les envois d’e-mails…

C’est la partie « événementiel » et relations publiques du métier en somme ?

Ça rejoint l’événementiel oui, puisqu’on a entre 500 et 1000 personnes pour chaque vernissage. Il faut également s’occuper du partenariat pour ces événements. On installe une grande tente pour le vernissage, il y a parfois un DJ ainsi qu’une dizaine de personnes qui s’occupent du bar. Mais on n’a pas vraiment décidé ça, ça s’est fait petit à petit puisqu’on a eu de plus en plus de monde. Il y a eu 2 personnes au bar, puis 4, etc. C’est un passage obligé pour faire découvrir la photographie à un autre public que les collectionneurs, qui ne sont pas légion en Belgique. Ces gens pas forcément dans ce domaine à l’origine peuvent être amenés après 10 ou 15 vernissages à avoir un coup de foudre et acheter une photo, ce qui fait un collectionneur de plus en Belgique. Tout ça prend du temps. Bien sûr, d’être à Paris, sur un marché bien différent que celui de Bruxelles, le public serait différent et je gagnerais beaucoup de temps.


Vous adaptez aussi l’aspect de la galerie à l’exposition en cours comme on peut le voir sur « Toygiants » avec les vitrines colorées de rose.

Oui, c’est aussi un travail en amont, par exemple je fais repeindre la galerie en noir pour l’exposition « Icebergs », avec un éclairage différent pour plonger la galerie un peu plus dans la pénombre et mettre en valeur les photographies.

Revenons à la clientèle. Vous visez les collectionneurs essentiellement ?

Oui, mais pas seulement. Il y a les vrais collectionneurs oui, mais aussi les amateurs, les gens qui achètent une photo plus comme un tableau ou comme un élément de décoration. A la limite, le collectionneur peut acheter un petit tirage pour la garder dans une boîte. Il voit les choses différemment que quelqu’un qui achète une photo qui lui plaît. Il y a toute une frange de gens qui gravitent dans le monde de la photo vraiment.

Vous avez observé une évolution de la clientèle ou du type de tirages achetés depuis l’ouverture de votre première galerie ?

Il y a une constante, en tout cas par rapport aux échos que j’entends de France et de Paris, c’est que le marché belge aime beaucoup les très grands formats. A la limite ce n’est jamais assez grand. A Paris les appartements sont plus petits paraît-il donc les acheteurs préfèrent des tirages plus petits. A Paris une photo d’un mètre sur 80cm par exemple est une grande photo qui ramenée à la Belgique serait une petite photo. C’est assez curieux.


Que pensez-vous du virage numérique que prend la photographie ?

Sur quelques années, on a vu que les tirages jets d’encre, les montages sous Diasec, etc. devenaient très mode et qu’il y avait moyen de faire de très très belles réalisations. Mais il reste toujours des passionnés de noir et blanc. Un beau tirage baryté, je trouve ça magnifique. L’argentique a ses adeptes aussi. Souvent les gens qui aiment le baryté, le beau noir et blanc, ils n’apprécient pas du tout les grands tirages couleurs jet d’encre. C’est une autre catégorie d’amateurs. De mon côté, les deux me plaisent. On présente des grands jets d’encres obtenus de la photo numérique mais si je peux faire une belle expo avec du noir et blanc et du beau baryté j’adore aussi.
Peut-être que les gens qui visitent l’exposition sont assez ouverts, mais les acheteurs c’est une chose différente. Ceux qui ont aimé l’exposition Hoflehner ou qui aimeront bien la suivante (David Burdeny, ndlr) ne seront pas du tout attirés par l’exposition « Toygiants ». Ce n’est pas du tout pareil.

Au niveau des sollicitations que vous recevez de photographes, y a-t-il de plus en plus d’artistes qui travaillent en numérique ?

Oui, ça devient quasiment incontournable. Je me rends compte que le numérique est extraordinaire mais il faut le faire d’une manière assez professionnelle, et puisqu’on aime beaucoup les grands formats, il faut des fichiers lourds. Pour faire une exposition avec des agrandissements de deux mètres, il faut un appareil très performant au niveau du nombre de pixels notamment. Tout ceci est très cher. Ce qui est assez amusant, c’est que vous soyez un ponte de la photo ou monsieur Dupont, passionné de photo, quand vous faites une belle photo de deux mètres en Diasec, c’est le même prix pour tout le monde. Enfin, c’est sûr qu’en prix de vente cela revient cher. Un beau Diasec de 2 mètres, 1000 euros plus le tirage entre 4-500 euros… c’est le même prix pour tout le monde. A New-York les labos sont encore plus chers. A Paris ils sont plus chers aussi mais peut-être encore meilleurs que chez nous. Il y a de très très bons labos à Paris. Fatalement, quand un client visite la galerie et a envie de se faire plaisir et d’acheter une photo, il y a toujours un peu d’étonnement vis à vis des prix. Vous ou moi, si on fait une bonne photo qu’on tire en grand format dans un bon labo, la mettre sous Diasec, collée sur aluminium, etc. ça coute cher en frais techniques. Mais le résultat est formidable.

On observe une évolution au niveau de la vente de photographies avec des galeries qui proposent des tirages peu onéreux avec des éditions en plusieurs centaines d’exemplaires. Est-ce que ça représente un certain « avenir » du marché de la photo selon vous ?

