Fabienne Giboudeaux, exercer la vie politique et la photographie

Rencontrée dans un cadre politique et photographique, nous sommes ravis d'avoir pu parler avec Fabienne Giboudeaux de ces deux aspects de sa vie professionnelle. Nous avons voulu savoir quelles sont les interactions possibles entre le photographe, artisan et artiste, et la vie politique parisienne, pour une adjointe au Maire de Paris qui ne cache pas que les deux sont complémentaires. Encore faut-il le montrer, le défendre, et n'oublier ni l'un, ni l'autre.

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Rencontrée dans un cadre politique et photographique, nous sommes ravis d’avoir pu parler avec Fabienne Giboudeaux de ces deux aspects de sa vie professionnelle. Nous avons voulu savoir quelles sont les interactions possibles entre le photographe, artisan et artiste, et la vie politique parisienne, pour une adjointe au Maire de Paris qui ne cache pas que les deux sont complémentaires. Encore faut-il le montrer, le défendre, et n’oublier ni l’un, ni l’autre.

Parlez nous de votre profil de photographe et de vos débuts ?

Je me suis initiée à la photo dans le lycée d’une petite ville près de Dijon, dans le labo de l’école. Je faisais beaucoup de tirages avec le prof d’arts plastiques, et j’aimais vraiment cette « cuisine » sur les négatifs, c’était assez à la mode à l’époque.
A l’origine, j’ai suivi une formation de photographe à l’Université de Marseille. Des profs de chimie et des photographes, des passionnés, avaient ouvert ce département de photographie qui malheureusement n’a duré que 5 ans de 1978 à 1983. La formation était vraiment tournée vers la vie professionnelle du futur photographe. J’avais comme prof de photo Yann Le Goff qui est devenu ensuite l’iconographe du journal l’Humanité, quelqu’un de très engagé qui aimait beaucoup le noir et blanc. En définitive cela a été un très bon apprentissage.

Quand je suis arrivée à Paris en 1983, j’ai d’abord travaillé dans la pub et la photographie industrielle pendant 4 ou 5 ans, en tant qu’assistante d’une photographe. C’était à la fois très concret et très fatiguant et parfois frustrant. J’ai préféré arrêter pour me mettre à mon compte. Toutefois les travaux photographiques alimentaires ne me satisfaisaient pas non plus, d’autant qu’ils nécessitaient des relations commerciales très dures. Dans les années 80 la photographie n’était pas encore pleinement reconnue en France comme discipline artistique et sa place dans le marché de l’art restait encore marginale. Parallèlement « l’ age d’or » de la photographie publicitaire était fini. Avant même la domination du numérique c’était le début des années difficiles pour notre profession.

Durant la même période, j’ai mené un projet artistique personnel avec une série de photos de Paris la nuit qui a été sélectionnée par le « Mois de la Photo » de Paris 1990. J’ai exposé à la médiathèque Jean-Pierre Melville du 13ème arrondissement de Paris. Les photos étaient exposées sous forme de tirages photo de 50cm x 50cm et sous forme d’affiches présentées sur le lieu même de la prise de vue nocturne. C’était pour moi une manière d’interroger les passants sur l’aspect poétique des lieux publics.

Sur beaucoup de ces photographies des éléments naturels, arbres et plantes, sont présents, peut être une vocation qui s’ignorait… A l’époque, malgré de très beaux tirages, aucune photographie de mon exposition n’a été vendue.

Aujourd’hui vous êtes Adjointe au Maire de Paris, chargée des espaces verts. Qu’est ce qui vous a amené à la politique après l’exercice de la photographie indépendante ?

Après mon travail sur les photos de paysages, j’ai eu envie de photographier les lieux de travail. Je voulais explorer l’environnement immédiat du travail : l’atelier, le bureau, le chantier… Je m’intéressais beaucoup à la manière dont les gens organisent leurs postes de travail s’y fondent ou au contraire y imposent leur singularité.

