Floriane de Lassée, photographe nocturne pour villes éveillées

Floriane de Lasséé ajoute aux buildings très graphiques des présences humaines fantomatiques et colorées, sortes de funambules nocturnes perdus dans ces grandes villes

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Cette jeune femme a trouvé son espace de prise de vue, perchée sur les toits des hauts immeubles. Elle ajoute aux buildings très graphiques des présences humaines fantomatiques et colorées, sortes de funambules nocturnes perdus dans ces grandes villes. Floriane de Lassée semble avoir capté son style propre et nous espérons la voir sur les toits de nombreuses cités pour nous faire vivre d’autres de ses clichés lumineux.

D’ou vous est venue l’idée de faire ces urbaines de nuit ?
Lors de mon séjour à NYC ou j’étudiai à l’ ICP (2003-2005), j’ai appris à me servir d’une chambre photo. J’ai d’abord commencé à me percher sur la terrasse de mon immeuble pour photographier la ville architecturalement parlant. Puis, j’ai commencé à regarder chez les voisins ; la fenêtre de ma chambre donnait sur la salle de « récréation » des policiers d’East Village. C’était très drôle de les voir en uniforme, jouer au ping-pong ou au babyfoot ! J ai donc eu l’idée de me mettre en scène, moi aussi, de l’autre coté, en face de mon appartement.
La série « Inside Views » (appelée au début « Night Vies ») est née avec cette image :

Qu’est ce qui vous a amené à la photo ?
J’ai toujours voulu être photographe ou peintre mais je pensais qu’il s’agissait plus d’un passe temps que d’un travail « sérieux ». Tous les photographes que je connaissais avaient l’air de tellement s’amuser ! J’ai d’abord été graphiste pour me rendre compte au bout de 2 ans que je ne « respirais qu’à moitié», qu’il me fallait vivre ma passion pleinement.  J’ai rencontré Alain Marouani (grand portraitiste des années 80) qui était mon voisin depuis ma naissance. Il m a appris dès 15 ans à travailler en noir et blanc (j’en ai fait 10 ans finalement !) et développer en cuves. Cette formation N&B a été essentielle pour passer à la couleur.

Après j’ai fait une école d’Art Graphique (Penninghen – ESAG) qui m’a appris la construction, le sens de la couleur, et aussi la qualité d’un travail poussé jusqu’au bout. J’ai parfait ma formation à New York, à l’International Center of Photography, énorme laboratoire d’artistes, de nouvelles et très anciennes technologies à la fois.

Y a t-il un message dans ces photos ?
Je ne fais pas spécialement passer un message à travers mes photos. J’essaye simplement de m’émouvoir, d’émouvoir les autres, de les amener plus loin dans leurs rêves ou dans la perception du monde qui les entoure. La ville que je montre est à la fois terrifiante et touchante. C’est cet équilibre qui m’intéresse.

Comment vous qualifieriez-vous en tant que photographe ?
Je crois que je suis beaucoup plus plasticienne que « photographe clic-clac ». Je ne vole aucun instant. Je mets en scène comme un peintre pourrait construire son tableau : travaillant avec une chambre photo 4×5, je compose avec les 2 yeux, à la différence des appareils reflex qui n’utilise qu’un œil dans le viseur ! Je réfléchis beaucoup, me nourris de peintures, installations, films etc… mais je ne passe pas ma vie avec un appareil dans la poche.

Avec quel matériel travaillez-vous ?
Je ne travaille qu’avec une chambre photo 4×5, de marque Toyo (la petite pliable) lorsqu’il faut être discrète et de marque Sinar (monorail) lorsque j’ai les autorisations pour faire mes photos ! C est le fait de travailler avec les deux yeux dans le verre dépoli de la chambre qui a motivé mon choix. C’est magique, d’être le soir venu, au 30e étage d’un bâtiment, sous son drap noir, et de composer une image dans un calme parfait !
Pour la lumière j’utilise un simple flash super puissant pour figer la personne. Sinon, elle devrait rester 10 minutes (temps des prises de vue) sans bouger !!

Pourriez-vous nous en dire plus sur la réalisation de ces photos ?

