Frédéric Dargelas : émotion et passion au naturel

Il nous est toujours paru nécessaire de questionner par des interviews les photographes non renommés, passionnés, mais partageant leur vies avec des obligations. Il est parfois difficile de choisir celui ou celle à qui donner la parole tant ils sont nombreux (de plus en plus nombreux ?). Dans le cas de Frédéric Dargelas c’est le hasard, le voyage mais aussi la qualité qui nous ont portés vers ces questions, et au delà vers une collaboration pour qu’il propose avec nous des stages photos en Finlande. Pour choisir, il nous a suffit de suivre notre instinct…

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Comment vous définiriez vous en tant que photographe ?
Je dirais que je suis un mélange de photographe intuitif et curieux. J’aime expérimenter et être surpris. La technique de la photographie est importante pour moi mais pas primordiale. Connaître et maitriser cet aspect un peu ennuyant est une aide précieuse pour se concentrer sur le moment où l’on prend la photo, ce moment qu’on ne peut recréer. Il faut du temps et des erreurs pour avoir ces bons réflexes dans toutes les situations. La photographie analogique me pardonne ces petites erreurs, et donne peu de chance d’être un photographe moyen : c’est une bonne école pour devenir un bon photographe.

Que faites vous comme métier à côté ?
Je suis un docteur en recherche. J’aime ce travail et je suis dans une entreprise finlandaise où je peux exprimer mon imagination scientifique et promouvoir l’innovation. J’ai vu de nombreux parallèles entre mon travail de photographe et de chercheur. Les deux sont basés sur l’imagination et sur le coté technique des expériences. Vous devez connaître les règles mais aussi être intuitif pour progresser.

Qu’est ce qui vous a amené à la photo ?
Je suppose que cela a toujours été autour, comme un compagnon constant de la vie. Enfant j’ai vraiment été étonné de voir une photo de mon grand-père en jeune homme sportif posant avec son vélo. C’est la magie de la photographie: être capable de se connecter avec un moment passé et voir encore ces mêmes émotions. Mon premier appareil était une occasion, un réflexe Nikon FG avec différents objectifs dont un macro. Et bien sûr… je l’ai encore. J’ai commencé avec le portrait et aussi macro. Mais la photographie est venu aussi après une longue période de dessin et peinture. Dans notre famille, nous avons eu différents peintres et ma mère était une artiste très douée et très patiente avec moi, j’ai beaucoup appris d’elle et j’ai aussi pendant un temps étudié les arts en même temps que les sciences. La photographie est venue remplacer le dessin et la peinture comme une alternative plus « immédiate ». Apres avoir appris en autodidacte j’ai continué avec des cours mais l’essentiel est dans les rencontres qui ont formé mon expérience.

 

Voulez vous à terme professionnaliser votre photographie et en vivre ?
J’ai pensé à cela. J’ai déjà de différentes façons versé dans le coté professionnel de la photographie en étant photographe indépendant, ou en travaillant pour une école photo. Maintenant, je vois qu’il y a un réel avantage à avoir un autre travail en dehors de la photographie. Cela donne la liberté de photographier des choses que j’aime et que je veux faire mais aussi rencontrer de nouvelles personnes, de partager mes expériences et de donner des cours et des ateliers. Même si cela implique de longues journées de travail, presque tout mon temps libre enfermé dans mon studio. Mais clairement je ne peux pas me plaindre d’avoir fait ces choix.

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Quelle est votre recette ?
La recette idéale pour moi implique une bonne préparation de la photographie. La photographie n’est pas simplement prendre une photo. Le thème personnel et aussi la préparation (recherche de l’endroit, au bon moment, etc…) sont deux des premières étapes qui viennent avant la prise de vue. La préparation de la prise de vue est vraiment importante, parfois je viens en repérage avec mon Yashica Mat (twin lens reflex), pour prendre des photos sans pellicule. Je regarde dans le large viseur, je me délace, j’imagine la lumière et les ombres à différents moments. J’appuie sur le déclencheur. Une photo imaginaire a été prise. Parce que j’ai déjà passé du temps à faire cela, lors du shoot je vais aller plus vite et je sais exactement ce que je peux faire. Encore une fois, la règle est d’oublier les règles lorsque vous photographiez et vraiment vous concentrer sur votre sujet et laisser votre imagination vous guider.
J’utilise des appareils photos argentiques, sans autofocus, donc j’ai une attention toute particulière sur le focus de mes photos. La check-list mentale que je suis juste avant de prendre la photo est habituellement dans cet ordre : focus / composition / bon moment.

 

Et quand vous sentez que tout est bon, vous savez juste qu’il va y avoir une bonne photographie. C’est un peu comme au golf, quand vous sentez que tout est parfait, avant de frapper la balle vous savez déjà qu’elle va décrire cette trajectoire quasi parfaite.
Le matériel en lui même n’est pas forcément le plus important. Bien sur il y a une différence entre faire de la photo avec son iPhone ou utiliser un vrai appareil photo. Mais très vite le matériel n’est plus important. La façon de s’en servir devient prédominante. En numérique je travaille avec un Canon 5D Mark II qui me sert principalement de brouillon pour mes photos argentiques. Apres avoir essayé pas mal d’appareils argentiques je travaille maintenant principalement en moyen format avec plusieurs TLR (Yashica MAT léger a transporter, Mamiya C220 pour sont effet doux) et reflex (principalement Kiev 60 pour sa facilité d’emploi). Il y a toujours des débats assez amusants pour savoir quel est le meilleur objectif, ou appareil photo pour tel type de sujet. La vérité est que l’appareil photo est juste un outil. Il n’y pas de meilleur appareil, juste celui avec lequel vous vous sentez a l’aise pour faire de la photographie.