Cette recherche photographique m’a amené à m’interroger sur ce noyau de notre société que constitue le travail et la production, mais aussi sur la place du corps dans l’environnement et en particulier l’environnement de travail. Ce sont là des questions profondément politiques.

Dans la continuité de cette recherche, je me suis orientée vers le monde de la recherche scientifique et du laboratoire. Grâce à une commande par le CNRS, j’ai pu réaliser des portraits de femmes dans l’univers scientifique. Le sujet était politique, car la place des femmes dans les sciences dures (mathématiques et physiques) n’est pas à la hauteur du potentiel scientifique des jeunes filles et reste soumis à de nombreux préjugés. En poursuivant ce reportage pendant quelques années j’ai fait la jonction avec des milieux plus militants. Parallèlement j’ai animé des ateliers artistiques avec des jeunes sortis du système scolaire, à Gennevilliers ou à Nanterre.

Tout ces expériences m’ont amené à relativiser mon métier de photographe pour un engagement plus militant.
Je souhaitais aussi m’investir dans des projets plus collectifs, car le métier de photographe c’est beaucoup de solitude dans le travail et de difficultés pour être reconnue.

J’ai eu deux enfants. J’ai fait le choix de consacrer exclusivement mes capacités de photographe à des recherches personnelles et pour financer ce choix, j’ai aussi travaillé dans des emplois de bureaux quelconques en intérim.

A un moment dans ma vie j’ai eu à la fois le besoin de m’engager pour défendre et mettre en oeuvre des convictions et le besoin de reconnaissance. De ce point de vue, la politique est une forme de reconnaissance très puissante et pour le coup on n’est vraiment pas seule !

Par quelles fonctions êtes vous entrée en politique ?

J’ai adhéré aux Verts en 1999. J’avais envie d’avoir un engagement avec des projets, de pouvoir changer des choses et aussi, et c’est un motif d’engagement social et politique pour beaucoup de femmes, de contribuer à la construction d’un monde vivable pour nos enfants.. J’ai été élue conseillère d’arrondissement en avril 2001. Tout en assumant la fonction de Maire ajointe à l’urbanisme du 20ème arrondissement de Paris, j’ai suivi une formation en économie sociale et aménagement du territoire à la fac de Nanterre, continué mes activités sociales auprès des jeunes descolarisés et mené à bien des projets photographiques.

Cette formation de deux années à Nanterre m’a aidé à mieux comprendre les enjeux sociaux, économiques, esthétiques, environnementaux du territoire et la valeur politique de la notion de paysage.

Que vous apporte vos qualités artistiques dans vos fonctions politiques ?

L’expérience d’une activité artistique indépendante, la capacité de concevoir et de réaliser des projets, celle de savoir se projeter dans des environnements différents, permettent je crois de proposer des actions plus adaptées à leur contexte et de ne pas toujours être prise dans l’inertie d’un système politique et administratif souvent très conservateur. Travailler en fonction des projets, c’est aussi savoir travailler sur des temps courts qui correspondent bien aux mandats. J’arrive à garder une certaine indépendance dans le rythme, et j’essaie de ne pas trop m’installer dans la gestion, dans un poste. Je suis avant tout occupée à faire avancer des projets qui me tiennent à cœur.

C’est probablement assez différent des gens qui ont eu un parcours avec un autre rythme de travail, ceux qui ont été formés en vue de fonctions politiques.

Est-ce qu’il y a une place pour l’art dans la politique, pas au sens de l’art soutenu par la politique mais plutôt, de l’art au sein de la politique ?

Ce n’est pas très facile… les systèmes de gestion politique sont très hiérarchisés, fonctionnent avec des structures qui sont installées depuis longtemps qui nécessitent d’être bousculées dans leurs habitudes si on veux pouvoir y faire un travail créatif. A Paris nous avons des moyens importants, nous faisons des choses très intéressantes, mais on a aussi le sentiment d’être pris dans une grosse machine. Rien que dans ma délégation il y a 4200 agents ! Il y a peut-être plus de possibilités d’initiatives dans des villes plus petites où les idées remontent plus vite la chaine politique et hiérarchique.

