Explorer la photographie vernaculaire avec Roddy MacInnes

portrait-of-roddy_Portrait Lisa Weems

Né en Ecosse et citoyen américain vivant dans le Colorado, Roddy MacInnes approche la photographie avec beaucoup de réflexion et l’effervescence d’un vrai passionné. Il exprime cette passion ici en discutant de son regard unique pour la photographie vernaculaire (les images du quotidien, non voué à devenir du « fine art ») et son utilisation de la photographie autobiographique.

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Photography Roddy MacInnes

En général, qu’est-ce qui vous attire dans la photographie vernaculaire ?

Je trouve que c’est le langage commun. Je suis intéressé par étudier comment la majorité du peuple se sert de la photographie pour célébrer et documenter visuellement leurs vies. Dans ce cas, ce n’est pas prétentieux. L’art garde un objectif, guidé par le marché, mais il y a quelque chose de plus innocent, honnête, ou droit dans la photographie vernaculaire.

Parlez-nous de la résidence que vous venez de finir au Dakota du Nord.

J’ai fait un programme d’artiste en résidence où je travaillais avec un groupe de 650 enfants de trois écoles différentes : Ellendale, Oaks, et Lamour. J’ai dit aux enfants de retourner chez eux, de regarder dans la maison, de regarder toutes les photos exposées, ou dans les albums, et de parler avec leurs parents de qui est dans la photo. Et puis, choisir une photo qui leur plait.  Je leur ai donné plusieurs questions : qui est dans la photo, où et quand a-t-elle été prise, et que veulent dire ces photos pour eux?

Photography Roddy MacInnes

J’essayais de générer une conversation autour de ce que veulent dire les photos dans les vies des personnes – comment construit-on une identité ? Je suis conscient que nous répondons au monde avec notre subconscient par la photographie. Donc, l’idée était d’essayer d’élever le niveau de leur conscience.

La plupart des personnes regardent une photographie sans pouvoir l’interpréter – que veut dire cette photographie de votre arrière grand-père ? Votre vie n‘aurait pas été possible sans cette personne, mais qu’est-ce que ça représente pour vous?

Photography Roddy MacInnes

Est-ce que les étudiants ont fait des commentaires qui ont ouvert votre regard sur le projet ?

Pas vraiment, en fait c’était frustrant.  J’ai tiré la conclusion que les gens ne savent pas quoi dire sur la photographie.  C’est difficile d’expliquer qui et où nous sommes. Donc, si on essaie d’utiliser les photos pour dire qui on est, il est presque encore plus difficile de dire ce qu’elles sont, ces photographies-là.

Dans l’école, je suis entré dans chaque salle de classe et la première chose que j’ai fait c’était de leur montrer une photo de moi. Je pointais un doigt en demandant: « C’est qui ? » Et ils me répondaient « C’est vous ! » Je disais : « Non, c’est une facsimile de moi. » Puis je déchirais la photo. C’est comme ça que les photographies sont considérées en tant que réel – la représentation de la réalité.

Photography Roddy MacInnes

En 1993, vous avez acheté un ancien album de photo dans un marché aux puces. Cet album appartenait à Nina Wiess, en 1917. Comment avez-vous mélangé la photographie vernaculaire, en particulier les photos de Nina Weiss, avec votre propre travail photographique ?

Une de mes pensées pour ce projet était que j’ai déjà exploité mon histoire personnelle avec la photographie et je l’ai utilisée pour exprimer quelque chose. Je me considère photographe vernaculaire parce que j’ai toujours gardé un enregistrement visuel de ma vie. Donc, je voulais regarder les photos de Nina Weiss comme les miennes. Nina est morte, sa fille est morte, et ses photographies se sont retrouvées dans un marché aux puces. Mon idée était d’incorporer son album familial dans le mien. Et puis j’ai joué avec ces images pendant 10 ans.  J’étais si familier avec ses photos qu’il me semblait que je connaissais Nina.

Aujourd’hui, je laisse le projet de côté, mais je me suis rendu compte que probablement, ceci est un projet sur lequel je travaillerai pendant les prochaines 20 années. Ce n’est pas qu’un projet photographique ; c’est notre vie.

Ces photographies, quels aperçus vous ont-elles donnés sur l’identité ?

J’ai cherché des thèmes dans ses photographies et j’ai trouvé différents fils conducteurs comme la reconnaissance de l’amitié. Je trouve ça très touchant. Les personnes photographient les moments importants comme les anniversaires, les mariages, les baptêmes, et les vacances.  Nous le faisons tous.

Je pense que j’avais cette même influence dans ma famille. Nous vivions à la campagne en Ecosse et tout le reste de la famille vivait en ville.  Ils nous rendaient visite pendant l’été pour des vacances de deux semaines et c’était à ce moment là qu’ils prenaient des photos.  En général, les gens prennent des photos de choses qui les rendent heureux. Avec cette idée, on peut presque découper les visages et les remplacer dans n’importe quel album de famille.

Photography Roddy MacInnes

Dans le livre que vous avez créé pour ce projet, il y a des lettres ou des notes de journal intime. Comment ces pièces d’écritures étaient-elles formulées pour être adressées à Nina ?

C’était une façon de créer un dialogue. Elle était l’inspiration pour ce projet et j’ai utilisé ses photographies.  Je voulais la faire devenir collaboratrice, mais elle est morte.  Ceci dit, il y a quelque chose dans les photographies qui fait revivre les gens. Donc, je lui ai écrit pour donner au projet une connexion et un caractère poignant.

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Est-ce que vous avez écrit ces parties en même temps que vous avez pris les photos?

