Eric Marrian, la photographie dynamique en deux séries

Eric Marrian est un exemple d'un succès rapide et prometteur, pour ce photographe qui expose dans de grandes galeries sa deuxième série.

Si on s’intéresse un tant soit peu au sujet de la photographie et de son évolution, on aura constaté que le succès attribué aux photographes s’est largement dispersé avec l’accroissement de leur nombre et de leurs statuts. Les schémas du succès ne sont plus les mêmes et les exemples sont à conter : Eric Marrian est un exemple d’un succès rapide et prometteur, pour ce photographe qui expose dans de grandes galeries sa deuxième série. Mais si le hasard est indéniable, c’est surtout le talent et le dynamisme de l’homme que nous vous invitons à découvrir.

Nous enregistrons cette interview dans votre lieu de travail, vaste et moderne. Quelles sont les activités que vous exercez ici ?

A l’origine, je suis architecte DPLG. J’avais monté mon agence d’archi à la sortie de mes études. A l’époque, j’avais failli devenir photographe, mais j’ai choisi l’architecture pour des raisons purement financières, je savais que c’était plus raisonnable. J’ai donc monté et développé ce cabinet d’architecte, ensuite développé une société de promotion immobilière. Parallèlement à ces activités, j’ai recommencé à faire de la photo en 2003, à titre personnel. Et, petit à petit, j’ai commencé à vouloir faire du studio. Je me suis donc rapproché d’une association, d’un club photo qui regroupait des photographes dont beaucoup étaient très bons.

Du coup, l’émulation était vraiment intéressante. Sur ce site internet (Itisphoto), nous postions régulièrement des images, qui recevaient des critiques à mon sens objectives (et pas forcément toujours positives), ce qui était très bien et me permettait d’avoir un jugement sur mon travail. Le responsable de cette association, qui avait vu mon dossier, m’avait incité à présenter un dossier au concours de Bièvres, ce que j’ai fait, et j’ai eu la chance  de le gagner. C’est ce qui m’a incité à continuer. A partir de là, j’avais pris l’habitude de faire un à deux concours par an. Il y a donc eu dans les années qui ont suivi le concours de Réponse Photo, puis le prix Leica/Procirep, où il y avait une exposition à gagner. Tous ces prix et concours ont été d’une grande importance pour la mise en place de mon travail.

Comment est née la série Carré blanc ?

Un de mes amis m’avait offert une chambre photo, j’avais voulu faire un test en studio, en photo de nu. Sur l’une des images réalisées, j’avais trouvé quelque chose d’intéressant sur le plan graphique. Tout est parti de là, et j’ai commencé à décomposer des images avec des gros plans très architecturés. On voit à mon sens trop de photos de nus à connotation érotique, ou tout du moins avec un message érotique ou sexuel sous-jacent.

On cherche à voir et à afficher le nu féminin.

Voilà. En clair, il y a une certaine attirance physique qui est recherchée dans le cadre des images. Or, moi ce qui m’intéressait dans cette approche, c’était d’essayer de voir si on pouvait s’écarter de ce message.

Quelque chose de pictural ?

Pas seulement pictural, ce que je voulais avant tout, c’était asexuer la photo de nu, en faire une représentation essentiellement graphique. Ce qui m’intéressait, c’était de pouvoir montrer des photos qui pouvaient être particulièrement crues, mais paradoxalement totalement asexuées, traitées d’une manière graphique telle qu’on en oublie complètement la fonction et qu’on en retienne essentiellement la fonction graphique, voire surréaliste. Les premières images ont été proposées à Réponses Photo et ont abouti à la sélection de cette série pour le festival européen du nu à Arles, en 2006.

C’est à ce moment que la série a décollé.

Pas encore, non. En fait, cette série a été exposée à Arles, ils avaient d’ailleurs mis les petits plats dans les grands. C’était vraiment très bien, mais une fois la publication passée, il n’y a pas vraiment eu de retour. Sans doute trop tôt, avec une série qui n’avait pas eu le temps de s’étoffer. Mais j’ai continué à la travailler sur ce sujet, comme je le fais pour toutes mes séries.

C’est ma manière de travailler : Je ne vais pas travailler 6 mois sur un sujet et ensuite passer à autre chose, j’ai besoin de me confronter à l’usure pour retrouver un deuxième souffle qui est souvent bien plus riche et structuré que la première approche.