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Que recherchez vous dans une photo lors de la sélection et la post prod ? 
Je cherche l’émotion lorsque je découvre l’image. Le « wooow ». Le focus et la composition sont un facteur clef pour entrer à l’intérieur de l’image et être connecté avec le sujet. Souvent, lorsque la mise au point n’est pas parfaite, vous ratez la connexion. J’ai ce lien exact quand je regarde à travers mes vieux appareils photo, avec ces grands viseurs, je vois tous les détails, je suis à l’intérieur de l’image. C’est ce que je recherche : « tomber » à nouveau dans l’image , trouver le lien, trouver l’émotion.
La façon dont le flou s’installe et sa progression dans la photographie est nécessaire pour faire ressortir le sujet et guider le regard. Dans mes photographies c’est moins le piqué qui est important que la gestion du flou, du bokeh et du contraste qui va faire ressortir les éléments les plus importants et donner une impression de profondeur. J’utilise la bascule et le décentrement sur objectifs ou sur une chambre grand format mais aussi des objectifs avec un bokeh spécial pour faire ressortir ces effets de flous.

 

Que recherchez vous dans la pratique de la photo avec modèle ? Comment se réinventer ?
Les émotions. Les gens sont vraiment un bon « médium » pour transmettre les émotions. L’émotion peut venir de la personne elle même ou du contexte entre la personne et l’endroit ou la photo est prise. Je ne pense pas que nous pouvons ré-inventer quelque chose de nouveau à chaque fois, mais c’est toujours une autre histoire qui est en face de l’appareil photo. Une histoire différente, des personnes différentes, des émotions différentes. Mes portraits sont souvent assez neutres et pour une même image certaines personnes verront de la mélancolie et d’autre une impression de contentement. Les émotions ne sont pas truquées, je me contente de suivre la personne avec mon appareil photo, attendant le bon moment.

Justement comment choisir les poses ? Et les modèles sont-elles déterminantes dans leur expérience ?

J’ai l’habitude de diriger mon appareil photo mais pas la personne. J’explique ce que je veux dans mes photos au préalable. La photographie de portrait est une relation à deux sens entre le photographe et la personne. Vous devez les laisser être vrai et de les exprimer pour « être à l’intérieur du moment ». Le plus important dans le choix du modèle est si je peux ou pas les imaginer dans mes photographies ? Parfois, vous savez juste que ce n’est pas aller au travail, peu importe depuis combien de temps cela va prendre. Fondamentalement, il ya un minimum d’échange et de compréhension nécessaire entre le photographe et le modèle. L’expérience aide pour cela, mais peut être trompeur parfois notamment car je travaille avec des appareils argentiques. Beaucoup de personnes ne sont pas habituées à être en face de « vieux » appareils photos qui nécessitent parfois de longues poses. Une fois un modèle m’a demandé si il était possible de voir l’image tout de suite sur le dos de mon appareil photo comme en numérique.

Que diriez-vous de votre style ?

Je vois mon style comme fondamentalement lié à évoluer avec le temps, avec de nouvelles expériences et rencontres. Du fait de mon travail argentique il y a une note « old fashion » liée à mon style. Je ne recherche pas ce style mais je ne le renie pas non plus. J’essaie de faire des images simples, avec des émotions subtiles et la photographie argentique est ce qui me convient le mieux pour exprimer cela. En ce sens ma photographie est proche de l’esprit typique finlandais où les émotions sont un peu retenues, subtiles mais pourtant présentes.

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Vous avez récemment déménagé en Finlande, que pensez-vous de la photographie finlandaise ? Y a-til un modèle de photo finlandaire ? Une inspiration particulière ?
Il est difficile de répondre à cette question. Je ne sais pas s’il y a un modèle typique finlandais pour la photographie, mais je vois un lien entre certains photographes finlandais. Je pense ici à Elina Brotherus, Arno Rafael Minkkinen, mais aussi Susanna Majuri et Aino Kannisto. Les images sont très naturelles, simples et très proches de l’objet principal l’humain et la nature. Il semble que c’est typiquement finlandais, et ici on pourrait parler de ce côté « finlandaire » de la photographie. Les photos ne font pas « semblant » et le sujet ne fait pas « semblant » d’être quelqu’un d’autre que la personne ou… le photographe lui-même : en l’occurrence, il s’avère que les photographies sont des auto-portraits. Sauf pour les travaux de Marjuri… mais je continue de voir son travail comme l’auto-portrait de son âme. Bien que n’étant pas physiquement présent vous avez l’étrange sensation de voir ses sentiments, son âme en face de vous. Dans les photographies de Kannisto vous avez une sensation semblable de sa compréhension du sujet. C’est comme si quelque chose vient de se passer, presque rien vraiment, mais vous avez la sensation d’être témoin de quelque chose de sincère, touchant, réel. Quelque chose d’extrêmement précieux et subtil. Je suppose que le lien est ici, avec le modèle « finlandaire » : quelque chose de simple, vrai et naturel, rien de frappant, mais vous connectez fortement avec cette atmosphère, avec le moment qui est en quelque sorte familier et c’est ce qui est frappant.

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Interview RD

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