Non, je les ai écrites en assemblant le livre. Les dates sont fictives parce que ce genre de choses n’esr pas important pour moi. La conversation et les idées sont plus importantes. Je voudrais être un meilleur écrivain ; je passerai plus de temps à l’écriture de ces pièces.

Je suis intrigué par la variation de style et d’approche photographique que vous avez utilisé. Pouvez-vous parler de ça…. ?

Je voulais trouver un autre moyen de recontextualiser ces vielles photographies. La première approche était que je voulais, naïvement, que tout le monde sache pourquoi il fait des photos. Je suis allé à la ville d’Oaks et j’ai travaillé avec les membres de la société historique et je me suis engagé avec quelques personnes là-bas, même si Nina était à Ellendale. J’ y ai travaillé  et j’ai demandé aux membres de m’apporter une photographie d’eux quand ils avaient le même âge que Nina, quand elle a pris les photos. Puis, j’ai scanné cette photographie et j’ai fait un portrait d’eux. J’ai imprimé les deux photographies et les ai mises une à côté de l’autre. J’ai cru que tout le monde voudrait bien réfléchir et intellectualiser la pratique de la photo. J’ai demandé aux participants ce qu’ils en pensaient et personne ne savait quoi dire.

Photography Roddy MacInnes

Après ça, j’ai fait un diaporama pour montrer au groupe comment j’utilise la photographie dans ma vie, avec une compréhension qui s’approfondie. Suite à ça, ils ont mieux compris ce que je cherchais.

Quand on place deux photographies ensemble, il y a une conversation. Je voulais que ces personnes me parlent de la conversation entre la photo d’eux à 16 ans et la photo d’eux à 70 ans. Ils ne pouvaient pas parler de la photographie, mais ils pouvaient parler de leurs vies et de leurs souvenirs.  La photographie stimulait des souvenirs. Une femme a dit : « Quand je me vois dans un miroir, je suis toujours surprise de voir une vielle dame qui me regarde. Pourquoi est-ce que les photographies doivent être si vraies ? » Donc, il y a une présence de la vérité. Une autre femme a dit : « Si ma maison prend feu, je me sauverai avec mes photos, mais je ne sais pas pourquoi. » Je trouve que ça dit tout. Nous prendrions les photos sans savoir pourquoi qu’elles nous sont si chères.

Photography Roddy MacInnes

Vous parliez de la photographie, de ces moments qui sont des virages dans une vie. Comment identifiez-vous ces moments dans votre vie ?

Je n’ai pas donné beaucoup d’importance à mes clichés quotidiens avant d’avoir fait ma License. A l’époque je faisait des autoportraits, mais c’était dans le contexte de pouvoir fournir des preuves de mes allées et venues. Je me photographiais au Panthéon à Athènes, quand j’étais parti en bateau.  J’étais le seul gosse à avoir quitté le village où j’ai grandi. Maintenant je pense à qui étaient les spectateurs – c’était ma famille. Je voulais leur montrer où j’étais allé. Une photographie d’un lieu n’est pas une assez grande preuve de notre présence sur place, donc il faut se mettre dans la photographie. On devient l’objet.

Photography Roddy MacInnes

Un grand changement m’est arrivé en allant à la fac. J’étais prêt à étudier la géologie, mais je me suis dit que je l’avais déjà pratiqué pendant de longues années.  Pourquoi ne pas faire quelque chose de différent ? A ce moment, j’avais une copine allemande, Angelica, qui m’a dit : « Pourquoi pas la photographie ? » Et je me suis dit que c’était ce que j’aimais vraiment faire. Je la pratiquais depuis des années, mais je ne l’ai jamais pris au sérieux. J’ai été accepté à la fac grâce à la qualité de mon dossier artistique.

Photography Roddy MacInnes

Je voulais faire un projet documentaire et raconter la vie des autres. Mais avant de diriger mon appareil dans la direction des autres, c’était plus juste de faire une histoire photographique autour d’un aspect de ma propre vie. Ce premier projet autobiographique traitait de mon rapport avec l’alcool. J’étais devenu un ivrogne à ce moment de ma vie et je voulais « voir » l’image que renvoyait l’objectif de mon appareil, pas seulement mon apparence extérieure mais aussi intérieure.  Avant, dans mes photos, j’étais l’objet, mais dans ce projet je suis devenu l’objet et le sujet : celui qui regarde et qui est regardé. J’ai trouvé cet exercice très thérapeutique.

Photography Roddy MacInnes

Je regardais toujours vers l’extérieur, mais à ce moment-là j’ai commencé à regarder vers l’intérieur et puis ceci a influencé ma manière de regarder vers l’extérieur.  J’ai fini ce projet avant de me lancer dans celui de Nina Weiss. Je suis arrivé au point où j’en avais marre d’utiliser ma vie dans la plupart de mes photographies – c’était devenu un peu narcissique.  Aller au Dakota du Nord était une façon d’appliquer tout ce que j’ai appris sur ce regard intérieur vers l’extérieur.

Quels sont vos prochains projets ?

J’ai commencé un projet sur les joueurs de cornemuses en Israël, et éventuellement en Palestine aussi.  Je n’ai jamais fait de projet sur l’Ecosse, et en tant qu’Ecossais, j’ai toujours voulu le faire. J’ai un arrière-grand-père juif et un grand-père qui jouait de la cornemuse. Je ne suis pas musicien, mais je suis photographe. J’aimerais utiliser la musique comme un outil neutre dans un lieu de conflit politique. Je suis frustré par la situation au Moyen-Orient, mais je ne veux pas faire un projet en colère.  Je veux me concentrer sur les choses qui forment des liens et les séparent.