J’ai donc continué à travailler sur cette série-là. J’ai eu comme d’habitude un petit passage à vide, parce qu’au bout d’un moment, on finit par s’épuiser, notamment du fait du thème quand même assez restrictif. Et puis j’ai retrouvé une nouvelle inspiration au bout de quelques mois, et j’ai continué, et continue d’ailleurs encore à développer ce projet. Nous avons encore récemment entamé sur cette série un travail de fond avec des danseurs, que je trouve très enrichissant.

En 2008, je devais avoir 70 ou 80 images issues de cette série-là. Quand je suis allé chez Leica avec mon dossier ”Paysages”, j’avais amené aussi quelques échantillons de “Carré blanc”, pour leur montrer ce que je faisais par ailleurs. La personne qui s’occupait de la galerie, quand elle a vu cette série, a demandé à ce qu’on puisse exposer les deux. Cette expo a vraiment très bien marché pour les 2 séries, avec beaucoup de vente de tirages. Un galeriste russe, après avoir vu la série, a d’abord acheté un portfolio, et est reparti en Russie avec. Trois mois après il a repris contact, et m’a demandé de lui envoyer par mail la totalité de ce que j’avais fait. Par retour il a commandé plus de 40 tirages, puis ensuite près de 30 grands tirages montés sous Diasec. La série a réellement décollé à ce moment-là.

Quel était son objectif ?

Investir sur le photographe et la série en achetant la majorité des études, et ensuite de faire connaître ce travail  en Russie et en Europe de l’Est. Il a d’abord organisé une expo dans sa galerie, puis m’a fait programmer sur le mois de la photo à Moscou… Il a également fait réaliser un livre là-bas et a obtenu de nombreux portfolios dans la presse locale. Il m’a fait depuis exposer au musée de Iaroslavl, et a commencé à placer certaines de mes photos dans les collections de certains musées d’art contemporain. Il a su créer un vrai partenariat, et il me tient régulièrement informé des avancées de ses projets me concernant. Je n’ai pas d’interrogation sur les acquisitions qu’il a faites : C’est son patrimoine, et il le gère de son côté, très activement, ce qui me va très bien. L’avantage, c’est que j’ai aujourd’hui un représentant sur l’Europe de l’Est et l’Asie qui a une véritable vocation à faire évoluer mon travail sur le long terme. C’est ce qui m’intéresse dans les partenariats que je tisse aujourd’hui.

C’est comme ça que votre cote est née ?

C’est comme ça que les choses ont pu débuter. Mais cela a été concomitant avec un autre événement : Si je poste régulièrement mes photographies sur Internet, tant sur des sites Français qu’étrangers, je n’ai jamais mis de verrous sur mes photos, je les laisse toujours libres d’accès en basse définition. De ce fait-là, comme certains sites, comme Deviantart, sont très visités, le travail s’est diffusé. Des amateurs d’images sont venus piocher des photographies, et s’en sont ensuite servi pour faire des blogs, ont utilisé ces photos…

L’accès libre que vous avez délibérément laissé vous a plutôt profité…

Complètement. De toute façon, je pars du principe que l’élément le plus important pour un travail, c’est d’être diffusé. Vous allez avoir dans 5 à 6 % des cas une utilisation que l’on pourrait considérer comme abusive, certes. Maintenant, j’ai un avantage avec cette série, c’est qu’elle est très reconnaissable.

Plus on a un travail singulier, plus on pourrait facilement laisser la porte ouverte à la réutilisation des images d’après vous ?

A mon avis, oui. Si vous avez des images assez neutres, même si elles sont techniquement très belles, qu’elles n’ont pas forcément un caractère très affirmé ou pourraient très facilement être attribuées à untel ou untel, c’est sûr que là, cela devient difficile à contrôler.

Pour autant (au moins  90% des cas), ceux qui utilisent mes photos me mettent en référence dans les sites où ils les utilisent. On en retrouve en Chine, en Corée, en Russie, aux Etats-Unis, etc… La diffusion étant devenue exponentielle, il y a de plus en plus souvent des supports presse qui nous contactent pour une parution. Et depuis à peu près un an et demi, en moyenne tous les mois, je bénéficie de portfolios un peu partout dans le monde.

Le véritable décollage de cette série date en fait d’il y a deux ans. Depuis j’ai de plus en plus de publications, et du coup évidemment des expositions qui fonctionnent bien.

Donc vous menez tout ça parallèlement à l’architecture et aux produits immobiliers ?