Chaque destination est une histoire différente avec une organisation tout à fait modulable en fonction : du pays et de l’argent que j’ai à ce moment, des difficultés pour obtenir les autorisations nécessaires, le coût de la vie sur place, le nombre de personnes que je connais déjà qui peuvent m’aider là-bas etc…

Je repère le lieu une première fois de jour, puis une deuxième de nuit. Là, je commence à demander des autorisations et me mets à réfléchir à une mise en scène et des accessoires pour mon modèle. Parfois l’idée est très définie, parfois je n’ai que le lieu nu et connais peu le modèle. Étonnamment, ce ne sont pas forcement les images les plus « prévues » qui sont les meilleures à la fin. Très souvent l’inspiration arrive implicitement au moment de la prise de vue : je ressens une envie de faire poser quelqu’un comme ci ou comme ça mais cela vient souvent de mon inconscient profond. Une fois la photo tirée, les gens me disent « Tiens, ça me fait penser a Blade Runner, Lost in Translation ou Edward Hopper » ! Je ne regarde jamais de livres sur l’endroit où je voyage pour ne surtout pas être influencée sur place. Je préfère que cela travaille de manière douce dans mon inconscient !

Pour les photos avec des sujets, comment se porte votre choix ?
Au début je prenais des amis ou bien je posais moi-même, ce qui me permettait d’exprimer exactement l’attitude voulue. Désormais, il m’arrive d’avoir plus qu’une personne et certains shootings sont très complexes, donc j’utilise des modèles que je paye (quand je peux me le permettre). A Pékin, je voulais des « vraies filles » et j’ai donc été « faire le guet » avec mon super assistant, Théo, dans la cour de l’école de théâtre et d’opéra de Pékin :

Quelles sont vos « vues préférées » ?
J’aime les vues ou il y a un premier plan fort (a gauche ou en bas de l’image), puis un panorama lointain en opposition :

Pourquoi le studio si vous aimez travailler avec des modèles ?
Jamais de studio : je me sens complètement vide face a cette page blanche. J’ai besoin de sons, de couleurs, d’odeurs pour m’inspirer !

Une fois la photo prise, comment l’exploitez-vous ?
Mes photos sont scannées car la taille est trop grande (120x150cm) pour être tirée manuellement. Toutefois, au début, je les tirai sous agrandisseur couleur, cela m’a aidé à avoir un sens de la couleur aigu pour la suite (« la suite » c’est à dire sur Photoshop !). La retouche est simple : nettoyer les poussières, remettre certaines lignes droites, baisser l’intensité d’une fenêtre trop claire. C’est tout. Aucun personnage n’est « copié/collé », aucune ombre n’est effacée, aucun « effet de style » n’est rajouté. A partir du moment où l’image est scannée, il faut simplement retrouver la couleur « initiale » au moment du shooting. Évidement : pas de surprise : cela passe aussi par Photoshop ! Ne mentons pas ! A part le développement du négatif et le scan de la photo: c’est moi qui gère toute la calibration couleur et le tirage sur Kodak Metal. Je suis dans le même labo depuis 12 ans… Ils connaissent ma sensibilité par cœur ! C’est important la qualité du labo.

Auriez-vous envie d’essayer un autre type de photo ?
Cela fait maintenant 4/5 ans que je suis sur la même série et un dilemme va se poser bientôt (même si j’évolue encore énormément à travers chaque ville que je photographie). Soit je garde le même médium (la photo) et je change de sujet (pas encore trouvé !) ; soit je garde ce thème des mises en scène de nuit dans les mégapoles, et change de médium pour aller vers le film ou la vidéo. Depuis deux mois, c’est la seconde option qui se dessine. Je vais aider un réalisateur sur un film institutionnel et un court métrage. Peut-être cela m’amènera vers le cinéma… Je crois que je continuerai toujours à faire de la photo mais je souhaiterai travailler sur un projet « à quatre mains ». Mon travail est très solitaire finalement pour l’instant !

Où puisez vous votre inspiration ?
Gregory Crewdson et Lorca di Corcia m’ont énormément inspirés.  J’aime beaucoup Edward Hopper en peinture. Beaucoup de films « font penser à mes photos », alors que je ne les connaissais pas avant de les avoir visionnés ! Je pense à « Playtime » de Jacques Tati, « Fenêtre sur cour » d’Hitchcock, « Blade Runner »…

Il y a énormément de photographes et plus largement de plasticiens, que j’admire mais ils n’ont aucun rapport avec mon travail (ex : JP Witkin, Man Ray).