Je suis tout ça avec beaucoup d’intérêt. C’est impressionnant de voir comment c’est bien étudié et réalisé, etc. Je pense que c’est autre chose. Très honnêtement, j’ai visité quelques galeries qui font cela, j’ai trouvé ça très attrayant, très bien présenté. Quand on voit les tirages, on a les grands formats à 300-500 euros et des tirages plus petits à 100 euros voire moins, c’est très bien. Mais en regardant de près, en analysant avec un œil un peu professionnel, on voit que les tirages ne sont parfois pas extraordinaires, que l’encadrement est bien mais pas tout à fait parfait. Je reste un peu déçu pas les tirages, notamment les noir et blanc. Disons que ce n’est pas un investissement sur du long terme avec des tirages non numérotés ou de plusieurs centaines d’exemplaires. Mais c’est l’occasion de se faire plaisir et de mettre un bel objet, une belle photo chez soi. Cela dit, je trouve ça extraordinaire et je ne suis pas du tout contre. On voit même des galeries d’une même maison mère ouvrir à différents endroits. On remarque que ces galeries démarchent activement les photographes. Mais les photographes jouent le jeu en général et ne leur remettent que certaines photos, différentes de celles que nous représentons.

Ce que je vois aussi, c’est que dans cette période compliquée, curieusement on vend plus facilement des photos très chères que des photos bon marché. Alors est-ce que ces galeries vont passer le cap, je ne sais pas. Nous en vendrons sûrement beaucoup moins aussi. Mais nous sommes en tout cas bien obligés de vendre nos photos avec des prix conséquents ne serais-ce que pour payer nos frais. Je remarque que je vends plus facilement des photos à 4-5000 euros, parce que j’ai évidemment essayé de vendre des photos de plus petit format avec des prix moindres. Curieusement ça n’a pas trop fonctionné, les gens qui viennent ici ne viennent pas pour ça. Ils sont plutôt attirés par des photographes connus avec de belles références. Ils sont intéressés par un coup de foudre mais doublé d’un bel investissement. Par exemple les gens qui ont acheté des photos de Patrick Demarchelier, que nous avons eu la chance d’exposer il y a quatre ans ont fait des affaires extraordinaires. Des tirages qui valent parfois 10 ou 20 fois plus. De très beaux tirages barytés fait à New York par le tireur d’Avedon. C’est un investissement formidable. Mais ce n’est pas toujours ainsi. D’ailleurs je ne me doutais pas que ça puisse prendre une telle ampleur après quelques années seulement.

A ce propos de ces photographes, comment obtenez vous de les représenter ?

Ca relève parfois du miracle ! On fait une demande soit directement au photographe soit à son agent. Des fois c’est oui tout de suite et des fois nous n’avons aucune réponse et ça ne se fait pas.

Vous avez des réponses négatives ?

Nous avons des réponses négatives, mais il y a aussi des tas d’autres galeries partout qui peuvent être plus rapides que nous. Par exemple un photographe extraordinaire va signer avec une grande galerie à Paris, et cette galerie lui dira après ça : « tu ne vas pas aller à Bruxelles, on a déjà tout le marché à Paris. Si les Belges veulent acheter et bien ils viendront chez nous à Paris ». Il y a aussi les galeries en Belgique, et pas forcément seulement les galeries photo puisque les galeries d’art contemporain en cherchant la diversité exposent parfois de la photographie. On est tous un peu à chercher la perle rare. Donc voilà, de temps en temps on a un coup de chance, comme on a eu « Toygiants » ou Patrick Demarchelier. D’autres galeries ont eu d’autres formidables photographes que je ne pourrais jamais exposer chez moi par souci déontologique. Je ne le ferais pas c’est sûr. On s’intéresse à beaucoup de choses en tout cas. Par exemple les photographes chinois ou japonais. Il y a un avenir là-bas je pense.

Et votre avis sur la photo en Belgique ?

Il n’y a pas énormément de photographes Belges. Nous n’avons pas tout le passé que peuvent avoir la France ou l’Allemagne niveau photographie. Mais on a énormément d’écoles photo et leurs classes passent ici de temps en temps. Je suis très partant pour ça, nous ne sommes pas là que pour vendre de la photo, mais aussi pour la montrer. Ça fait partie de notre métier. C’est très sympa en tout cas. Il y a encore pas mal de gens au niveau du tirage qui sont très bons en Belgique. Dans les Flandres par exemple, il y a une société qui est quasiment la meilleure au monde pour les tirages au platine. C’est assez amusant de voir tout un tas de grands photographes américains venir de New York faire tirer en Belgique ! Avant, le grand snobisme pour un photographe était d’aller faire ses shootings et ses tirages à New York, et là c’est l’inverse. C’est assez curieux. Il y a des gens avec beaucoup de savoir faire ici à ce niveau. Pas la peine de leur parler tirage jet d’encre, ce n’est pas trop leur truc ! C’est différent. En parlant de tirages justement, certains photographes font leur tirage eux-mêmes avec le jet d’encre. Par exemple un photographe comme Nick Brandt a un tel niveau d’exigence qu’il ne trouve pas de labo et préfère faire les tirages lui-même, à passer des nuits dessus. Au niveau stabilité dans le temps ça devient aussi très intéressant.

Pascal Young, merci pour cet entretien.

Propos recueillis par MF à Bruxelles.