En fait, aujourd’hui, j’ai trois casquettes différentes, trois sociétés qui marchent plutôt bien. La difficulté étant d’arriver à gérer les trois en même temps. Du coup il y a un an et demi, j’ai tout regroupé dans les mêmes locaux : Studio de prise de vues, société de production pour les tirages et la gestion des expositions…. Cela me permet de ne pas me disperser et de gagner du temps.

J’ai depuis embauché une assistante. Nous nous occupons en effet de toute la chaîne de réalisation des tirages. Je n’ai jamais été un gros producteur d’images, puisqu’en moyenne je fais deux ou trois séances par mois de prise de vue. A partir de là, tout est pris en charge par mon assistante qui va scanner les pellicules (grand format ou moyen format). Les photographies sont ensuite retravaillées numériquement, et imprimées. Je ne sous-traite plus les tirages, tout est fait en interne, y compris pour les tirages de grande taille (1,00 m de large et plus). Cela permet de maîtriser totalement ce que l’on produit, et accessoirement d’avoir une économie d’échelle.

Je suis également extrêmement exigeant sur les conditions d’encadrement. Aujourd’hui, je suis en train d’abandonner le Diasec parce qu’il y a à mon sens un problème de fiabilité et surtout de qualité, du fait de la blancheur de mes images… de maintien de la qualité et de pérennité dans le temps.

Aujourd’hui, je préfère travailler sur des encadrements sous caisse américaine, même si nous maintenons un contre collage de toutes les images, vu leur taille. Nous avons le meilleur encadreur de la place aujourd’hui, avec Olivier Flamant qui s’occupe de toutes nos expositions.

C’est un peu compliqué, avec le contre collage  qui est réalisé Porte de Clignancourt, et l’encadrement qui est traité à Yerres, dans le 91… Cela représente un coût relativement important, il faut être clair : Quand on fait une exposition comme celle qui est partie à Knocke, cela peut aller de 10 à 20 000 euros, entre les frais de production d’images, les cadres, le transport… Il faut pouvoir l’assumer.

Vous êtes au moment dans votre carrière de photographe où il faut être exigeant…

De toute façon, c’est un conseil que l’on peut donner à tous les photographes : Il faut toujours être exigeant. Il est évident que, si l’on n’a pas beaucoup de moyens, il faudra rechercher des économies d’échelle. Mais pour autant on ne doit jamais déroger à la qualité. Quand on fait un tirage 40 x 50 ou 50 x 60, par exemple il faut le faire contre-coller pour ne pas qu’il puisse gondoler. Rien de plus catastrophique qu’une exposition avec des tirages qui ne « tiennent » pas, difficile de générer un acte d’achat dans une telle situation…il faut vraiment faire un travail de qualité.

Est-ce qu’on pourrait dire que vos qualités premières d’entrepreneur servent votre carrière montante de photographe ?

Pas uniquement, loin s’en faut… Il y a une phrase dite il y a plus d’un siècle et que je trouve toujours d’actualité : Il ne peut pas y avoir de grand artiste sans grand marchand. La démarche d’un artiste, aussi talentueux soit-il, a pour moi peu de chance de percer s’il n’y a pas à un moment donné quelqu’un qui va prendre ce travail et qui va l’amener à la reconnaissance.

Aujourd’hui il y a une pléthore d’artistes sur le marché, notamment au niveau de la photographie, avec l’évolution technologique qui permet de faire de bonnes images plus facilement… Donc, aujourd’hui, vous avez des milliers de personnes qui peuvent se considérer comme des artistes à juste ou à mauvais titre, qui vont produire des images, et aller ensuite tenter de solliciter les galeristes. Et s’il y a bien un domaine où les interlocuteurs sont hyper sollicités, c’est bien celui-là…

D’où l’intérêt d’avoir un agent, et de préférence un agent qui ait une certaine crédibilité car c’est lui qui va vous accompagner dans cette démarche fondamentale.

La transition s’est fait assez simplement entre les 2 séries, le “Carré blanc” et “Javel” ? Y a-t-il eu un moment où il y a eu un travail de recherche ?