Une anecdote ?
Les clients de la galerie, ne me connaissant pas, pensent toujours que je dois avoir autour de 50 ans… et lorsqu’ils me voient : ils sont étonnés (pour ne pas dire « déçus ») que je sois plus jeune (PS : j ai 31 ans mais vivre de sa passion.. ça conserve !!).

Quels sont les conseils que vous donneriez à un débutant ?
Regarder un maximum de livres photo, aller a des expos de peintures, sculptures, visionner des films. Pour moi, ce n’est ni l’idée en soi, ni la technique qui sont dures ; mais la manière de réaliser l’idée. La justesse, l’intelligence, l’angle pris pour la réaliser. Un débutant DOIT faire des concours, un maximum. C’est comme cela que la Galerie Philippe Chaume a découvert mon travail alors que j’étais encore a l’école à NYC. Ne pas hésiter à montrer son travail et l’assumer… sans pour autant faire trop le fier : ne pas être timide mais rester modeste et ouvert à la critique. Parfois, le chemin paraît très long et puis soudainement tout se débloque. Ce qui est sur : c’est qu’il faut travailler dur… Aucun photographe à ma connaissance ne gagne sa vie en se tournant les pouces sur une place toute l’année. Ou bien il est beaucoup plus rusé que moi !!

Quel regard portez-vous sur la photographie d’aujourd’hui ?
Parce que tout le monde a un numérique et que tout le monde peut se payer un assistant technique haut de gamme, nous voyons parfois des images esthétiquement correctes mais dénuées de sens. Je préfère voir une image mal imprimée mais pleine d’émotions. Être photographe, dans quelque branche que ce soit, est passionnant aujourd’hui. Je suis ravie de vivre cette époque de changements permanents, de découvertes techniques, de scandales idéologiques etc…
On ne peut absolument pas généraliser le métier de photographe : il y a probablement autant de métiers différents dans la banque que dans la photographie !

Quelles sont vos projets ?
Je n’ai jamais eu une idée définie de mon parcours, même vague d’ailleurs. J’aimerai aller vers la réalisation de films et travailler pour une fois en équipe (pour l’instant mon équipe se résume à un assistant traducteur et un modèle !). Mes prochaines villes sont Dubaï dans quatre jours et « normalement » Bombay en février !

Dans votre portfolio, quelle est la photo que vous préférez ?
J’écrème tellement avant d’arriver aux images finales qu’il m’est difficile de choisir une photo. Ce sont un peu mes petits poussins et je ne peux en choisir qu’une. Disons que certaines photos sont un tournant dans ma série : (la photo en début d’article ndlr) a été le début de la série de « mises en scène »

Celle-ci est la première qui utilise un flash a distance :

Celle-là est la première à « sortir de la ville » et aussi la première a faire poser sept hommes en même temps, habillés par mes soins dans des combinaisons en accord avec leur profession :

Quel est votre plus grand plaisir en tant que photographe ?
Pouvoir vivre très bien de ma passion et me dire que c’est grâce à moi si c’est réussi, à cause de moi si c’est raté. Je suis le seul maître à bord (bien sur mon assistant local, donc différent dans chaque ville, devient ma moitié lors des prises de vue).
Grâce à la photographie, je peux enfin parler ce langage qui était en moi depuis toujours. La parole est un langage parmi beaucoup d’autres… Lorsque j’avais 15 ans, je m’exprimai peu en public, j’étais très renfermée sur moi-même ; depuis que je suis « artiste », je me suis complètement ouverte,  je suis beaucoup plus extravertie, j’ose exprimer mes sentiments plus facilement !

J’aimerai évidemment trouver des sponsors pour continuer cette série et la faire grandir au niveau du sens mais pour l’instant, je m’auto-finance totalement ce qui n’est pas toujours évident !

 

Principales récompenses :
– Nomination comme finaliste pour le  prix « Rising Talents / Women’s Forum » Mai 2008
– Nomination comme finaliste pour le Prix « ICP Infinity Award», Etats-Unis Hiver 2007/2008
– Lauréate du prix « Nazraeli Press Award », Etats-Unis Automne 2007
– Lauréate du « Grand Prize PDN Edu Photo Contest », Etats-Unis Printemps 2005