L’exercice de vos talents artistiques pendant vos fonctions, vous sentez que c’est possible ?

Oui c’est possible, il y a trois ans j’ai fait une expo à Strasbourg. Ce qui est compliqué pour moi en revanche, c’est de passer d’une activité artistique deux heures par jour et de se replonger dans des réunions politiques le reste de la journée. Quand j’ai voulu préparer mon expo, j’ai du m’absenter pendant deux semaines. Ce n’est pas évident de poser des parenthèses lorsqu’on est investie d’une fonction politique. Pour ma part, lorsque je m’investis dans un projet photo, j’y pense du matin au soir, j’ai besoin de m’immerger dans le sujet, de le préparer avec des croquis, de faire de nombreux repérages. Quand je travaille au moyen format avec un pied, impossible de faire des reportages rapides, il faut plusieurs séances pour arriver à un résultat, ce n’est pas de l’improvisation, disposer de temps est vraiment nécessaire.

Quels sont les projets que vous avez pu soutenir, pour l’art et pour la photographie, pendant votre mandat ?

Des photographes m’ont sollicité pour exposer, donc j’ai essayé de faire en sorte que ce soit possible. J’ai rencontré des jeunes photographes qui réalisent des images très intéressantes sur la place de la nature dans la ville. J’ai fait en sorte qu’ils puissent accéder à l’exposition de leur travail. Alors que le thème des espaces verts suscitent souvent des travaux très convenus, sinon ringards, je suis contente quand je trouve des photographes qui arrivent à faire des travaux qui ont une pertinence politique.

Vous avez pu faire des choses qu’un autre ou qu’une autre, sans votre bagage photographie, n’aurait pas pu faire ?

Oui probablement. J’ai pu aider des gens qui, je pense, n’auraient jamais été reçus. Je suis assez sensible aux artistes qui ,sans disposer des relations et des réseaux qui ouvrent les portes, osent montrer leur travail. Je connais cette situation, et je ne leur demande pas s’ils font partie d’une agence prestigieuse ou avec qui ils ont travaillé. C’est leur travail qui est intéressant. Je sais ce qu’il y a derrière: il y a du temps et de l’investissement, voir des sacrifices matériels. C’est bien si leur travail a de la valeur en soi qu’ils aient une reconnaissance. Moi même j’ai été très heureuse de pouvoir exposer dans le cadre d’une manifestation importante, même si ça ne m’a jamais rien rapporté.

L’année dernière nous avons exposé un photographe qui n’est pas particulièrement connu, dans le cimetière du Père Lachaise. C’est la première fois qu’une exposition avait lieu dans un cimetière public. Arriver à faire entrer la photographie de Jean-Claude Garnier dans un lieu qui n’était pas habituel c’était une belle victoire. Mais si on y réfléchit il y a une vraie cohérence : les cimetières sont très photographiés et on y trouve depuis longtemps des photos sur les tombes.

Les services ont été assez dubitatifs au début. Mais ensuite ils étaient contents, et les visiteurs aussi, personne n’a été choqué d’une proposition artistique supplémentaire dans un lieu où la sculpture, la mosaîque sont déjà très présentes. Nous avions mis à disposition un livre d’or et une boite mail les visiteurs y ont exprimé leur satisfaction et nous n’avons pas eu de critiques.

Pour vous, revenir un jour à 100% dans la création artistique, ce serait possible ?

Oui pourquoi pas ? Etre une personne publique c’est assez compliqué, il faut un peu se forcer… il faut accepter que les gens nous perçoivent autrement, il faut beaucoup parler, savoir que l’apparence et les paroles sont politiquement interprétées et appartiennent au domaine public. En politique, contrairement à la photographie c’est vous qui représentez vos idées et vos engagements et pas les oeuvres que vous livrez au public. Je suis entrée en politique à 39 ans, j’en ai 50 aujourd’hui, mes enfants grandissent… peut-être pourrai-je retrouver un jour le rythme propre à la création artistique, car je crois que c’est la vie qui me plaît le plus.

Propos recueillis par LG & RD