En fait, dans le cadre de “Carré blanc”, j’ai commencé à avoir des contacts avec la presse commerciale. Notamment pour Image Magazine qui avait proposé mes photos à Nikon, ce qui m’avait valu d’ailleurs une exposition à la MEP…

Suite à cela, dans le cadre d’un travail sur l’optique, nous avions fait une mise en scène dans laquelle nous faisions intervenir différents modèles avec des personnalités assez fortes, dans l’esprit « maison close » des années 40. Nous avions fait cette série-là au Polaroïd, en donnant également une patine à ces tirages, qu’on avait poncé, en recherchant une usure des tirages. Cette série a été particulièrement appréciée. Petit à petit, j’ai commencé à travailler, à faire des séries de mode, à me retrouver avec des équipes et des moyens de plus en plus importants…C’est amusant, parce que du coup, ça permet de diversifier un petit peu son approche. Dans ce cadre-là, j’ai commencé à travailler avec du produit Polaroïd noir et blanc : J’avais acheté un gros stock de Pola 55 dont j’ai d’ailleurs toujours une grosse partie dans mes frigos… J’aime bien l’aspect et la texture du Polaroïd sauf que l’on ne pouvait faire ça qu’en noir et blanc, sachant que le produit couleur à négatif récupérable n’est plus disponible, hélas… Comme je voulais quand même faire de la couleur avec ce procédé, j’ai commencé à me renseigner, et en navigant sur le net, j’ai découvert qu’en utilisant une pellicule encore fabriquée, et en la traitant d’une manière particulière, on peut récupérer des gélatines sous forme de négatifs. Le gros défaut étant une détérioration assez flagrante du support. Cela donne, certes, un certain style qui n’est pas inintéressant, mais ce n’est pas ce que je recherchais…

Comme un transfert de polaroïd ?

Pas tout à fait car dans ce cas il y a transfert de l’émulsion sur un autre support. Là je cherchais à retrouver un négatif à partir du produit original. Je voulais essayer de retrouver un aspect qui se rapproche de la qualité d’un négatif, tout en conservant la richesse de couleur du produit instantané…

Pendant un an, nous avons travaillé avec mon assistante pour essayer de trouver une solution. Cela a été très long, parce qu’il a fallu qu’on teste et affine différents procédés. Aujourd’hui, nous avons pu trouver  une méthodologie qui me permet de sortir des images avec l’ambiance qui correspond à ce que je recherche. Cette série est très récente, les premières images ont, en effet, été faites il y a moins d’un an.

Au départ je n’avais absolument pas la volonté de l’exposer, c’est Pascal Young qui m’a convaincu de la tester sur un premier accrochage. Pascal avait prévu d’exposer “Carré blanc” au mois de juin sur sa galerie de Bruxelles, et comme il voulait aussi une exposition pour sa galerie de Knokke, nous avons donc décidé de le faire avec cette série “Javel”

Cela a été vraiment un challenge, parce qu’on a décidé de cette exposition fin décembre, début janvier. Donc, pour la mi-février, il fallait sélectionner une quarantaine 40 images, qui avaient été à l’époque produites les unes après les autres, mais sans réel esprit de cohérence. Et reprendre et harmoniser les traitements, ce qui n’a pas été une mince affaire. Pour “Carré blanc”, par exemple, vous pouvez regarder toutes les images, vous aurez la même densité de blanc, tout est calibré. Quand vous mettez 40 images côte à côte, vous aurez réellement un équilibre. La difficulté avec “Javel” c’est qu’il fallait, à partir d’une pellicule au rendement clairement aléatoire, que les rouges notamment, et les textures de peau, soient bien cohérents les uns par rapport aux autres.

C’est quand même un procédé ou il y a une part de hasard non ?

Oui. Pour autant, cette variable doit pouvoir se lire sans perturber l’ensemble… Cela n’a pas été facile à gérer, surtout dans l’urgence.

C’est relativement naturel, et éventuellement, il peut avoir des petits dérapages…

Le juste équilibre c’était d’arriver à garder à la fois cette spontanéité de procédé, et en même temps d’avoir une cohérence. Par exemple, il peut y en avoir deux avec le même fond rouge et un modèle qui est à dominante bleue sur l’une et jaune sur l’autre, le tout avec un fond rouge constant. La difficulté, c’est d’arriver à trouver une cohérence dans les images en gardant cette spécificité…

Sachant que les tirages vont tous être les mêmes ou vont tous êtres différents ?

Le traitement et l’impression sont numériques, donc pour une photo il ne peut y avoir de différence entre les tirages. Je sais qu’il y en a certains que ça dérange, mais c’est ma technique de travail. Pour autant, l’incertitude, cela peut être intéressant… ça m’arrive de faire des tirages de mes polaroïds 55. J’ai essayé avec Thomas Consani, le tireur chez Central Color. Il y a un charme évident au tirage argentique, notamment sur de tels négatifs, c’est une évidence. Maintenant, j’ai un mode de production qui est ce qu’il est, je ne souhaite pas trop en changer.

Une petite question quand même sur les titres de vos séries la dernière est « une technique employée », donc Javel ; et l’autre, c’est le format et la couleur que vous utilisez donc carré et blanc. Est-ce que vous n’avez pas déjà entendu que ça pourrait être un peu réducteur ?… Est-ce que vous n’avez pas eu envie vraiment de trouver un titre qui serait plus poétique ?

J’avais un éditeur qui m’avait posé la question un jour en me demandant pourquoi j’avais choisi le terme “Carré blanc” : J’avais répondu «  parce que c’est carré et parce que c’est blanc ».

Plus sérieusement, à l’origine, ma démarche était d’asexuer le nu. Pour ma génération, quand on parlait de nu et d’érotisme, il y avait à cette époque à la télévision un pictogramme assez simple, un petit carré blanc qui était placé en bas de l’écran et qui annonçait: « Attention, ces images sont à caractère érotique ou sexuel ». Je voulais prendre le contre-pied de cette approche-là en réutilisant ce terme “Carré blanc”, d’autant plus qu’il est également assez descriptif de cette série…

Concernant le terme javel, effectivement, on parle avant tout du produit utilisé. Cela étant dit, je trouve à ce mot un certain charme. Peu savent par exemple que ce nom est issu du quartier éponyme de Paris, qui en a été le premier site de production. Je sais bien qu’à partir de ce mot là, vous n’êtes pas en capacité de pouvoir expliquer, de pouvoir décrire la série qui vient derrière, si ce n’est d’avoir une de ses composantes techniques. Pour autant, c’est cette application qui permet de découvrir l’ébauche de ce que sera chaque image. Comme pour Carré Blanc, on peut à mon sens avoir un nom qui soit factuel et empreint d’une certaine poésie.

Ce serait plutôt un nom propre qu’un nom commun ?

Mais c’est déjà le cas ! C’est assez drôle, parce que, même et surtout quand on travaille sur des séries, les spectateurs pensent que les photographes ou les artistes sont capables d’expliquer du coup en détail le pourquoi et le comment de leurs images. Pour moi, c’est une erreur totale. Je considère que le fait de produire ces images est avant tout un besoin brut et pas forcément le fruit d’une longue méditation et d’un processus assumé ou réfléchi. Pour une raison que l’on ne s’explique pas, on va s’orienter vers la production d’images données, sans avoir forcément conscience du sens profond de ce que vous produisez.

Pour “Javel” j’avais une envie d’images très colorées avec des mises en scène assez répétitives, ce qui n’est finalement, ni plus ni moins qu’une réitération en couleurs des méthodologies de “Carré blanc”. Lorsque j’ai commencé à avoir un peu de recul sur le sens de la série, je me suis interrogé sur l’importance du décor, de la mise en scène. Je me suis mis à produire des images assez poussées là-dessus, mais sans réel fil conducteur. Je suis assez vite revenu en arrière… Sans être mécontent de ces images, elles ne collaient pas du tout avec la série. Petit à petit, j’ai commencé à comprendre ce qui me poussait sur cette série. En fait, tout ceci n’est qu’un jeu, et notamment pour les modèles. Sur les photos les plus emblématiques, elles sont en symbiose avec le décor. David Brunat faisait référence à Lewis Caroll, je suis assez d’accord avec ça…. Notre appétence pour le merveilleux.

Lorsqu’on regarde ces images, on se rend compte que dans le mot “Javel”, il y a plein de choses qui peuvent se passer. Certes, c’est une description du produit, mais quand on commence à y regarder de plus près, il y a un côté un peu magique dans ce mot là que j’aime bien.

Qu’est-ce que vous attendez de cette nouvelle série ?

La difficulté va déjà être de gérer les deux séries en même temps, avec “Carré blanc” notamment, qui continue à vivre sa vie. Maintenant, “Javel“ c’est une partie de mon travail que j’apprécie de plus en plus. Donc, encore une fois, le principe c’est de continuer à la faire évoluer, je sais que c’est sur le long terme que j’apprécie le plus de travailler.

Je continue bien entendu à tester d’autres choses, et peut-être que dans 5, 6 ans, je vais tomber sur un autre sujet qui va m’intéresser. Peut-être qu’à un moment donné je vais aussi vouloir fermer la page “Carré blanc” et passer à autre chose… Pour autant Je garde toujours un œil attentif sur les images les plus anciennes. J’ai notamment la même attention quand on me demande un tirage de ces années-là que sur les travaux que j’ai pu faire récemment.

Interview par RD et MF, propos recueillis le 29 février 2012